VITALAIT et VIVALAIT, c’est pas du lait

Présentation des résultats des analyses des poudres aux MGV menées par l’équipe du Pr. Yvan Larondelle (UCLouvain).

SOS Faim a soumis les succédanés de lait aux matières grasses végétales (MGV) exportés en Afrique de l’Ouest à une analyse chimique rigoureuse, en sollicitant l’expertise du Pr. Yvan Larondelle (UCLouvain), bioingénieur spécialisé dans la qualité nutritionnelle des matières grasses alimentaires.

La question des poudres aux matières grasses végétales (MGV) implique toute une gamme d’enjeux : la destruction de la production laitière locale, l’impact environnemental dû à la production d’huile de palme, la pollution par le nombre considérable d’emballages plastiques, alors même que l’Union européenne affirme vouloir réduire la production de sachets en plastiques, etc.

En guise de rappel (voir Défis Sud n° 137, notre article intitulé « Faux lait, vraies conséquences »), l’Europe a toujours exporté une part de sa production laitière vers le continent africain, mais depuis la fin des quotas laitiers en 2015, en accord avec le renforcement de sa politique exportatrice, le phénomène s’est amplifié.  Le beurre, produit à haute valeur ajoutée fait à partir de la matière grasse laitière, a suscité un nouvel engouement mondial. L’explosion de la demande a donné aux industriels de nouvelles perspectives  commerciales :   ils   extraient la matière grasse laitière pour en faire du beurre, l’exportent vers les marchés demandeurs, et se retrouvent avec du lait écrémé qu’il faut écouler. Une fois celui-ci réduit en poudre pour des raisons de conservation, les industriels remplacent la matière grasse d’origine animale par de l’huile végétale, le plus souvent de l’huile de palme. Arrivé sur les marchés locaux en Afrique de l’Ouest, ce faux lait est vendu jusqu’à 30% moins cher que le lait local. Entre 2016 et 2018, les quantités de faux lait entrant sur le territoire ouest-africain ont augmenté de 234%.  La plupart du temps mal étiqueté ou couvert d’images trompeuses de prairies et de vaches, le mélange MGV passe pour du lait en poudre classique auprès des consommateurs.

Végétal, donc moins cher

SOS Faim s’est aussi questionnée sur les éventuels risques sanitaires et nutritionnels liés à la consommation de ces poudres.

La consommation de certains aliments d’origine végétale ou animale permet à l’organisme humain d’absorber les acides gras qu’il est totalement ou partiellement incapable de synthétiser par lui-même. Or, pour des raisons de rentabilité économique, les industries alimentaires emploient fréquemment des procédés qui modifient la gamme des acides gras présents dans les aliments qu’elles commercialisent. Il n’est par exemple pas rare de voir la matière grasse d’origine animale être remplacée par de la matière grasse d’origine végétale (MGV), moins coûteuse, comme c’est le cas de nos « poudres de lait » exportées vers l’Afrique de l’Ouest. Mais les procédés mobilisés par les firmes industrielles sont multiples. Ils génèrent des gammes de produits aux compositions chimiques très variées. Et le manque de transparence qui entoure généralement les procédés industriels empêche souvent tout observateur d’estimer l’incidence nutritionnelle et toxicologique des multiples composants qui sont ainsi générés.

Un diagnostic nuancé

Les profils en acides gras d’échantillons provenant de 13 marques différentes (Gloria, Mixwell, Dano, Ndeki, Laclait, Rose, Vitalait, Vivalait, Halibna, Bonilait et Étoile) ont ainsi été analysés et comparés à ceux d’échantillons de poudres de lait entier « classiques » sans MGV. Les analyses révèlent que la composition chimique des poudres varie fortement d’une marque à l’autre. Mais concernant les risques sanitaires, le Pr. Larondelle se trouve en mesure de poser un premier diagnostic global – et celui-ci se veut nuancé.

Sur le plan toxicologique, la consommation des poudres examinées n’implique dans l’ensemble pas de risques notables. Mais le Pr. Larondelle attire l’attention sur les marques Vivalait et Vitalait, respectivement commercialisées au Mali et au Sénégal. L’huile de palme utilisée pour réengraisser ces deux poudres a visiblement subi un processus d’hydrogénation. Or, l’usage de ce procédé n’est ni nécessaire, ni désirable car, à l’instar d’autres types de manipulations chimiques, il implique le risque de générer de nouveaux composants nocifs. Et de fait, les analyses révèlent ici une présence anormale d’acides gras « trans » d’origine industrielle, dont la consommation n’est pas recommandée. Les taux décelés (7-8% de la matière grasse totale) sont d’ailleurs nettement supérieurs aux limites légales que l’Union européenne a décidé d’imposer sur son propre territoire (2%). La Commission rappelle en effet que « les maladies coronariennes sont la principale cause de décès dans l’Union et qu’une consommation élevée d’acides gras trans augmente considérablement le risque de maladie cardiaque plus que tout autre nutriment » (1).

Aucune plus-value

Le Pr. Yvan Larondelle confirme par ailleurs qu’à l’exception de la poudre Bonilait, qui est composée d’huile de coco, la matière grasse végétale utilisée par les marques examinées provient d’une huile de palme décolorée et désodorisée par un processus de raffinage. Le chercheur ne manque évidemment pas de souligner l’impact désastreux de la production de ce composant sur l’environnement. Mais il rappelle aussi qu’un débat porte également sur les risques sanitaires du processus de raffinage. Selon lui, un dosage analytique des éléments toxiques que cette manipulation pourrait avoir générés serait donc bienvenu.

Sur le plan nutritionnel, le chercheur souligne qu’aucune des poudres analysées n’offre de « plus-value » par rapport aux produits laitiers préexistants. La valeur nutritive de leur matière grasse est faible et donc, à ce niveau non plus, rien ne justifie l’invasion du marché laitier d‘Afrique de l’Ouest par ces nouveaux produits. En effet, Vivalait, Vitalait et les autres poudres passent à côté de toute une série d’éléments indispensables ou positifs que contiennent les véritables produits laitiers, dont l’acide ruménique ou la vitamine D.

Des consommateurs ouest-africains mal informés

Le véritable risque nutritionnel réside alors surtout dans la place que les poudres de lait aux MGV sont susceptibles de prendre dans le régime des consommateurs ouest-africains, trop souvent mal informés sur les produits. On sait que dans les nombreux marchés informels d’Afrique de l’Ouest, il n’est pas rare de voir les marchandises alimentaires être échangées puis reconditionnées dans de nouveaux contenants, sans que l’information sur le produit d’origine ne soit transmise de manière honnête ou consciencieuse. La première crainte concerne en ce sens les nourrissons. Leur développement nécessite toute une série de nutriments originellement fournis par le lait maternel (dont la vitamine D), que les poudres aux MGV, à l’instar du lait de vache naturel, ne procurent pas. Il est dès lors impératif de veiller à ce que ces poudres ne deviennent pas un produit de substitution « clandestin » qui empièterait sur la consommation de lait maternel ou de poudres de lait maternisé adaptées aux besoins des nourrissons.

Dans l’ensemble, les analyses du Pr. Yvan Larondelle n’offrent donc pas de conclusion tranchée. Mais elles permettent toutefois de dévoiler sous un nouvel angle l’attitude opportuniste des firmes exportatrices qui, dans leurs stratégies industrielles, priorisent la maximisation des profits au prix d’un moindre apport nutritionnel et d’un risque toxicologique accru. Par ailleurs, l’observation des taux élevés d’acide gras « trans » des poudres Vivalait et Vitalait invite à reposer, une fois de plus, la question de la cohérence des politiques européennes en matière de développement.

Rédaction : Nicolas Barla

Cet article est réalisé par :

DÉFIS SUD

(1) « Règlement (UE) 2019/649 de la Commission du 24 avril 2019 modifiant l’annexe III du règlement (CE) n°1925/2006 du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les acides gras trans, autres que ceux naturellement présents dans les graisses d’origine animale », dans Journal Officiel de l’Union Européenne, L110/17, 25/04/2019.

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