Tunisie / Politique : le dialogue national se fait mode

– Face à la grave crise que connaît le pays, l’Union générale des travailleurs tunisiens a soumis à Kaïes Saïed un projet de Dialogue national, quasiment impossible à faire aboutir.

Lassaad Ben Ahmed   | 09.12.2020 Tunisie / Politique : le dialogue national se fait mode (Opinion)

Tunisie

AA / Tunis / Slah Grichi *

Les appels à des dialogues à l’échelle nationale ne datent pas d’hier, en Tunisie. Dictés par une volonté de faire sortir le pays d’une crise persistante, ou (et) par des desseins d’asseoir le pouvoir d’un gouvernant ou de l’écarter, ils peuvent être globaux ou sectoriels et leur issue dépend presque toujours de la partie dont ils émanent, selon son poids et son aura dans la scène politique du moment.

Ben Ali ouvre le bal

Du temps du président Habib Bourguiba qui régnait sans partage entre 1956 et 1987, même s’il n’était que Premier ministre du Bey, avant la proclamation de la République en 1957, et si nous exceptons le débat qui a précédé la proclamation de la Constitution de 1959, la Tunisie n’a connu que quelques embryons de dialogues nationaux sectoriels qui tenaient davantage de sessions de réflexion de technocrates sur un sujet déterminé, parfois en présence des Centrales, patronale et ouvrière. Leurs conclusions et leurs recommandations n’avaient de poids et n’étaient prises en compte que si elles étaient approuvées par Bourguiba.
Nous pensons notamment à celle qui a eu lieu au milieu des années 1980 et qui a porté sur la catastrophique situation économique de l’époque du Premier ministre, Mohamed Mzali.

Le vrai premier dialogue national qui a abouti à la signature d’un Pacte en septembre 1988, s’est tenu à l’appel de Zine El Abidine Ben Ali, moins d’un an après son accession au pouvoir. En effet, porté par une immense popularité, grâce à son Manifeste du 7 novembre où il s’engageait à mettre le pays sur la voie de la vraie démocratie et du développement, à une judicieuse campagne de proximité et, surtout, à des militants de proue des droits de l’Homme qu’il a intégrés dans son gouvernement, il a voulu fêter en fanfare le premier anniversaire du « Changement du 7 novembre ». Il désirait montrer, à travers ce Pacte, auquel ni la situation économique ni le climat socio-politique favorable ne le contraignaient, qu’il respectait les engagements de son Manifeste proclamé à l’aube du jour où il avait destitué Bourguiba et qu’il ne comptait pas gouverner en totalitaire.

Son initiative, menée essentiellement par des universitaires, militants des droits de l’Homme indépendants, allait réunir des personnalités de poids, tous les partis autorisés et les mouvements tolérés, y compris Ennahdha. Seul le Parti ouvrier communiste tunisien (POCT) de Hamma Hammami refusera de s’y joindre. Quelques petites années plus tard, les événements allaient lui donner raison. Toujours est-il que la signature de ce Pacte ne pofitera qu’à Ben Ali et à son image, puisque sans pratiquement rien donner de palpable, il a obtenu un libre engagement moral de l’opposition, des acteurs politiques et de la Société civile à s’inscrire dans un projet national « visant à mettre en place des méthodes de travail et leur application et à définir la nature des relations entre tous les partenaires, sans exclusive ni mainmise et ce, pour accélérer l’évolution démocratique et garantir la pérennité de l’Etat et de ses institutions ».
Ben Ali avait pourtant averti, au préalable, que son initiative ne cherchait nullement une coalition et ne devait, en aucun cas, être assimilée à un futur programme du gouvernement, à une substitution des lois en vigueur, encore moins à la Constitution. Feu Mohamed Charfi, ex-président de la Ligue des droits de l’Homme et super ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, sous Ben Ali, qui a préparé et pris part à ce Pacte, relatera dans l’un de ses livres, l’enthousiasme général suscité par cette initiative et la déception, tout aussi générale, qui l’a suivie, quelques années plus tard.
L »Artisan du 7 novembre » engagera, presque tout de suite après, un autre Dialogue national sur la réforme de l’Enseignement, chapeauté par le même Charfi, puis un autre en 2006, consacré à la jeunesse qui débouchera sur un Pacte, monté jusqu’à l’ONU qui ira jusqu’à clé parrainer.
Concrètement, toutes ces initiatives n’auront servi, en fin de compte, qu’à faire reluire le blason de Ben Ali et à conforter son pouvoir.

Un dialogue… et le Nobel

Après le 14 janvier et l’éviction de ce dernier, la Tunisie a vécu un autre Dialogue national dans un paysage déstructuré, où l’opposition traditionnelle, mêlée à des mouvements émergents et à des personnalités exilées, rentrées au pays, décidera de la marche à suivre pour le pays et mettra en place des instances chargées de préparer l’élection d’une Constitution qui allait gérer la période de transition. Cela a été rendu relativement aisé, grâce à la sollicitude d’un gouvernement provisoire, dirigé par l’expérimenté Béji Caïed Essebsi.

Mais le grand Dialogue national qui a marqué un tournant dans l’histoire de la Tunisie, aura été celui qui a été mené de septembre à décembre 2013. Faisant suite à l’inédit double assassinat politique des leaders opposants Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, ainsi qu’à l’ébullition sociale qui s’en est suivie, ce dialogue a été parrainé par un quartet composé de l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), de la Centrale patronale (UTICA), de l’Ordre des avocats et de la Ligue des droits de l’Homme. La feuille de route, signée par 21 partis, dont Ennahdha et Attakattol qui formaient la Troïka, au pouvoir avec le Congrès pour la République, le Parti de Moncef Marzouki, chef de l’État à l’époque, qui a boudé l’initiative, stipulait essentiellement l’abdication de la Troïka, le parachèvement de la Constitution et la mise en place d’un gouvernement de transition, formé d’indépendants, qui mènerait le pays vers des élections législatives et présidentielle en octobre 2014. La réussite du processus et la bonne tenue du scrutin qui installera Caïed Essebsi au palais de Carthage et élèvera son tout jeune parti, Nidaa Tounès, au rang de premier bloc au Parlement, vaudra au Quartet le prestigieux Prix Nobel pour la Paix de 2015.

La part de Caïed Essebsi

Par deux fois, le président Béji Caïed Essebsi proposera, dans un climat de crise économique et, surtout, sécuritaire avec une croissance des attentats terroristes, un dialogue national, s’apparentant beaucoup plus à des négociations politiques et à un remodelage du gouvernement en fonction de l’échiquier des alliances, destinés à calmer les contestations, qu’à une vraie sortie de crise.
Particulièrement appuyé par son allié, le Parti Ennahdha et la puissante UGTT, il imposera en 2016, des concertations largement suivies (plus de 25 partis et organisations nationales) par son protégé, le novice et le peu connu Youssef Chahed pour diriger un gouvernement d’union nationale élargi à d’autres formations politiques, en remplacement de son fidèle Habib Essid.

En 2018, face à l’aggravation de la crise économique, politique et sociale illustrée par une croissance des revendications, Caïed Essebsi entreprend un deuxième dialogue pour des concertations de sauvetage, auquel ne prendront part, cette fois-ci, que onze partis et trois organisations nationales. 64 points d’action sont élaborés et approuvés, mais tout le plan foire par le refus d’Ennahdha, essentiellement, d’évincer le Chef du gouvernement, Youssef Chahed, désavoué par son mentor pour ses velléités manifestes de sortir de son autorité et récupéré par Ennahdha. Cela mettra, d’ailleurs, fin à l’alliance, ou plutôt au « pacte de non-agression » Nidaa-Ennahdha.

Rebonjour UGTT

Avec un taux de chômage jamais atteint, un endettement extérieur avoisinant les 75% du PIB, des sit-in à répétition, des grèves et des blocages de sites vitaux de production sans précédent, la Tunisie se trouve, aujourd’hui, dans une situation d’une gravité inédite et à laquelle le gouvernement semble incapable de faire face. D’autant qu’il n’arrive pas encore à faire passer son projet de loi de finances pour 2021, devant un Parlement, éclaté dans une mosaïque où l’expression des différends et des animosités en est arrivée aux agressions verbales et même physiques, dépassant le seuil du tolérable.
Face à ce tableau, jugé par l’UGTT « révoltant et ne souffrant pas le mutisme, parce que mettant en péril le pays et ses fondements », Noureddine Taboubi, le secrétaire général de ce puissant syndicat a remis, la semaine dernière, au chef de l’État, une proposition d’un nouveau Dialogue national qui serait placé sous son égide et supervisé par un « comité de sages », formé de compétences indépendantes de différentes spécialités. Il aurait pour mission de réunir les partis politiques et les organisations nationales pour définir les mesures politiques, sociales et économiques susceptibles de faire sortir, le plus vite possible, le pays de la crise. Taboubi n’a pas manqué de préciser que ce Dialogue national fera body_abstraction de « ceux qui ne croient pas aux valeurs républicaines d’une Tunisie civique », dans une allusion manifeste à la Coalition Al Karama qui n’a jamais caché son hostilité à l’égard de l’UGTT.

Pour sa part, le président de la République qui, sans s’enthousiasmer pour l’initiative, l’a quand même saluée et approuvée, « à condition d’en exclure les « corrompus » qui ne sauraient avoir deux places dans un tel dialogue », comme il a dit, désignant -sans le nommer- le Parti Qalb Tounès, comme plusieurs partis dans le paysage politique l’affirment.

Or, il se trouve que ces deux blocs sont les alliés d’Ennahdha qui lui permettent de disposer d’une majorité au Parlement constituant la « ceinture politique » du gouvernement. Et comme un Dialogue national ne saurait être sans la participation du premier parti représenté à la Chambre des représentants du peuple, même si bon nombre d’autres partis ont déjà déclaré leur adhésion au projet, on se demande si le parti de Ghannouchi acceptera d’y prendre part sans ses deux alliés. Mais en même temps, il ne peut accentuer le froid -déjà existant- avec le palais de Carthage, au cas où ce dernier annonce son acceptation officielle de cette initiative, ni ne veut offusquer la super puissante UGTT. Prudente et attentiste, Ennahdha n’a pas rejeté l’éventualité d’y participer, même si elle a fait savoir, par le biais de son porte-parole, qui a déclaré qu’il « serait plus opportun qu’un tel Dialogue, dont nous avons nous aussi lancé l’idée, se tienne dans le cadre du Parlement ou du gouvernement ». Dilemme…
Idem pour le Parti destourien libre qui s’envole dans les sondages des intentions de vote et qui n’a pas encore réagi à la proposition de ce Dialogue. Il ne peut pas lui aussi, en effet, prendre le risque de froisser et le Palais de Carthage et la Centrale syndicale, sous peine de confirmer l’impression qui lui colle d’être la formation de l’exclusion, par excellence. Mais en même temps, il aura du mal à se mettre avec Ennahdha, autour de la même table; chose qu’il s’est engagé, envers ses adhérents et ses sympathisants, à ne jamais faire.

Une équation à plusieurs inconnues pour Taboubi, qui n’a aucune commune mesure avec le Dialogue national initié et mené à terme en 2013. En attendant ce à quoi aboutiront les tractations menées dans les coulisses, l’UGTT a explicitement fait savoir qu’en dehors de son initiative, elle ne serait concernée par aucune autre, d’où qu’elle vienne. Elle a également mis en en garde qu’elle ne resterait pas les bras croisés, si la situation actuelle persistait. Une menace à peine voilée qui n’est certainement pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Un hiver chaud…très chaud, en perspective. Wait and see.

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(*) Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie

Agence Anadolu

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