Tunisie : krach politique à Tunis


DÉFLAGRATION. Après que le parti islamiste Ennahdha a retiré sa confiance à Elyes Fakhfakh, son président du Conseil consultatif s’est confié au Point Afrique. Par notre correspondant à Tunis, Benoît Delmas

Abdelkarim Harouni a explique que le parti islamiste Ennahdha retirait tous ses candidats au gouvernement Fakhfakh.
Abdelkarim Harouni a expliqué que le parti islamiste Ennahdha retirait tous ses candidats au gouvernement Fakhfakh.

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement désigné par le président Kaïs Saïed, devait lui présenter son cabinet. Le parti islamiste Ennahdha lui a retiré sa confiance. Résultat : un vrai krach politique. Abdelkarim Harouni, président du conseil consultatif d’Ennahdha, l’indique au Point : « Nous avons décidé de retirer nos candidats au gouvernement et nous ne lui accorderons pas notre confiance. » Dans la nuit, le parti avait convoqué en urgence une réunion de Mehdi Choura, son organe consultatif. « Quatre-vingts membres ont voté le retrait du gouvernement Fakhfakh », précise Harouni. Instance qui compte cent cinquante membres, mais l’urgence a fait « qu’un certain nombre n’a pu être présent ». Il parle cependant d’un « fort consensus au sein du parti ».

Crise politique majeure
Elyes Fakhfakh devait présenter son futur gouvernement au président de la République Kaïs Saïed vendredi 18 heures. Tout fut reporté à samedi. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Dès 16 h 30, les policiers devant Dar Dhiafa, petit palais où l’on concocte les gouvernements, indiquait qu’il fallait s’adresser au palais de Carthage. Dix minutes plus tard, la sécurité présidentielle indiquait que « tout était annulé ». Depuis l’échec d’Habib Jemli à obtenir le vote de confiance de l’Assemblée des représentants du peuple en janvier, c’est Elyes Fakhfakh qui avait été choisi par Kaïs Saïed. Son parti, Ettakatol, n’est plus représenté au Parlement et l’homme n’a obtenu que 0,3 % des voix à la présidentielle de septembre dernier. Abdelkarim Harouni précise : « Kaïs Saïed a choisi M. Fakhfakh, il considérait que c’était l’homme de la situation, manifestement ça n’a pas été le cas. » Et d’ajouter, très politique : « L’intervention du président de la République sera très importante pour améliorer cette situation politique. »

Dix-sept semaines sans nouvel exécutif
La vie politique de la transition démocratique tunisienne n’a jamais été un fleuve apaisé. En 2020, la crise prend des proportions impressionnantes, fruit d’une assemblée fragmentée suite aux législatives du 6 octobre dernier. Le parti islamiste a proposé avant-hier de modifier la loi électorale. Ce qui a été adopté illico en commission. Prochaine étape : une plénière qui devra obtenir la majorité, 109 voix. Il faudra obtenir 5 % des voix aux législatives (et aux municipales) pour pouvoir être représenté contre 3 % précédemment. Abdelkarim Harouni estime que « le pays a besoin d’un gouvernement stable avec une base élargie, un Parlement moins morcelé ». En l’état, celui-ci est quasi ingouvernable. Ennahdha, première force politique, dispose de 54 députés sur 217. Deux autres partis avaient pris la décision de ne pas soutenir le gouvernement Fakhfakh : la coalition Karama (19 élus d’obédiences islamistes et révolutionnaires) et le parti de Nabil Karoui, « Au cœur de la Tunisie », seconde force avec 38 députés. À eux trois, ils forment de facto une majorité. Depuis plus de quatre mois, une Tunisie en proie à de sévères difficultés économiques et sociales (croissance de 1 % en 2019, inflation à 6,1 % en janvier 2020, fuite des cerveaux…) attend toujours son nouvel exécutif. Après l’échec d’Habib Jemli, choisi par Ennahdha, celui d’Elyes Fakhfakh, mort avant sa naissance politique, est une étape supplémentaire dans ce chemin de Damas qu’est devenue la situation politique de la seule démocratie d’Afrique du Nord. Et du monde arabe.

Ce que veulent les islamistes
Abdelkarim Harouni réclame « un gouvernement d’union nationale, ce à quoi M. Fakhfakh a répondu en formant un gouvernement minoritaire ». Selon le président du conseil consultatif d’Ennahdha, « M. Fakhfakh doit rendre sa mission au président de la République et céder la place à quelqu’un d’autre ». Pendant ce temps « Youssef Chahed, qui préside le gouvernement actuel, gérera le quotidien ». Ennahdha insiste pour un gouvernement avec « une base élargie au Parlement afin de pouvoir mettre en place la Cour constitutionnelle et nommer les trois membres de l’ISIE, l’Instance électorale ». Ce qui nécessite 145 voix à l’ARP sur 217. La Cour devait être mise en place en 2015. Elle est toujours inexistante, ce qui est un danger en cas de bourrasques politiques. Ce qui est le cas ce soir à Tunis. À Kaïs Saïed, le président de la République, de décider de la suite des événements. « Nous avons constitutionnellement jusqu’au 15 mars pour former un gouvernement, c’est encore possible », tempère Harouni. Son parti « réfléchit à demander à former la future équipe ». Tout en évoquant l’hypothèse d’élections anticipées. Elles pourraient se dérouler en mai prochain si Kaïs Saïed dissout le Parlement. Même affaiblie, 54 députés contre 69 précédemment, Ennahdha demeure la principale force politique du pays. Et sait le rappeler à ceux qui voudraient s’en affranchir. Ce n’est plus de l’incertitude ce soir à Carthage, c’est un saut dans l’inconnu.

Le Point Afrique

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