Tunisie : Ben Ali, mort d’un despote. Autopsie d’une dictature.

L’homme qui a destitué Habib Bourguiba est mort en Arabie saoudite. Il a régné d’une main de fer durant 23 ans. Ce militaire a assis son pouvoir sur la police. Autopsie d’une dictature.

La nouvelle est tombée ce jeudi 19 septembre après-midi. L’ex-président déchu Zine el-Abidine Ben Ali est décédé en Arabie saoudite où il s’était réfugié en 2011. « Ben Ali vient de mourir en Arabie saoudite », a déclaré Mounir Ben Salha, qui avait annoncé il y a une semaine l’hospitalisation de l’ex-chef âgé de 83 ans.

Un coup d’État contre Bourguiba
Il est un militaire passé par Saint-Cyr et les États-Unis. Il épouse la fille du général Kefi, Naïma, en 1964, ce qui le propulsera à la direction de la sécurité militaire. Après les émeutes du pain de 1984 qui firent couler le sang à Tunis, il devient le directeur de la sûreté nationale. Le régime Bourguiba vacille, le père de la nation ne disposant plus de toutes ses facultés. Ben Ali profite de la situation. Le 7 novembre 1987, il innove dans l’art du coup d’État. Alors Premier ministre, il convoque sept médecins, leur intimant l’ordre de déclarer le père de l’indépendance « dans l’incapacité d’exercer ses fonctions », car frappé de sénilité. Un « coup d’État médical ». Habib Bourguiba avait été nommé président à vie dans les années 1970. Son arrivée au pouvoir ouvre une parenthèse optimiste dans le pays, les dernières années de la présidence Bourguiba se jouant dans un théâtre d’ombres peu propice au développement du pays. On raconte que Bourguiba recevant l’ambassadeur des États-Unis avait cru parler à celui de l’Union soviétique. Embarrassant. Lorsqu’il s’empare du pouvoir via ce stratagème médical, il promet ouverture démocratique, entrée du pays dans la modernité politique, multipartisme. En 1989, il est élu président avec 99,27 % des suffrages exprimés. Il était l’unique candidat. Durant deux années, il y aura un état de grâce Ben Ali. La parenthèse se refermera violemment. L’homme sera systématiquement réélu avec plus de 94 % des suffrages. Dans les bureaux de vote, l’enveloppe était transparente et le bulletin portant son nom était de couleur vive. Cela dissuadait quiconque de voter pour un autre candidat. À quelqu’un qui demandait les autres bulletins de vote, il n’était pas rare que le chef du bureau de vote réponde : « Vote Ben Ali, après je te les donnerai. »

La fabrication d’un village Potemkine
Peu à peu, avec le parti hégémonique, le RCD, qui compte plusieurs millions d’encartés, Ben Ali assoit son empire. Les membres de l’administration, les commerçants, toute personne traitant avec l’État n’a pas le choix : il faut s’encarter au RCD. Au début des années 1990, le leader maximo de Carthage annonce avoir découvert l’existence d’un « complot islamiste » visant à prendre le pouvoir par la violence. Les arrestations commencent dans les rangs d’Ennahdha. La police lance des filets très larges. De gigantesques procès sont organisés. La torture est systématisée dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. La justice transitionnelle mise en place après la révolution collectera plus de 60 000 plaintes des victimes de la dictature. À l’international, on fera mine de condamner, mais la realpolitik primera. Le régime met en place un véritable village Potemkine. On vend une Tunisie faite de plages, de palmiers, de jasmin, de femmes émancipées. Un pays où la barbarie barbue aurait été vaincue par Zine. Des réseaux, notamment franco-tunisiens, vendent à foison cette image. Image 7, la société de communication d’Anne Méaux, est notamment mandatée pour ce faire. Mais les palissades du village Potemkine s’effritent.

La privatisation de l’État au profit de la famille Ben Ali
En secondes noces, le président épouse Leïla Ben Ali, en 1992. Elle est surnommée péjorativement « la coiffeuse » par les Tunisiens. D’autres utiliseront une profession beaucoup moins honorable pour la définir. Une ère de corruption massive débute. La belle famille accapare les richesses du pays en toute impunité. C’est le début d’un processus « malsain », selon les mots de l’avocat Mohamed Abbou, qui provoquera sa chute 19 ans plus tard. Les secteurs des banques, des télécoms, du tourisme, etc. passent en partie aux mains de la belle famille, notamment Belhassen, le frère de Leïla. Cette kleptocratie, cette voracité jamais satisfaite seront chiffrées par la Banque mondiale : 5 milliards d’euros détournés, près du quart des bénéfices du secteur privé partant dans les poches des clans Ben Ali. Un système qualifié de « mafieux », dirigé par une poignée de personnes. La situation économique du pays redémarre au début de son règne. En 2010, le chiffre symbolique des 10 millions de touristes est atteint.

Les deux Tunisie : celle des côtes, celle des terres
Si la côte – la Tunisie compte plus de 1 300 kilomètres de façade maritime – accueille par flots des touristes all inclusive, amenant une prospérité certaine, la situation à l’intérieur du pays se détériore. Le phosphate – le pays était un des leaders mondiaux – est extrait et produit dans la région de Gafsa. Mais le bassin minier ne bénéficie pas des retombées économiques de ce succès. En 2008, des émeutes éclateront, violemment réprimées. C’est le début d’un engrenage qui sera fatal à Ben Ali. Réélu en 2009 avec 90 % des suffrages, le pouvoir devient aveugle, sourd aux colères qui s’expriment. Il ne sait plus lâcher du lest quand il le faut. L’idée d’une nouvelle candidature en 2014, propagée par une pétition aux multiples signataires, braque l’opinion publique. D’autant que le système met de plus en plus en avant Leïla Ben Ali.

14 janvier 2011, la fuite vers l’Arabie saoudite
Le 17 décembre 2010, l’arrestation d’un vendeur ambulant de fruits et légumes sera l’étincelle fatale. Mohamed Bouazizi s’immolera face à l’attitude méprisante de quelques policiers. Il mourra dix jours plus tard. Les protestations quittent alors l’intérieur du pays pour toucher Sfax, Sousse, Tunis. La société civile, les avocats, tous rejoignent le mouvement parti de Sidi Bouzid. Le 14 janvier 2011, 50 000 personnes sont massées devant le ministère de l’Intérieur. À 17 h 40, l’avion présidentiel décolle. À son bord, le président et son épouse, leurs enfants. Il tente de joindre la France, mais les autorités refusent. Le Boieng prend la direction de l’Arabie saoudite, refuge des dictateurs en disgrâce. Ben Ali ne quittera plus Djeddah. Les autorités saoudiennes l’accueillent, mais il n’a plus le droit de s’exprimer publiquement. Leïla Ben Ali publiera un livre d’autojustification. Intitulé Ma vérité, publié aux éditions du Moment, il raconte une autre histoire, celle d’une gentille femme soucieuse du bien des Tunisiens. Il fera rire jaune les Tunisiens. La justice tunisienne les poursuivra, lui et son entourage, dans des dizaines d’affaires. Abus de pouvoir, détournements de fonds, atteinte à la sûreté de l’État… Il est condamné par contumace à des amendes vertigineuses. Et écope de cinq condamnations à la perpétuité.

Le culte du chef poussé à l’extrême
Durant vingt-trois années, de gigantesques portraits de Ben Ali ornaient les artères du pays. Chaque commerçant avait l’obligation d’accrocher sa photo. L’homme développe un culte de la personnalité exacerbé. Ayant pris le pouvoir un 7 novembre, il fera de ce chiffre son symbole. Ainsi que la couleur mauve, devenue dans le langage courant synonyme de la dictature. Il aura assis son pouvoir sur la police, mettant en place un système méticuleux de surveillance de toute la population. Ce militaire se méfiera à l’extrême de l’armée. Dans la galerie des dictateurs, Ben Ali occupera une place de choix. Népotisme, corruption et atteintes aux droits de l’homme. Ceux qui l’ont fréquenté évoquent un homme sans réelle envergure intellectuelle.

Benoit Delmas – Le Point Afrique

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