Tanzanie : le lourd héritage de John Magufuli


CHANTIERS. Au-delà des raisons du décès du président tanzanien, c’est son héritage ambigu entre sa politique populiste et son revers brutal qui inquiète.

Par Marlène Panara

Après Dar Es Salaam, Dodoma, Zanzibar et Mwanza, c’est à Chato, dans la ville natale de John Magafuli, que les Tanzaniens feront leurs derniers adieux à l’enfant du pays. « D’ordinaire très tranquille, la commune se prépare à l’arrivée de nombreux visiteurs de presque tous les coins du pays », peut-on lire dans le média kényan The East African. C’est dans cette ville du nord-ouest de la Tanzanie que le président sera inhumé, un peu plus d’une semaine après sa mort à l’hôpital Mzena de Dar es Salaam. Décédé officiellement d’une maladie cardiaque, John Magufuli pourrait, selon des rumeurs, avoir succombé au coronavirus. Étrange ironie pour celui qui en a toujours nié l’existence. Plusieurs fois, le chef d’État avait affirmé que son pays s’était « libéré du Covid » par la prière. La Tanzanie fait d’ailleurs partie des rares pays du continent à n’avoir pas rejoint le dispositif Covax mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la distribution de vaccins.

L’absence de mesure de lutte contre la propagation du Covid-19 laisse la Tanzanie dans un contexte sanitaire très tendu. En janvier et février, les hôpitaux du pays se sont remplis de patients souffrant de détresse respiratoire. Sur les réseaux sociaux, une récente vague de décès attribués à la pneumonie a été signalée par de nombreux internautes. Une situation « très préoccupante » selon le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui a appelé les autorités à partager les données relatives à la pandémie, et à mettre en œuvre des mesures de santé publique.

« Les ponts, ça ne se mange pas »

Dans ce contexte, la tâche s’annonce immense pour celle qui dirige désormais le pays, l’ancienne vice-présidente Samia Suluhu Hassan. Mais au-delà de l’urgence sanitaire, d’autres dossiers attendent la dirigeante originaire de Zanzibar. Car John Magufuli laisse derrière lui un certain nombre de mégaprojets, que lui et son équipe avaient envisagé pour doter la Tanzanie d’infrastructures. Parmi eux, la construction d’un oléoduc de 3,5 milliards de dollars entre l’Ouganda et la côte tanzanienne dirigée par Total, ainsi qu’une nouvelle ligne de chemin de fer à voie standard de 341 km et une centrale hydroélectrique censée doubler la production d’électricité du pays. Des projets dans la lignée de la politique économique interventionniste privilégiée par le président depuis son accession au pouvoir en 2015, qui lui a valu le surnom de « bulldozer ».
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Électrification des villages, agrandissement du terminal III de l’aéroport international Julius Nyerere, ou encore développement du transport public de masse par bus dans la capitale : les initiatives de John Magufuli en matière d’aménagement ne manquent pas. « C’était sa vision du développement, qui a convaincu ses partisans, en majorité des populations âgées issues du milieu rural, et un certain nombre de Tanzaniens, reconnaît Nicodemus Minde, doctorant en relations internationales à l’université USIU Africa de Nairobi. Malheureusement, cette politique n’a pas vraiment permis à la population d’accéder à un meilleur niveau de vie. En Tanzanie, on entend souvent dire que “les ponts, ça ne se mange pas”. »

Un nationalisme à double tranchant

Même si, pour le chercheur, la croissance de 6 % observée chaque année « a laissé de côté une bonne partie des Tanzaniens », la performance est régulièrement saluée par les bailleurs de fonds, et les pairs du président. Dont Félix Tshisekedi, qui lors des funérailles nationales de John Magufuli a salué « un combattant visionnaire, patriote et nationaliste ». Dès 2015, en effet, le chef d’État a multiplié les attaques à l’encontre des investisseurs étrangers, au profit, selon lui, de la Tanzanie. Peu de temps après sa première investiture, il a par exemple annulé deux accords avec la Chine qu’avait négociés son prédécesseur Jakaya Kikwete, portant notamment sur un développement portuaire de 10 milliards de dollars. En cause ? L’accord passé entre les parties était une « mauvaise affaire » pour la Tanzanie. En novembre 2019, c’est la société de téléphonie mobile indienne Bharti Airtel Ltd qui va faire les frais de la politique du « bulldozer ». Après un différend avec le gouvernement tanzanien, elle accepte en effet de réduire sa participation dans son unité tanzanienne de 60 % à 51 %, pour laisser la voie aux entreprises locales.

Mais son intervention la plus remarquée est sans doute le litige qui l’a opposé avec Acacia Mining. En 2017, il accuse la société britannique d’exploitation minière illégale, et lui réclame 193 milliards de dollars d’arriérés, correspondants aux redevances des exportations présumées d’or non déclarées. Deux ans plus tard, la société canadienne Barrick Gold – qui a racheté Acacia Mining en 2019 – accepte de régler le différend et verse 300 millions de dollars au gouvernement tanzanien. Et cède par là même la propriété de 16 % de ses trois mines dans le pays.

Si pour certains la méthode s’avère efficace, elle peut, pour d’autres, se révéler à double tranchant. « Magufuli croyait que tous les investisseurs étrangers souhaitaient escroquer la Tanzanie, personne n’était assez honnête pour lui, explique Thabit Jacob, enseignant-chercheur en économie, spécialiste de la gestion des ressources à l’université de Roskilde. L’année dernière, il s’est rendu compte des limites de cette politique, qui ont effrayé la plupart des investisseurs potentiels. Le président s’est rendu compte que son pays avait besoin d’investissements. Il en est donc un peu revenu et avait commencé à s’assouplir sur la question », affirme-t-il.

L’opposition terrassée

Sur la question des libertés individuelles en revanche, le président n’a jamais montré le moindre signe de relâchement. Bien au contraire. Au nom de la lutte contre la corruption et le laxisme, John Magufuli s’est efforcé, depuis 2015, de faire taire toute voix dissidente. « Avant 2015, l’opposition était bien présente dans le paysage politique tanzanien, à des postes d’influence. Après l’élection de Magufuli en 2015, le Chama cha Mapinduzi (CCM), le parti au pouvoir, s’est complètement refermé autour de sa personne. La bureaucratie tanzanienne n’est composée aujourd’hui que de fervents défenseurs de la philosophie du président, assure Thabit Jacob. En 2016, les autorités ont d’ailleurs interdit tous les rassemblements de partis politiques. Cette centralisation du pouvoir autour d’un homme s’est accompagnée d’une violente répression envers l’opposition, qui a subi harcèlement, attaques et intimidations. » Résultat, le CCM contrôle désormais tous les conseils du gouvernement local, et détient 97 % des sièges législatifs.

Pour échapper aux multiples menaces dont elles sont victimes, la plupart des figures de l’opposition ont fui à l’étranger. L’ancien député d’Arusha, Godbless Lema, arrêté puis libéré après les élections du 28 octobre, a obtenu l’asile politique au Canada avec sa famille, après un passage au Kenya. Le candidat à l’élection présidentielle Tundu Lissu, qui a survécu à une tentative d’assassinat en 2017, a également quitté le pays par crainte de persécution politique. Il vit aujourd’hui en Belgique.

Des raisons d’espérer ?

Si aujourd’hui quelques figures de l’opposition réussissent à échapper à la répression du pouvoir, d’autres subissent encore le harcèlement des autorités sur place. À Zanzibar, le secrétaire général adjoint d’ACT-Wazalendo, Nassor Mazrui, est toujours détenu par la police depuis son arrestation le 29 octobre 2020. Les médias et la population, eux, sont désormais soumis aux nouvelles lois promulguées sous John Magufuli, qui réduisent drastiquement la liberté d’expression. Une loi adoptée en 2018 impose par exemple des peines de prison pour quiconque met en doute l’exactitude des statistiques officielles. Pour David E Kiwuwa, « l’État est devenu, en substance, le seul gardien des données et leur “vérité” est devenue la vérité incontestable », écrit-il dans un article de The Conversation.

L’avènement de Samia Suluhu Hassan, seule personnalité politique à avoir rendu visite à Tundu Lissu après son hospitalisation en 2017, peut-il changer la donne ? « Malheureusement, cela ne dépend pas que d’elle, répond Nicodemus Minde. L’exécutif, acquis à John Magufuli, reste fort. Ça ne va pas être facile de dialoguer avec le parti, même si elle en est issue. Les caciques du CCM vont certainement tenter de l’influencer. » Un constat que partage Thabit Jacob : « Toutes les administrations du pays sont dirigées par le parti, le travail de reconstruction qui l’attend est donc énorme. » « Il faut se garder d’obtenir un changement rapide et radical, car Samia Suluhu Hassan devra agir avec subtilité pour ne pas froisser le parti, acquis à l’ancien président, prévient-il. Mais, au regard de sa personnalité, plus encline à la discussion et à l’ouverture, je pense qu’il y a tout de même de l’espoir. »

Le Point Afrique

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