« Repenser les marchés des produits agricoles en Afrique » (Thomas Melonio)

ENTRETIEN. L’exercice est devenu urgent face à la croissance démographique et à l’urbanisation galopante qui mettent sous pression les systèmes de distribution alimentaires sur le continent.

Alors que, dans le même temps que son déconfinement de la crise sanitaire du Covid-19, l’Afrique appréhende une crise alimentaire, la question de ses systèmes de distribution est abordée par un ouvrage que l’Agence française de développement (AFD) et le groupe de la Banque mondiale viennent de publier dans la collection L’Afrique en développement. Son titre : « Les systèmes agroalimentaires en Afrique » avec comme sous-titre « Repenser le rôle des marchés ». La thématique est d’importance, car, aussi incroyable que cela puisse paraître, un tiers de la production alimentaire est perdu du fait, explique cet ouvrage, « de l’inefficacité des intermédiaires de marché » alors même que « les villes en Afrique sont confrontées de manière croissante aux défis de la sous-nutrition et de la malnutrition ». Autant dire que la chaîne de la production agricole à la distribution des produits en passant par la transformation agroalimentaire mérite qu’on s’y penche de plus près. En s’appuyant sur les cas de trois villes, Rabat, Niamey et Abidjan, les auteurs, Gaëlle Balineau, Arthur Bauer, Martin Kessler et Nicole Madariaga, ont mis en exergue les lacunes importantes des systèmes de distribution alimentaire.

Sur toutes les questions autour des marchés alimentaires, Thomas Melonio, économiste, directeur de la recherche et de l’innovation à l’Agence française de développement, a répondu aux questions du Point Afrique.

Le Point Afrique : La crise du Covid-19 a mis à nu de manière crue les faiblesses des systèmes agroalimentaires africains. Quelles sont les plus importantes que vous avez identifiées ?

Thomas Melonio : Les systèmes agroalimentaires africains n’ont pas que des faiblesses, fort heureusement ! Le rapport que l’AFD et la Banque mondiale viennent de publier (sous la direction de Gaëlle Balineau, Arthur Bauer, Martin Kessler et Nicole Madariaga) rappelle que l’agriculture africaine nourrit en grande partie la population du continent. En Afrique de l’Ouest, les importations ne représentent par exemple que 8 % du total des dépenses alimentaires. La crise du Covid-19 a cependant mis en évidence des fragilités. L’importation de riz et de blé, qui concerne une bonne partie du continent du nord au sud, devient une faiblesse quand leur prix devient volatil. Le prix du riz sur les marchés internationaux a par exemple progressé de 30 % en avril, puis à nouveau début juin, avant de rebaisser. Pour les consommateurs, cela crée une vulnérabilité aux prix mondiaux et chacun se souvient de la gravité de la crise de 2007-2008 et des « émeutes de la faim ».

Les échanges intra-africains restent aussi insuffisants. Cela crée un risque que certains pays soient en excédent de production, et d’autres en déficit. Actuellement, l’Afrique de l’Est est très affectée par l’invasion acridienne, elle aura bien besoin des produits de ses voisins !

Enfin, nous observons encore trop de gaspillage alimentaire, en particulier pour les biens périssables. Lorsque les chaînes du froid ne fonctionnent pas du producteur au consommateur, les risques de gâchis sont importants.

La sécurité alimentaire d’un pays ou d’un continent se joue d’abord au niveau de sa production. Où en est l’Afrique aujourd’hui sur ce point et que faudrait-il mettre en œuvre pour qu’elle atteigne sa pleine capacité d’autosuffisance ?

L’économie alimentaire est déjà un énorme vivier d’emplois, avec près des deux tiers de l’emploi total en Afrique de l’Ouest par exemple. En dehors des zones en crise sécuritaire ou affectées par des événements défavorables (sécheresse, criquets), il n’y a pas de sous-production massive. Mais il faut aller plus loin pour localiser encore davantage sur le continent les activités de production et surtout de transformation. Nous relevons aussi que la productivité agricole est d’ores et déjà affectée par les dégradations environnementales. L’érosion des sols et la salinisation des nappes phréatiques, lorsqu’ils sont mal exploités ou surexploités, sont deux chantiers sur lesquels les gouvernements doivent accélérer, pour éviter un appauvrissement des campagnes africaines. Une meilleure connectivité intra-africaine permettrait aussi de mieux répartir la production annuelle et d’éviter des pénuries. Je suis confiant toutefois sur la capacité d’adaptation du continent : avec la crise Covid-19, nous avons observé des producteurs, de cacao par exemple, planter en urgence du riz pour répondre à des besoins croissants. Il ne faut pas être défaitiste !

Produire ne suffit pas pour satisfaire les besoins des populations. Il faut des infrastructures pour acheminer les produits vers les marchés. Ce maillon de la chaîne n’est-il pas sous-estimé dans les pays africains ? Comment pourrait-il être mieux investi pour jouer pleinement son rôle ?

Il y a sans doute eu en effet une focalisation sur la production agricole, davantage que sur l’approvisionnement et la distribution. Il faut travailler sur l’ensemble de la chaîne, de la « fourche à la fourchette », pour éviter des incohérences. Nous essayons de promouvoir cette approche intégrée, même si les demandes de financement que nous recevons restent encore très ciblées, soit sur la production, soit sur la distribution. Nous espérons bien que cela évoluera dans les prochaines années.

L’organisation des marchés alimentaires n’est pas seulement une affaire économique, elle a aussi trait à la sociologie qui les entoure. Quelles sont les lignes de force des marchés alimentaires africains ?

Chaque pays a ses spécificités. Dans l’étude que nous publions, nous relevons ces différences dans les modes de consommation. À Niamey, les acheteurs sont prêts à traverser la ville pour trouver les produits qu’ils recherchent, au meilleur prix. À Abidjan, les achats se font plus près du domicile, les trajets au sein de la ville étant difficiles. À Rabat, l’attention à la qualité des produits monte. Les modes de distribution varient aussi selon les pays : certaines villes privilégient les grands marchés de gros, comme à Niamey, mais d’autres optent pour des marchés de quartier. Les circuits alimentaires s’adaptent donc aux réalités sociologiques et physiques des villes.

Dans la plupart des pays, nous voyons toutefois des axes importants d’amélioration pour limiter les pertes alimentaires. Pour les fruits et légumes, celles-ci sont évaluées entre 35 et 45 %, principalement au moment de la production (10 %), de la transformation (25 %) et de la distribution (10 %). Les consommateurs gaspillent peu en revanche. Ces pertes contribuent au niveau encore trop élevé des prix, qui est dommageable socialement. Réduire les pertes tout au long de la chaîne permettrait de mieux nourrir la population.

Quelles initiatives pourraient à votre avis aider à réconcilier circuits formels et circuits informels de distribution sur le continent ?

La réconciliation est un combat ! Le développement rapide des supermarchés en Afrique pose de nouvelles questions. Au Kenya, nous avons noté que, pendant le confinement, les classes moyennes ont pu s’approvisionner dans les supermarchés, qui sont souvent restés ouverts. Mais dans les quartiers précaires, où les habitants vont faire leurs achats dans des marchés qui ont fermé pendant plusieurs semaines, la situation s’est vite tendue. Il faudra à terme réguler ce « nouveau » secteur des supermarchés, pour favoriser le soutien aux productions locales et assurer des formes d’équité avec d’autres modes de distribution. Chaque mode de distribution devra bien prendre en compte les filières locales de production, pour encourager leur développement, même si des interdépendances entre pays sont inévitables.

De nouveaux circuits informels se sont aussi créés après le déclenchement de la crise et la fermeture des marchés couverts : des commerçants ont ainsi ouvert des étals devant leur domicile ou organisé des dispositifs de livraison. Cela a permis de réduire l’impact de la crise et montre la capacité de réaction rapide des acteurs du continent.

La crise du Covid-19 a révélé l’importance de la trilogie hygiène-équipement et technologie. Comment mettre à jour les marchés africains sur ces trois points ?

Je trouve encourageant que, dans la période récente, l’information sur les mesures d’hygiène et les gestes barrières ait circulé rapidement en Afrique. Il y a des fake news sur le continent comme ailleurs, mais globalement ces mesures semblent connues dans les principales villes. Cela permet de limiter les autres mesures restrictives et, par exemple, de rouvrir les marchés alimentaires même si l’épidémie n’a pas disparu.

De manière plus structurelle, la bonne information des producteurs et des consommateurs est un élément essentiel. Permettre à des producteurs d’accéder à des données météorologiques fiables, c’est essentiel pour qu’ils décident quand planter et quand récolter. Des gains de production importants sont possibles. Nous menons des projets pilote en ce sens, par exemple pour innover avec la filière sucrière en Côte d’Ivoire. Les acheteurs ont aussi besoin d’informations sur le prix, c’est de plus en plus souvent le cas, mais aussi sur la qualité des produits disponibles. Il y a beaucoup à faire pour « normer » cette qualité, encore inégale.

Comment l’Afrique peut-elle faire de ces marchés des espaces de création de valeur dans la logique des objectifs de développement durable ?

Les approches systémiques du producteur au consommateur ont trop souvent été négligées. Cela conduit à des pertes encore trop importantes tout au long de la chaîne de l’alimentation, et donc à des pénuries ou prix trop élevés. Mais une meilleure organisation de cette filière et le recours aux nouvelles technologies permettent d’espérer la poursuite des progrès déjà observés. L’étude que nous publions détaille ces pistes de travail.

Propos Recueillis par Malick Diawara

Le Point

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