Que faire du décolonialisme ?

Les grands principes sociétaux s’accompagnent de récits. C’est un peu comme une définition dans un dictionnaire : il nous faut des exemples pour nous créer une image. Les postmodernes (Lyotard) ont cru voir la fin des grands récits d’émancipation. Dans la postmodernité de Lyotard, les grands récits signifient les grands principes, il ne fait pas de distinction.

Cette distinction apparaît au grand jour, comme d’habitude par la contradiction. La contradiction est analytique, pour peu qu’on s’en serve pour analyser (tant de penseurs, tant de régimes politiques repoussent la contradiction et les contradicteurs).

Deux grands récits sont en concurrence, dont un est apparu récemment. C’est un analyseur de l’accompagnement réciproque des principes par les récits.

Le récit d’illustration du grand principe des Droits de l’Homme est constitué de la Révolution, des conquêtes sociales, de la liberté d’expression, c’est-à-dire le respect de la contradiction et des contradicteurs, de la démocratie, de la République, de l’école gratuite pour toutes et tous, de la science qui apporte du confort, une vie aisée, sans efforts physiques pénibles, la fin de la faim, une médecine qui soigne, une vie longue et presque sans souffrance, la retraite…
Publicité

Un nouveau récit circule et prend de la force, gagne des adeptes, qui parle de la colonisation, de l’esclavage, de la domination du tiers-monde… qui fait des Droits de l’Homme un mensonge, une hypocrisie. Les droits de l’homme n’auraient jamais été que les droits du mâle blanc. En ont toujours été exclus les peuples colonisés et les femmes. Ce récit suppose, sans le dire vraiment, que les plaignants ont raison du fait qu’ils se plaignent. Les plaignantes et les plaignants sont, par principe, dépositaires du « vrai » récit du monde. La plainte est la valeur absolue, dont on part et qu’on n’interroge pas. Il en ressort que toute plainte en vaut une autre. Par laquelle commencer ? Les plaintes, toutes également valables, convergent, aussi hétérogènes soient-elles. Elles se rejoignent dans un vaste carrefour, une intersection : celui qui n’a que des torts, et de graves torts, est le mâle blanc, le vieux un peu plus que le jeune.

L’arrivée de ce second discours est une surprise inimaginable pour les tenants du premier. Pourtant, il est bien là. Qu’en faire ? Par quel bout le prendre ? Que réclame-t-il ? Il ne le dit pas. La plainte ne contient pas de demande, hors la compassion : « mon pauvre, ma pauvre, comment je te plains, c’est affreux ce qui t’arrive, je ne voudrais pas être à ta place. » C’est le cadre des réponses possibles.

Le premier discours est une tension vers un idéal, qui se réalise peu à peu, de façon bancale et imparfaite. Dans le second, ces imperfections n’ont pas place dans l’imperfection humaine, mais signifient une fausseté initiale, constitutive, donc permanente. Il faudrait que l’Occident, les tenants du premier discours, fasse des excuses, reconnaisse son passé colonial… La plainte étant la valeur absolue, le plaignant, la plaignante continue de se plaindre (il perdrait son existence s’il déclarait avoir obtenu ce qu’il demande).

Aucun de ces récits ne relate ce qui s’est passé. Pour mieux dire ce qui s’est passé dans le monde, Il faudrait les emboiter pour qu’ils se complètent. Quand on est dans le premier récit, on shunte la colonisation, comme une bizarrerie regrettable. On la minimise en considérant qu’elle n’invalide pas la marche vers l’idéal de l’égalité. Dans le deuxième, on feint d’ignorer que la médecine, l’allongement de la vie, l’électricité, les automobiles… sont allés jusqu’aux pays colonisés, que la sécurité sociale et l’école gratuite sont offertes à ceux qui arrivent des anciennes colonies sur le sol européen. Rien n’est réservé aux « blancs ».
Publicité

Orélien Péréol

Agoravox

Laisser un commentaire