Présidentielle en Tunisie : le combat des ex

L’instance électorale a recalé 71 dossiers de candidatures à la présidentielle anticipée. Ils seront vingt-six à s’affronter le 15 septembre. La plupart d’entre eux ont exercé ou exerce des responsabilités politiques.

Parmi les vingt-six prétendants au palais de Carthage, pêle-mêle, un ex-président de la République, deux ex-chefs du gouvernement, l’actuel patron de la Kasbah, onze ex-ministres, une poignée d’ex-députés. De nombreux chefs de partis sont sur la ligne de départ, pas moins de huit. On ne dénombre que deux candidates : l’ex-ministre du Tourisme Selma Elloumi et Abir Moussa, ancienne avocate de Ben Ali.

La présidentielle en chiffres
L’Isie, l’instance électorale, a rendu publique le 14 août la liste des candidats s’étant acquittés des deux conditions requises : parrainages (soutien de dix députés ou 10 000 signatures de Tunisiens) et dépôt d’une caution de 10 000 dinars (3 150 euros). Cinquante-cinq n’ont pas apporté une caution et soixante-cinq n’avaient pas les parrainages nécessaires. Le défilé de ces candidats à l’Isie était un simple coup d’éclat. Désormais « la campagne peut commencer », confie un haut cadre d’un parti, ajoutant dans un sourire : « Elle a en fait commencé depuis deux ans pour quelques-uns… » Une allusion non voilée à Nabil Karoui, l’homme de médias, accusé par ses adversaires d’utiliser ses actions caritatives et télévisuelles à des fins politiques depuis deux ans et demi. Les vingt-six prétendants s’affronteront officiellement à partir du 2 septembre, date du début de la campagne officielle. Dans les faits, elle a démarré sur les réseaux sociaux. Durant les trois jours fériés de l’Aïd, les messages Facebook ont donné le ton. Les coupures d’eau constatées sur une partie du territoire, provoquant la colère des populations concernées, ont permis à quelques candidats de fustiger le président du gouvernement. Hafedh Caïd Essebsi, leader d’un des deux Nidaa Tounes, a réitéré ses demandes : il exige la démission du chef du gouvernement (ce qui provoquerait un vide politique) et de sept de ses ministres, tous candidats aux législatives. La déliquescence de certains partis politiques se traduit dans la floraison des candidatures.

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Nidaa Tounes fournit six candidats, Ennahdha quatre
Un gros tiers des candidats sont issus de la coalition au pouvoir. Six prétendants proviennent du parti créé pour Béji Caïd Essebsi. Nidaa n’a pas de candidat maison. Elle soutient la candidature d’Abdelkarim Zbidi, l’actuel ministre de la Défense. Salma Elloumi, Mohsen Marzouk, Neji Jalloul, Youssef Chahed, Saïd Aïdi et Nabil Karoui sont tous issus de ses rangs. Cinq d’entre eux ont créé leur propre parti. Seul Jalloul, l’ex-ministre de l’Éducation nationale, actuel président de l’Ites (Institut des études stratégiques, rattaché à la présidence de la République), se présente en indépendant. De son côté, Ennahdha a choisi Abdelfattah Mourou pour la primature. Une première dans l’histoire du parti. Hamadi Jebali, ex-Premier ministre (2011-2013), a quitté son parti d’origine. Hechmi Hamdi l’avait fait en 1992 pour rejoindre Ben Ali. Il a depuis fondé le « Courant de l’amour » avec un certain succès : 26 députés élus en 2011. Hatem Boulabiar, en désaccord avec la gestion d’Ennahdha par Rached Ghannouchi, a claqué la porte le 24 juillet dernier. Au total, ce sont donc dix candidats qui sont issus des deux partis au pouvoir depuis 2015. Il semblerait qu’avoir été ministre et/ou dirigeant d’un parti structuré semble un sérieux avantage pour être admis au sein du sérail des présidentiables.

Focus sur les ex en lice pour Carthage
L’ancien président de la République (2011-2015) Moncef Marzouki se présente pour la deuxième fois au suffrage universel direct. En 2011, il avait été élu par les membres de l’Assemblée constituante. Il avait perdu au second tour de la présidentielle de 2014 face à BCE. Trois chefs du gouvernement, deux ex et l’actuel, seront en campagne : Hamadi Jebali, Youssef Chahed (en poste depuis trois ans) et Mehdi Jomâa qui dirigea une équipe de technocrates en 2014. On compte onze anciens ou actuels ministres. Des chefs de partis : Abir Moussi (présidente du PDL), Mohamed Abbou (président du Courant démocratique), Hamma Hammami (porte-parole du Front populaire, la coalition des gauches), Slim Riahi (fondateur de l’UPL), Lotfi M’raihi (fondateur de l’UPR), Saïd Aïdi (), Mehdi Jomâa (Al-Badil)…

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Les « nouveaux » visages
S’ils ne sont pas tous des inconnus, des visages inédits, ils n’ont jamais exercé des fonctions au sein du pouvoir (élus ou nommés). C’est le cas d’Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), de Seifedine Makhlouf, surnommé « l’avocat des terroristes » pour avoir défendu certains d’entre eux, du journaliste Safi Saïd, du professeur de droit Kais Saied, de l’homme de médias Nabil Karoui. Les sondages publiés en mai, juin et juillet plaçaient en tête Karoui puis Saied. Abir Moussi se situait en cinquième position. Dans un climat de fort mécontentement à l’égard des dirigeants, qualifié de « dégagisme » par certains, ne pas avoir été au pouvoir peut s’avérer un atout. Les sondages sont désormais interdits de publication, ce qui n’empêche pas leur circulation sous le manteau.

Les pouvoirs du président de la République
Carthage règne sur deux portefeuilles régaliens : les Affaires étrangères et la Défense. L’armée est l’institution préférée des Tunisiens. Elle est très active sur le front libyen, surveillant la frontière comme le lait sur le feu. Elle a payé un lourd tribut à la lutte contre le terrorisme. Revenant des funérailles d’un jeune soldat, tué par une mine dans le centre du pays, le ministre Zbidi n’avait pas dissimulé sa colère envers la classe politique. Aucun dirigeant, à part lui, ne s’était déplacé pour les obsèques. Concernant le volet de la politique étrangère, la Tunisie bénéficie à l’international d’un capital sympathie liée à son statut de jeune démocratie. Capital qui s’érode logiquement, on s’approche du neuvième anniversaire de la révolution. L’Union européenne, le FMI, la Banque mondiale, soutiennent activement le processus démocratique via des prêts, des aides techniques, de la coopération, des dons. Le rayonnement diplomatique de la Tunisie a bénéficié de l’expertise Essebsi. Celui-ci s’est inscrit dans les pas de la doctrine Bourguiba : neutralité absolue. Le scrutin présidentiel exigera des propositions sur ces deux sujets. Le président est par ailleurs le garant de la Constitution, rôle crucial en l’absence d’une Cour constitutionnelle.

À la recherche d’une personnalité consensuelle
Les Tunisiens voudront-ils à Carthage un patriarche, un jeune leader, un outsider ? Le rôle du président de la République est de rassembler, d’éviter au maximum les divisions politiques dont les Tunisiens sont lassés. Cette campagne éclair sera-t-elle l’occasion d’un débat de fond ou d’affrontements politiciens ?

Benoît Delmas – Le Point Afrique-

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