Pour une solidarité sanitaire internationale

ANALYSE

Une réponse internationale aux pandémies, où qu’elles se déclarent, nécessite des fonds mutualisés et une indispensable solidarité, estime le socio-économiste de la santé Olivier Appaix. D’autant que la fréquence et l’étendue des pathogènes, virus, parasites ou bactéries, augmente.

L’épidémie de Covid-19 (ou SRAS-CoV2) est, avec la pandémie de grippe de 1918-1919, l’événement sanitaire le plus mondialisé qu’ait connu l’humanité avec une telle rapidité. Pratiquement tous les pays et territoires de notre planète sont touchés. Des cas sont enregistrés partout. Les relations, les liens physiques entre les pays, le commerce, sont eux aussi fortement affectés.

Les effets sur nos économies sont d’une brutalité jamais peut-être connue. Même l’amplitude du choc de la crise de 1929 pourrait être dépassée, à court terme. De nombreux pays, comme les États-Unis, qui connaissaient le plein emploi, des taux de chômage au plus bas depuis 50 ans, voient le volume de pertes d’emploi exploser – 17 millions en trois semaines déjà aux Etats-Unis, pays sujet aux fortes variations, où les filets sociaux sont peu développés.

En ordre dispersé

Les efforts pour faire face à cette épidémie sont faits globalement dans le désordre. Chaque pays s’organise comme il peut, communique plus ou moins efficacement et exactement sur sa situation, sur les mesures à prendre. Et la solidarité internationale ne semble pas de mise, comme on le voit en Europe par exemple, ou dans le cas de la Chine, qui interdit ou limite fortement l’exportation de biens et équipements médicaux pour se préserver (alors qu’en principe l’épidémie y est aujourd’hui sous contrôle), ou vendant au plus offrant. Le mercantilisme et l’appât du gain prévalent. Ou l’égoïsme. Moi d’abord, les autres…

Le mercantilisme et l’appât du gain prévalent. Ou l’égoïsme. Moi d’abord, les autres… TwitterMais, contrastant avec les attitudes bravaches et les égoïsmes, d’innombrables actes de solidarité, des actes d’héroïsme même, se sont déployés, localement.

L’efficacité des réponses nationales et régionales a montré des degrés d’efficacité très variés, allant jusqu’à l’incurie. La Chine a raté la mise en œuvre du système d’alerte épidémiologique, créé à la suite du précédent épisode de SRAS en 2002, qui devait lui permettre de réagir dès l’apparition de nouveaux pathogènes et étouffer les menaces épidémiques.

Aux Etats-Unis la Maison Blanche a systématiquement minoré l’appréciation du risque, stigmatisé certains des états (comme celui de Washington où l’épidémie a démarré), tandis que chacun d’entre eux s’organisait à sa façon. Ils se retrouvent en compétition entre eux et avec l’état fédéral, très inopérant, pour s’équiper et s’organiser. Au Royaume-Uni, le gouvernement a un temps pensé laisser le virus suivre sa marche naturelle et que l’immunité de groupe résultante résoudrait la question, ce qui aurait enseveli le système de soins et provoqué la mort de centaines de milliers de personnes. En Russie, au Brésil, on a laissé penser que le virus s’arrêterait aux frontières.

Réactions internationales

L’Organisation Mondiale de la Santé créée en 1948, l’agence de l’ONU en charge des questions de santé, a certes alerté, mais ne confirmant la situation de pandémie mondiale que le 11 mars, alors le coronavirus responsable du Covid-19 était déjà présent dans 109 pays. Il est vrai aussi qu’elle est avant tout une agence technique (information, documentation, recommandations, surveillance) et dispose de peu de moyens d’action, tandis que chaque pays est libre d’adopter ses propres mesures.

Néanmoins, les bases d’une solidarité internationale ont été bâties. Au-delà des agences déjà en place, des efforts très importants ont été réalisés pour la développer depuis la Déclaration du Millénaire de l’Assemblée Générale de l’ONU de septembre 2000 et la mise en œuvre des « Objectifs du Développement pour le Millénaire » (OMD), sur la période 2000-2015.

Le Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme ou l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI) sont devenus des acteurs incontournables Twitter

C’est un autre virus qui en a été la cause majeure : le Virus de l’immunodéficience humaine (VIH), reconnu au début des années 1980, et qui avait pris, au cours des années 1990, une ampleur mondiale, menaçant la survie même de certains pays, notamment en Afrique australe. Des dizaines d’initiatives de toutes sortes, notamment des programmes ou fonds internationaux, sont alors apparues pour assurer le financement des programmes de lutte contre les maladies, essentiellement infectieuses.

Depuis, des institutions comme le Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme (connu comme « le Fonds mondial »), ou l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation (GAVI) sont devenus des acteurs incontournables dans le financement de la prise en charge des maladies transmissibles les plus fréquentes. Un autre exemple est la Facilité internationale d’achat de médicaments (UNITAID), lancée par la France, le Brésil et le Chili en 2006, qui aide à financer, grâce à une taxe sur les billets d’avion, la mise à disposition de diagnostics, médicaments et autres biens pour la lutte contre le VIH/Sida, la tuberculose et le paludisme.

Les efforts entrepris ont produit des effets parfois spectaculaires. La mortalité due à la rougeole, qui tuait un million d’enfants au début des années 2000, a été réduite de près de 90 % grâce à la vaccination. Sous l’action énergique de multiples acteurs, comme Médecins sans frontières, les prix des antirétroviraux ont été divisés par 100 et, avec le relais du Fonds mondial, des millions de personnes séropositives au VIH ont été mises sous traitement, sauvant ainsi autant de vies. La polio est quasiment éradiquée (32 cas dus au virus sauvage seulement recensés en 2017). Mais les défis à relever sont immenses. La résistance aux antibiotiques ou antipaludéens (particulièrement la chloroquine) s’est fortement développée et menace l’efficacité de la lutte contre la tuberculose et le paludisme.

Protection sociale mondialisée

Les mécanismes mis en œuvre, et leur expérience à collecter des fonds et les répercuter vers les programmes bénéficiaires selon des modalités bien rôdées et plutôt bien contrôlées (avec audits et sanctions à l’appui), constituent des bases d’une protection sociale en santé mondialisée.

Le développement des systèmes de protection sociale nationaux est aujourd’hui en tête des préoccupations dans le cadre de la mise en œuvre du cadre successeur à celui des OMD : les Objectifs du Développement Durable (ODD) qui couvrent la période 2015-2030.

Le zika, le chikungunya, et la dengue sont en pleine phase de conquête du fait du réchauffement climatique et de l’interconnexion croissante entre les territoires Twitter

Il n’est pas de doute que d’autres pathogènes émergeront et rejoindront une cohorte déjà importante – car l’histoire des quatre dernières décennies nous le promettait, particulièrement dans le domaine viral : Ebola apparu en 1976, dans l’ex-Zaïre, qui s’est déclaré en 2013-2014 en Afrique de l’Ouest, VIH identifié en 1983, grippe aviaire de type H5N1 (1997 à Hong Kong), SRAS en 2003, MERS en 2012 (une affection respiratoire très grave due à un autre coronavirus qui sévit au Moyen Orient).1

La fréquence et l’impact de ces pathogènes augmente. A ceux-là s’ajoute la résurgence où l’expansion territoriale de pathogènes déjà bien connus, comme la tuberculose, le paludisme, ou d’autres plus localisés, mais en pleine phase de conquête du fait du réchauffement climatique et de l’interconnexion croissante entre les territoires, comme Zika, le chikungunya, et la dengue. Même la peste est concernée.

Les défis ne concernent pas que les maladies infectieuses, qui semblent les plus préoccupantes, parce que transmissibles. La rapide augmentation du poids de la maladie dû aux affections chroniques, non transmissibles, comme le diabète, l’hypertension artérielle, les cancers, concerne le monde entier, y compris les pays les plus pauvres où les transitions épidémiologique et démographique sont à l’œuvre. Or, traiter une maladie cardio-vasculaire ou un cancer est largement plus coûteux qu’un cas de paludisme, et les traitements manquent dans les pays à faibles revenus où des millions de personnes sont concernées.

Financements mutualisés

Il n’est pas de défis aussi universels et puissants que ceux de la santé pour tous nous rassembler, pour que tombent les masques dont nous nous parons pour, au mieux, nous différencier, pour faire valoir nos distinctions et, au pire, pour mettre en scène nos supériorités et légitimer la domination que certains voudraient exercer sur les autres.

Il faut développer une protection sociale universelle, mettre en place les bases d’une prévoyance mondiale, et commencer par le domaine de la santé Twitter

Il faut donc, ensemble, développer une protection sociale universelle, et commencer par le domaine de la santé pour ce faire, pour une sécurité sanitaire mondiale, comme le propose par exemple le directeur du Fonds mondial. Les problèmes des uns sont ceux des autres, on le voit bien. Et les enseignements des uns doivent servir à tous.

Ceci doit passer par la mutualisation du financement de la réponse aux pandémies, où qu’elles apparaissent, quelles qu’elles soient – Ebola, SRAS, MERS… et toutes celles qui viendront après. Le système d’information – comme le suivi épidémiologique hebdomadaire de l’OMS – doit être renforcé, rendu, lui aussi, interdépendant, pour que l’on soit, partout, en mesure de savoir ce qui se passe de préoccupant où que ce soit, comme le font les systèmes de surveillance épidémiologique nationaux. Et les financements doivent suivre. Mais la gouvernance de ces mécanismes doit aussi être repensée, alors que la multiplication des initiatives, depuis 20 ans, l’a considérablement fragmentée et qu’il est parfois difficile de comprendre qui est en charge de quoi.

L’interdépendance qui caractérise les économies et les pays doit aussi trouver son pendant dans l’interdépendance des responsabilités. Nous devons être redevables les uns des autres. Si des systèmes, ou des dirigeants, sciemment ou pas, ne font pas leur travail, ils doivent être rappelés à leurs devoirs. Il ne s’agit pas de stigmatiser, de brocarder, mais de rappeler la nécessaire solidarité, l’interconnexion. L’âge des ambitions égoïstes, des volontés de domination, des crimes contre l’humanité, n’est peut-être pas terminé, mais un microscopique organisme, qui n’est pas même considéré comme « vivant », est venu nous rappeler combien nos vanités et nos égoïsmes nous coûtent et combien il est nécessaire, vital même, de les dépasser.

Olivier Appaix est socio-économiste de la santé et du développement.

Alternatives Économiques

  • 1.Voir notamment le site de l’Institut Pasteur pour plus de détails sur tous ces pathogènes et les maladies qu’ils provoquent

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