Papa Demba Thiam : « Il faut faire attention aux slogans creux »

ENTRETIEN. Dette, multilatéralisme et franc CFA ont illustré en ce mois de décembre un important changement de paradigme pour l’Afrique. Voilà pourquoi.

C’est un mois de décembre riche en événements économiques que l’Afrique est en train de vivre. Ceux-ci en disent long sur un continent dont les populations veulent prendre leur destin en main malgré des obstacles endogènes et exogènes qui se dressent sur leur chemin. Ce 21 décembre, le réaménagement adopté par la France et les huit pays ouest-africains de la zone franc est l’aboutissement de faisceaux convergents pour une plus grande indépendance financière et économique des pays de ladite zone par rapport à la France. Du changement d’appellation à la fermeture du compte d’opérations auprès du Trésor français, sans oublier le départ de représentants français des instances de gouvernance monétaire de la zone, ce sont 74 ans d’histoire monétaire entre la France et l’Afrique qui se ferment. Certes, il reste à voir concrètement comment le détachement de l’ancien statut et le glissement vers l’éco vont s’opérer, mais le doute n’est plus permis quant à une importante page qui se tourne. 

Début décembre, le 2 exactement, la conférence de Dakar sur le thème Développement durable et dette soutenable : trouver le juste équilibre a ouvert le bal. À la directrice générale du Fonds monétaire international, au vice-président Afrique de la Banque mondiale, à côté desquels était présente la vice-secrétaire général des Nations unies, à l’initiative de la présidence du Sénégal et du Cercle des économistes, des chefs d’État et de gouvernement africains de la zone sahélienne ont répondu au consensus de Washington par le consensus de Dakar. Il s’est agi de dire aux institutions internationales bi et multilatérales, notamment celles de Bretton Woods, combien il était important, dans leurs critères pour juger les déficits, du risque africain et par suite de la pertinence à investir sur le continent, de tenir compte du choc terroriste ainsi que du choc climatique dans le nécessaire équilibre à trouver entre le niveau et la qualité de l’endettement et les initiatives pour promouvoir un développement véritablement durable. Autour de sept points, ils ont construit le consensus de Dakar qui répond clairement au consensus de Washington, qui a présidé aux critères dits de bonne gouvernance retenus par lesdites institutions pour contraindre, en échange de financements, les pays africains à appliquer des politiques économiques qui ont eu des impacts peu reluisants sur les plans social, structurel et même politique.

À Nairobi, les 9 et 10 décembre derniers, pour leur 9e sommet, des chefs d’État et de gouvernement des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique ont appelé à aller à contre-courant de la dynamique actuelle de bilatéralisme qui prévaut dans les relations économiques internationales. Au-delà de la volonté affichée de promouvoir le commerce équitable, de renforcer la dimension inclusive de la croissance économique, de mieux garantir la paix et la stabilité dans les pays du Sud, ils ont mis en exergue leur volonté d’encourager le multilatéralisme. Le thème choisi était d’ailleurs assez clair quant à ce parti pris : « Un groupe ACP transformé et engagé en faveur du multilatéralisme ». Fait notable : alors que le groupe des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique avait été constitué en 1975 pour accompagner le partenariat avec l’Union européenne, à l’époque Communauté économique européenne, il a surtout mis l’accent, les deux jours de décembre dans la capitale kényane, sur les voies et moyens de développer les échanges entre ses diverses composantes. Un signal fort d’indépendance et de quête de solutions nouvelles pour faire face aux nombreux défis de développement à relever. Partie prenante d’un panel ministériel sur le développement du contenu local dans les secteurs pétrole, gaz et mines lors du Forum des Affaires qui s’est tenu en marge du 9e sommet des chefs d’état ACP, Papa Demba Thiam*, d’origine sénégalaise mais chef de délégation suisse, consultant international et entrepreneur pour le développement des chaînes de valeurs, a accepté de parcourir avec Le Point Afrique le chemin économique de l’Afrique depuis les indépendances et de donner son sentiment sur la nouvelle donne qui prévaut actuellement pour l’économie africaine.

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Le Point Afrique : Alors qu’on parle de l’Afrique comme de la nouvelle frontière économique, que peut-on dire de ce qui a caractérisé les économies des pays africains depuis les indépendances ?

Papa Demba Thiam : Les économies africaines ont été caractérisées par le manque d’autonomie dans la prise de décision. La plupart des gouvernements du continent ont géré des faiblesses au lieu de bâtir les économies de leurs pays sur leurs forces. Ils auraient pu développer des stratégies de croissance inclusive en investissant intelligemment leurs ressources publiques limitées pour construire des avantages comparatifs et les transformer en avantages compétitifs. Ceci aurait pu faire de l’Afrique aujourd’hui un marché émergent attractif pour des investisseurs privés en raison de ses opportunités économiques et de la transparence de son climat d’affaires. Malheureusement, la plupart des dirigeants africains ont opté pour des politiques de commercialisation des matières premières, dont les recettes ont ensuite été investies dans des activités de développement économique et social. Une approche typique des économies administrées par des fonctionnaires qui privilégient une fiscalité redistributive dont on connaît aujourd’hui les limites y compris chez les ex-colonisateurs qui l’ont inspirée. En Afrique, occupés à gérer les catastrophes avec l’aide d’institutions bilatérales et multilatérales qui en ont fait leur métier de base, les dirigeants ne sont ainsi pas toujours pas aux commandes de leurs économies. Par ailleurs, ayant confié leurs sources de revenus au marché, ils ont subi la « détérioration des termes de l’échange » que leurs gouvernements ont présentée à leurs administrés comme une fatalité.

Cela a souvent été à l’origine d’explosions sociales larvées ayant conduit, par exemple, à la mise en place d’un palliatif-filet de sécurité dans le cadre des relations commerciales entre l’Union européenne (UE) et les États membres du Groupe Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP) avec le mécanisme de Stabilisation des recettes d’exportations (STABEX). Ce mécanisme permettait à l’UE de compenser les États africains victimes de pertes de recettes commerciales provoquées par la baisse des cours des matières premières. Un instrument similaire avait aussi été créé pour les produits miniers (SYSMIN). Les dirigeants africains en étaient très heureux, sans réaliser que ces mécanismes conduisaient leurs économies à exporter des emplois dans les pays où les matières premières africaines étaient transformées, qu’ils permettaient en réalité de subventionner (indirectement) les industries de transformation des pays de l’UE qui importaient des matières premières africaines. Le comble, c’est qu’on a même vu des économistes être récompensés pour leurs travaux de recherche qui montraient le bienfait de ce type de relations de fabrique structurelle de pauvreté à long terme.

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Mis en difficulté par la détérioration des termes de l’échange sur les matières premières et par une dette qui n’a pas arrêté de gonfler, les pays africains ont appliqué les recettes préconisées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Le résultat est loin d’être probant. Quelle en est l’explication ?

Les cycles de sécheresse de la fin des années 1960 et du début des années 1970, le premier choc pétrolier de 1973 et la fin de Gold Exchange Standard, qui a introduit le régime des changes flottants, ont concurremment mis les modèles de financement du développement en Afrique à genoux. Surtout que les offices de commercialisation qui servaient d’interface dans les filières agricoles et minières se sont trouvés en situation de contribuer à résorber du chômage en recrutant dans l’administration alors que les circuits productifs n’étaient pas assez développés et assez compétitifs pour offrir du travail aux nouveaux diplômés. Ceci a contribué à fabriquer des bureaucraties endettées qui n’arrivaient même plus à contribuer aux budgets de fonctionnement des États, encore moins au financement du développement économique et social.

Dans le domaine de l’agriculture et de l’élevage, l’activité a été découragée par des prix aux producteurs trop bas, ce qui a fait que paysans et éleveurs se sont tournés vers les cultures de subsistance avec ce que cela a comporté de conflits sociaux dans les zones rurales. Dans le domaine agro-industriel, les industries locales ne pouvaient plus s’approvisionner en Afrique en qualité, en qualité et à des prix qui rentrent dans leurs chaînes de valeurs de manière compétitive. Cette situation a acté et entériné une plus grande déconnexion entre l’industrie, d’une part, et l’agriculture et l’élevage, d’autre part. Un autre élément de fabrique de « structures de sous-développement » donc, à terme, de pauvreté structurelle.

Cette pauvreté fabriquée a poussé les gouvernements africains à des situations d’endettement chronique et non soutenable, ce qui a amené les institutions prêteuses (de derniers recours) de Bretton-Woods à intervenir au début des années 1980 dans la gouvernance des États africains avec les programmes d’ajustement structurel (PAS) et les programmes de stabilisation. Le GATT, ancêtre de l’OMC, a de concert avec la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, poussé les pays africains à s’ouvrir au libre-échange, le tout faisant partie des « Dix Commandements » du consensus de Washington, lequel ne prévoyait aucun programme et encore moins d’aide bilatérale. Les gouvernements africains se sont résolus à accepter les conditionnalités drastiques de la Banque mondiale et du FMI pour accéder à leurs ressources financières à savoir : le démantèlement des structures d’interface entre l’agriculture et l’industrie naissante, des programmes de cessions des entreprises publiques et parapubliques de fourniture de biens publics à des entreprises étrangères, la suspension du financement d’infrastructures, de la recherche, de la formation, etc.

Naturellement, il n’y avait plus de place pour des ministères comme ceux du Plan, de l’Industrie, du Développement économique, etc. Les seuls ministères importants étaient devenus ceux des Finances et du Budget, dont le travail pouvait en réalité être fait par des super agents comptables nationaux disposant simplement de bons logiciels qui permettent la surveillance budgétaire, alors seuls programmes de gouvernement. Les dirigeants africains avaient donc ainsi renoncé à gérer le développement économique et social en Afrique. Ceci a fait sauter la marmite sociale et entraîné des soulèvements populaires qui ont chassé des gouvernements à la fin des années 1990 et amené à plus d’ouverture au multipartisme en Afrique au travers des conférences nationales souveraines. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’Afrique n’est pas à l’abri d’explosions sociales encore plus graves et davantage propagatrices du fait de la révolution numérique et digitale qui atteint aussi des peuples affamés et désespérés. C’est pourquoi les dirigeants africains d’aujourd’hui n’ont plus d’autre choix que de cesser de se faire dicter des conduites économiques, fiscales et financières par des bureaucraties multilatérales avant tout soucieuses d’exercer leurs compétences, ce pour quoi elles sont là.

Les Africains ont pris conscience en ce début de XXIe siècle qu’il est temps qu’ils créent plus de valeur ajoutée sur place, et ce pour donner des emplois à leur jeunesse. Ont-ils vraiment les moyens de renverser le cours des choses avec leurs matières premières, mais aussi avec les nouvelles technologies qui ont révélé que le continent peut sauter des étapes ? 

Il faut faire attention aux slogans creux. Par exemple, tout le monde parle maintenant de « chaînes de valeurs », y compris et surtout les institutions multilatérales et bilatérales, pourtant structurellement formatées, voire programmées pour combattre ce concept qui est lui-même étroitement lié à l’industrialisation dont elles n’ont jamais voulu et qu’elles n’ont réellement jamais soutenu. Elles en font aujourd’hui leur nouveau fonds de commerce pour continuer d’absorber les ressources financières internationales généreusement offertes par les contribuables des pays riches qui, pourtant, développent aussi des poches de pauvreté toujours plus grandes, toujours plus nombreuses, toujours plus diversifiées. C’est l’un des plus gros dangers que courent les pays africains. Le problème maintenant, c’est d’arrêter la fabrique de pauvreté, dont les conséquences s’exportent en Occident par l’émigration massive de jeunes sans emploi et la constitution mouvements irrédentistes de tous ordres qui recrutent chez les jeunes sans espoir dans leurs pays.

A Nairobi, la question du multilatéralisme et du renforcement des relations entre les ACP a été au coeur des débats. Ici Papa Demba Thiam répond à la presse. © DR

En fait, la grande question aujourd’hui est aussi celle de trouver des compétences en matière de développement industriel intégré par des chaînes de valeurs. Cette expertise est devenue extrêmement rare et vieillissante, la plupart des consultants occidentaux qui s’intéressent à ce domaine depuis une quinzaine d’années seulement étant plutôt spécialisés dans la description des modes de fonctionnement d’écosystèmes intégrés sans avoir l’expertise d’en construire. Beaucoup de pays africains ont dépensé des fortunes pour commander des rapports à des cabinets de notoriété internationale qui ne leur servent à rien pour définir et livrer des stratégies, programmes, projets et interventions. Le développement industriel inclusif fondé sur la transformation des ressources en Afrique reste donc un des domaines pour lesquels le besoin de formation est un impératif qui touche avant tout les administrations impliquées dans le travail du développement, puisqu’elles détiennent des ressources financières importantes qu’elles ne lâcheraient pas facilement.

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Après la planification du lendemain des indépendances et les plans d’ajustement structurel sous la férule du FMI et de la Banque mondiale, les pays africains en sont aujourd’hui à des plans d’émergence. Que faudrait-il à ces derniers pour leur éviter d’être réduits à des slogans creux ?

C’est déjà rafraîchissant de voir des pays africains se définir eux-mêmes des objectifs de développement, au lieu d’être encore à la remorque des bailleurs de fonds. Nous allons donc essayer de remettre les choses à l’endroit en commençant par dire que le concept d’émergence s’applique d’abord aux marchés solvables, les deux concepts étant indissociables. On a commencé à parler de « marchés émergents » parce qu’ils sont solvables et attiraient donc des investisseurs privés grâce à des opportunités de croissance inclusive sur des chaînes de valeurs et qui créent des emplois de masses durables avec un pouvoir d’achat élevé. Les « investisseurs des marchés émergents » étaient en quête d’opportunités d’investissement lisibles avec des risques clairement identifiables et pour lesquels ils avaient des instruments de mitigation. Ce n’est donc pas tous les pays qui les intéressaient. Parce que ces « marchés émergents » se trouvaient dans des pays qui ont fait des investissements bien conçus et intelligemment financés pour mettre en place ce que j’appelle des plateformes de compétitivité intégrées qui ont pour particularités notoires, d’abord, de produire des opportunités d’investissements rentables pour le secteur privé, ensuite, de les mettre à portée de réalisation en produisant et en actionnant des programmes qui permettent aux secteurs public et privé d’entrer en partenariats stratégiques pour réaliser ces opportunités.

Donc, construire des « pays à marchés émergents », c’est créer les conditions de création directe d’emplois et de pouvoir d’achat, tout en faisant des investissements publics qui permettent l’émergence claire d’opportunités d’investissement « dé-risquées » au maximum de ce qui est raisonnable. Dans cette perspective, toute initiative en matière d’infrastructures, d’éducation, de formation, d’institutions aussi doit pouvoir se justifier ex post par son lien direct avec les opportunités économiques perçues ex ante et qu’il faut faire émerger et mettre à porter de réalisation par l’investissement productif, compétitif et rentable pour toutes les parties. Vus sous cette perspective, beaucoup de « programmes dits d’émergence » peuvent être chimériques et amener, voire hâter, la construction d’éléphants blancs avec, en prime, un endettement public non soutenable, parce que ne pouvant pas générer des recettes fiscales et/ou des dividendes qui permettent d’assurer le remboursement de la dette contractée à cet effet.

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Au final, où et comment les pays africains doivent-ils chercher les solutions pour se mettre sur la bonne orbite ?

La conférence internationale du 2 décembre 2019 à Dakar sur le « développement durable et l’endettement soutenable » a bien confirmé que les solutions durables pour la croissance inclusive en Afrique ne peuvent être qu’initiées par les Africains eux-mêmes et non par leurs partenaires au développement. Parce que les institutions multilatérales ne sont pas outillées et formatées pour concevoir et mettre en œuvre des programmes de développement industriel intégré par des chaînes de valeurs qui devraient naître de la transformation de lignes de production insuffisamment exploitées, ce dont l’Afrique a cruellement besoin. Parce qu’on bâtit une économie d’abord sur ses forces, alors que les institutions de Bretton-Woods sont progressivement concentrées sur la gestion des conséquences des faiblesses des économies africaines. Quelques exemples de ce qui représente un énorme fossé entre les besoins réels de l’Afrique et les instruments conceptuels et d’analyse des institutions de Bretton-Woods. 

Les chefs d’État africains accusent les institutions internationales de donner une mauvaise image de l’Afrique et leur demandent de changer ce comportement. Mais le problème est d’abord, comme disait Gaston Bachelard, que « l’esprit scientifique a l’âge de ses instruments de mesure ». Les institutions multilatérales bureaucratisées utilisent des instruments d’analyse qui sont très simplificatrices de la réalité, mais ce sont les gouvernements africains eux-mêmes qui leur donnent de la crédibilité. Un cas patent est celui du classement « Doing Business » de la Banque mondiale. Tout économiste sérieux sait que cet instrument n’est pas cohérent en lui-même, n’est pas pertinent comme instrument d’analyse des déterminants de l’investissement privé, en plus d’être d’une naïveté sans limites. Le pire est qu’il contribue à éloigner les investisseurs étrangers frileux qui n’ont pas d’autres moyens de se renseigner sur l’Afrique autrement que par des rapports de la Banque mondiale et du FMI. L’instrument ne permet pas non plus d’attirer des investissements privés en Afrique. Et on n’a pas encore vu de rapports qui disent que des investissements privés ont été générés dans un pays par son meilleur classement dans le « Doing Business ». Pourquoi alors en faire une référence ?

Surtout que les gouvernements africains critiquent le « Doing Business » quand leurs pays sont mal classés et le vantent quand leurs pays gagnent des rangs dans son classement. En fait, ils sont otages du caractère intimidant de cet instrument. Pourtant, deux chefs économistes ont claqué la porte de la Banque mondiale en critiquant ses méthodes, ses outils conceptuels et ses instruments d’analyse, y compris le « Doing Business ». Il s’agit de Joseph Stiglitz, auteur du fameux livre La Grande Désillusion, qui critique les institutions de Bretton-Woods, et de Paul Romer, qui a déclaré que de sa vie, il n’a jamais vu autant d’économistes qu’à la Banque mondiale qui écrivent des choses qu’ils savent fausses et qu’ils savent peuvent se vérifier, mais qui continuent quand même de les publier. Ces deux ex-chefs économistes de la Banque mondiale ont par la suite obtenu le prix Nobel d’Économie, ce qui veut tout dire.

Lors de la conférence de Dakar, on a entendu un chef d’État africain révéler que quand il explique au FMI que l’investissement public qu’il se doit d’effectuer dans son pays produira de la richesse pour laquelle l’endettement y afférant est soutenable, le FMI lui répond que cette analyse est du ressort de la Banque mondiale. Et quand il essaye de s’en expliquer avec la Banque mondiale, cette dernière lui répond que la soutenabilité de l’endettement est du ressort du FMI. Il ne sait plus à quel saint se vouer.

Un autre chef d’État africain y raconte aussi son calvaire pour finir par conclure en demandant gentiment au FMI et à la Banque mondiale de bien vouloir changer leurs instruments conceptuels et leurs instruments d’analyse. Deux autres chefs d’État lui emboîtent le pas et déclarent que les analyses du FMI et de la Banque mondiale devraient être faites et présentées da manière à ne pas exagérer les risques liés à l’investissement en Afrique. Ceci a le mérite de démontrer clairement le caractère inadapté des interventions de ces deux institutions, ce qui ne veut pas dire que ces institutions sont inutiles. Ce sont plutôt les gouvernements africains qui doivent se décomplexer de ces institutions et mieux respecter les experts africains qui peuvent les aider à définir des stratégies, des programmes, des projets et des interventions qui puissent être financés et/ou soutenus par leurs partenaires au développement. Parce qu’en l’absence d’une telle démarche, le champ est laissé libre aux partenaires au développement d’utiliser leurs propres instruments conceptuels et d’analyse qui ne sont pas adaptés à toutes les situations, pour définir et livrer leurs interventions. Ce serait leur faire mauvais procès que de leur en vouloir pour cela, la plus belle femme du monde ne pouvant offrir que ce qu’elle a.

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La zone de libre échange continentale illustre que l’Afrique a pris conscience qu’elle ne peut véritablement transformer son potentiel qu’en étant intégrée et unie. Quelle est selon vous la condition pour que cette intégration et cette unité ne soient pas une agglomération de pauvreté ?

La zone de libre échange continentale africaine (ZLECA) est issue du traité d’Abuja instituant la Communauté économique africaine. Ce traité est entré en vigueur le 12 mai 1994. Donc les signatures de l’acte instituant la ZLECA ne sont intervenues qu’en mars 2018 à Kigali, soit 24 ans après. Tout cela a, certes, pris du temps, mais ne boudons pas notre plaisir. La grande question est celle de savoir si les États signataires de la ZLECA ont réellement les moyens fiscaux, fiduciaires, financiers et donc économiques d’en appliquer les dispositions. Parce que ce qui est décidé dans le cadre de la ZLECA l’est déjà en grande partie dans plusieurs communautés économiques régionales (CER) comme la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sans être toujours respecté. À l’heure de cette interview, les frontières entre le Nigeria et le Benin sont fermées depuis plusieurs mois pour des raisons qui pourraient engendrer les réactions entre pays de la ZLECA.

Papa Demba Thiam (à gauche) avec le nouveau secrétaire général du groupe des pays ACP, l’Angolais Georges Rebelo Pinto Chikoti, à Nairobi, au 9e sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays ACP les 9 et 10 décembre derniers. © DR

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À mon humble avis, le problème fondamental réside dans l’idée que les États et leurs CER se font de l’intégration économique régionale en Afrique. Cette idée est devenue anachronique depuis l’acte final d’Uruguay et la signature des accords de Marrakech décrétant la fin des accords généraux sur tarifs et le commerce et instituant l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont les États africains sont tout autant signataires. Cette situation de globalisation de l’économie mondiale a rendu caduques les formes d’intégration économique bâties sur les discriminations et autres préférences qui relèvent de la doctrine des marchés communs. C’est ce qui a rendu les conventions UE-ACP non conformes aux règles et disciplines de l’OMC. Depuis, les accords de Cotonou sont advenus avec des tentatives de mise en place d’accords de partenariats économiques (EPA) qui connaissent des fortunes diverses.

Mais de tout cela demeure une constante, qui est la nécessité pour les pays africains d’asseoir les bases d’économies compétitives qui reposent d’abord sur leurs forces, donc sur la transformation de leurs ressources locales. Dans cette perspective, l’intégration économique régionale en Afrique doit être revue de manière à créer et distribuer des potentiels de croissance inclusive qui sont complémentaires. Cette complémentarité ne doit pas être administrée. Elle doit procéder d’investissements dans ce que j’appelle des plateformes de compétitivité, qui permettent de créer des opportunités d’investissement et les mettre à portée de réalisation par le secteur prive. Un autre instrument décisif en la matière est le partenariat stratégique sur les chaînes de valeurs régionales. Ces deux instruments permettraient de transformer les avantages comparatifs des pays africains en avantages compétitifs qui seraient forcément complémentaires, ce qui rendrait tous ces pays plus disposés à commercer librement. Il s’agirait là d’un changement de paradigme fondamental qui impacterait aussi le travail des CER donc, leurs systèmes et structures. Et c’est peut-être de là que viendraient les plus fortes résistances au changement, ces institutions étant gérées par des bureaucrates qui veulent avant tout faire carrière.

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Quand on voit les sommets qui se multiplient entre les pays puissants (France, Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis, Russie, Chine) et l’Afrique, on se dit que l’Afrique est plutôt dans l’agenda des autres. Comment peut-elle reprendre l’initiative avec son propre agenda ?

La formulation et la structure de votre question suggèrent que les dirigeants africains n’ont toujours pas d’autonomie décisionnelle. C’est vrai qu’ils ne semblent pas avoir l’initiative, la programmation et l’action qui viennent souvent de leurs partenaires qui, eux, savent ce qu’ils veulent et s’en donnent les moyens. Personne ne devrait blâmer les partenaires de l’Afrique pour cela, les États n’ayant pas d’amis, mais des intérêts, comme le disait lucidement un grand dirigeant politique.

Le problème de l’Afrique me semble encore résider dans le fait que beaucoup de ses dirigeants ne semblent pas encore s’être dotés des nécessaires capacités de réflexion stratégique qui leur permettraient de mieux définir leurs intérêts nationaux pour construire le processus et le contenu du dialogue nécessaire pour nouer des partenariats gagnant-gagnant avec ceux qui s’intéressent à l’Afrique à juste titre. Cette situation ne va pas changer si les dirigeants africains continuent de recourir exclusivement à des conseillers étrangers comme c’est le cas avec certaines formes de coopération technique avec lesquelles les partenaires introduisent des conseillers techniques au cœur des systèmes de décision de gouvernements africains. Un problème avec l’Afrique qui donne le sentiment d’être à la remorque des agendas de ses partenaires est que le continent risque d’être déstabilisé par l’affrontement économique de ces mêmes partenaires sur son sol. Parce que l’Afrique recèle l’essentiel des ressources qui permettraient de relancer la croissance dans le monde et les puissances économiques mondiales vont s’y positionner pour défendre leurs intérêts vitaux. Un deuxième problème réside dans les conséquences de la confrontation économique entre puissances en Afrique. Cette situation pourrait nourrir des sentiments de frustration et de révoltes de la part des populations africaines toujours plus pauvres qui se sentiraient toujours colonisées et exploitées. On connaît déjà ce genre de sentiments anti-étrangers.

Il est donc urgent pour les dirigeants africains de prendre l’initiative pour proposer des partenariats stratégiques gagnants qui pourraient se faire sur les chaînes de valeurs qui peuvent se construire en Afrique, permettant ainsi la participation du plus grand nombre de forces vives africaines dans des activités économiques et sociales auxquelles elles attachent de la valeur. C’est aussi bien l’intérêt des dirigeants africains que ceux de leurs partenaires. Les courtisans irresponsables, inconscients, immatures et véreux peuvent toujours conseiller de tirer sur le porteur de message, mais alors ils feraient tirer sur l’ambulance. L’heure devient grave et casser le thermomètre ne pourra pas faire baisser la fièvre.

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D’aucuns disent que l’Afrique est le continent de l’avenir. Quelles sont aujourd’hui les raisons de croire que cela n’est pas un rêve ou une incantation de plus ?

L’Afrique a toujours eu un avenir et elle l’aura toujours, surtout que le modèle de développement dominant a fabriqué les germes de sa propre destruction, ce dont les partenaires de l’Afrique sont conscients avec la fabrique de pauvreté qui a gagné leurs pays et fait tomber des gouvernements à chaque cycle électoral. Mais je crois aussi que les populations africaines sont de plus en plus bien informées qu’elles mendient tout en étant assises sur des tas de richesses. Il faut donc être politiquement autiste pour ne pas se rendre compte que les masses africaines ne laisseront pas cette situation perdurer, ce qui pourrait entraîner des révoltes sociales aux conséquences imprévisibles.

L’Afrique a besoin de tous ses partenaires potentiels. Ceux-là ont aussi besoin de l’Afrique pour relancer leur croissance inclusive. Ce sont tous des ingrédients pour des mariages de raison entre partenaires sérieux qui s’estiment et se respectent pour le bien de tous. On pourrait partir de là pour féconder les bases d’un multilatéralisme revisité et ajusté pour soutenir une prospérité partagée. C’est dans cette perspective qu’il faut saluer le consensus de Dakar qui est né de la Conférence internationale sur le développement durable et l’endettement soutenable. Des chefs d’État africains ont donné une orientation paradigmatique claire. Reste aux vrais experts de créer les conditions nécessaires à traduire ce changement de paradigme en termes opérationnels. La question est celle de savoir quels experts encore ? Parce qu’on ne peut pas fuir son ombre.

Papa Demba Thiam en quelques mots

À la fois professeur, chercheur et investisseur, entrepreneur privé pour le développement des chaines de valeurs, avant de travailler comme consultant international au service des gouvernements suisse et allemand, le Dr. Papa Demba Thiam a été coordonnateur puis directeur de projets pour le developpement du secteur privé et du commerce dans les pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) en liaison avec l’Union Européenne, consultant international auprès de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI) et auprès de la Commission Européenne, fonctionnaire à l’Organisation de Coopération et Développement Économique (OCDE) et économiste principal au Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. De Mai 2003 à Octobre 2016, le Dr. Thiam a été fonctionnaire à la Banque Mondiale avant de quitter cette dernière institution en retraite anticipée. Il développe actuellement des services de conseils en partenariats stratégiques Public-Privé sur les chaînes de valeurs en développement industriel fondés sur la transformation des ressources locales y compris par le développement d’agglomerations industrielles urbaines liées aux économies nationales, les parcs industriels multifonctions et les parcs agro-industriels.

Propos recueillis par Malick Diawara

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