Matières premières : sombre rapport CyclOpe

Matières premières : le ciel s’assombrit

2019 sonne définitivement le glas de la « mondialisation heureuse », selon le nouveau rapport CyclOpe, qui passe au crible les tendances des marchés des matières premières dans le monde. Tour d’horizon.

CyclOpe 2019*, 33e volume du panorama annuel sur les marchés des matières premières et des commodités dans le monde, est sous-titré « Les illusions perdues ». Une référence au roman de Balzac, qui narre le cheminement d’un poète provincial à travers la haute société parisienne… jusqu’à sa fin tragique. Si Philippe Chalmin, codirecteur de publication de cet ouvrage, se garde de tout catastrophisme, il pointe toutefois « un moment de doute dans la mondialisation ». « Il y a un an, quand sortait le 32e rapport CyclOpe, les États-Unis se retiraient de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, Donald Trump déterrait la hache de guerre sur l’acier et l’aluminium. On se disait que la raison l’emporterait, mais on voit aujourd’hui que les problèmes se sont aggravés », constate-t-il. Guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine (« LE sujet majeur de 2019 »), retour d’une « diplomatie de la canonnière » qui met à mal le multilatéralisme, conflits et tensions à travers le Proche-Orient, ralentissement en Europe, endettement croissant des États… Ce contexte se traduit par une « baisse tendancielle des prix » sur les marchés des matières premières en 2018, résume le professeur à l’université Paris-Dauphine, qui ne s’attend guère à un rebond en 2019.

Les risques pour les pays dépendants des matières premières
Particulièrement « sensibles à l’ambiance géopolitique mondiale », les métaux non ferreux ont affiché « des prix scotchés à la baisse en 2018 », ajoute l’économiste. C’est le cas de l’aluminium, qui « n’a cessé de dériver », selon le rapport CyclOpe. Les sanctions américaines du 6 avril 2018, visant notamment l’oligarque russe et patron de Rusal Oleg Deripaska, n’y sont pas étrangères. Cette mise au ban par l’administration américaine du géant de l’aluminium (7 % de la production mondiale) s’était traduite par un pic du cours de l’aluminium (2 602,5 dollars la tonne le 19 avril) suivi d’une plongée progressive dans les eaux basses, et avait amené certaines places boursières, dont le London Metal Exchange, à ne plus accepter l’échange de l’aluminium vendu par Rusal.

La décision de Washington – en représailles à l’annexion de la Crimée en 2014, à l’intervention de la Russie en Syrie et à son ingérence supposée dans l’élection présidentielle américaine de 2016 – avait d’ailleurs eu des impacts directs sur les activités des trois filiales de Rusal en Guinée. Le démarrage de l’exploitation de bauxite de la Compagnie des bauxites de Dian-Dian (Cobad) et la relance de l’usine d’alumine de Friguia avaient été décalés, tandis que les activités de la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK) avaient ralenti, sur fond de tensions sociales. « Rusal a dû changer la monnaie de transaction de ses comptes bancaires et convertir ses avoirs en euros pour pouvoir les utiliser en Guinée, ce qui a retardé le versement de salaires des employés », décryptait alors pour Le Point Afrique le consultant Akoumba Diallo.

Autre marché à suivre, également au cœur de tensions géopolitiques : le pétrole. Il reste « marqué par de nombreuses incertitudes » en 2019. Si le prix du baril de Brent a progressé en moyenne annuelle de 31 % en 2018, il s’est replié de 80 dollars début octobre à 50 dollars en fin d’année. La croissance de la demande pétrolière pourrait certes redonner des couleurs aux économies africaines durement frappées par la chute des cours du brut amorcée à l’été 2014 (Algérie, Angola, Nigeria, Tchad notamment), et motiver celles qui entrent ou s’apprêtent à entrer dans le club des producteurs d’hydrocarbures (Sénégal, Kenya, Ouganda). Reste que la hausse de la production de pétrole de schiste aux États-Unis « et les incertitudes sur la croissance économique mondiale du fait des tensions commerciales entre les grandes puissances, du ralentissement économique de la Chine et du Brexit » sont aussi des risques baissiers à prendre en compte selon le rapport CyclOpe.

« Malédiction des matières premières »…
Cette vieille formule n’a rien de désuet aux yeux de Philippe Chalmin. Pour la justifier, le spécialiste d’histoire économique s’appuie sur « l’incapacité à gérer la rente des matières premières » de l’Algérie, de la RD Congo ou du Venezuela, et sur la corruption « qui est même allée plus loin dans les circuits économiques si on prend l’exemple du Soudan avec le pétrole ». La question de la redistribution des richesses minières se pose avec acuité dans le cas de la RD Congo. Assise sur la moitié des réserves mondiales de cobalt, elle est devenue une place stratégique dans le contexte de l’engouement pour la voiture électrique. Ce sous-produit du cuivre et du nickel, dont elle assure les deux tiers de la production mondiale, entre dans la composition des batteries rechargeables llithium-ion – également utilisées dans les smartphones et les téléphones portables.

En 2018, 90 000 tonnes de cobalt sont sorties des mines du Katanga, au sud-est du pays, pour être expédiées et transformées en Chine selon les données de Mineral Commodity Summaries compilées par CyclOpe. La production a ainsi bondi de 23 % par rapport à 2017, et de 66 % par rapport à 2013. Dans le même temps, les prix du cobalt ont été multipliés par 3 entre 2016 et 2018 et ont enregistré un pic historique à 92 250 dollars la tonne en avril 2018 – suivi d’un repli constant le reste de l’année. Pourtant, les répercussions économiques de cette ruée vers l’or bleu sont jusque-là peu visibles chez ce géant d’Afrique centrale. En novembre dernier, le gouvernement congolais a classé le cobalt comme « substance minérale stratégique », aux côtés notamment du coltanet du germanium, augmentant ainsi la redevance sur les minerais de 3,5 % à 10 %. De quoi gonfler les revenus de l’État, et mettre à l’épreuve la gouvernance minière.

En attendant, le fait de dominer le marché de l’offre du cobalt n’immunise pas complètement la RD Congo de tous les risques. D’autant que la recherche progresse en matière de batteries rechargeables. « La probabilité qu’une innovation de rupture voie le jour et permette l’utilisation commerciale d’une technologie radicalement différente ne peut naturellement pas être exclue », avançait dans nos colonnes Yves Jégourel, codirecteur de publication du rapport CyclOpe.

… et diversification économique payante
Enfin, le rapport CyclOpe rappelle que « pour la troisième année consécutive, les champions de la croissance se situent en Afrique de l’Ouest et de l’Est, une tendance qui devrait se poursuivre en 2019 ». Il s’agit notamment de l’Éthiopie, de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Sénégal, de la Tanzanie ou du Kenya. Des économies, précise le rapport, « souvent plus diversifiées que d’autres, moins dépendantes des matières premières, avec des investissements publics soutenus ». Et de fait, plus à l’abri des convulsions du monde.

Par Agnès Faivre – Le Point Afrique –

*CyclOpe 2019, « Les illusions perdues », sous la direction de Philippe Chalmin et Yves Jégourel, 868 pages, 139 euros, éditions Economica.

Par Agnès Faivre – Le Point Afrique –

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