Madagascar dans le noir, la Jirama dans le rouge

Le virage énergétique d’Axian pour une sortie de crise contrôlée

Avec l’arrivée du président Rajoelina début 2019, l’Etat a repris le dossier énergétique, bousculant au passage, les accords qui lient les acteurs privés à la Jirama, la compagnie nationale d’électricité en pleine tourmente. Parmi les principaux acteurs du secteur, le puissant groupe Axian a entamé sa transition énergétique à grand renfort d’investissements.

« Je pars chercher du bois autour du village pour m’éclairer à la nuit tombée et tout le monde fait ça par ici », explique Rakotondrazak, un agriculteur de Tsarahonena, situé à une centaine de kilomètres seulement de la capitale. « Sans électricité, le village devient dangereux pendant la nuit. On a déjà été volé par les dahalo [les voleurs de zébus, ndlr]. Depuis, on s’est organisé pour créer une milice qu’on a appelée Zazamena », poursuit-il.

Les hommes chargés de la sécurité diurne sont rétribués par les villageois, imputant encore un peu plus les maigres subsides et la productivité de la communauté villageoise. « Dans la journée, ils dorment au lieu de se rendre aux champs », regrette-t-il.

« Un jour, des gens de la ville sont venus nous proposer d’installer l’électricité. Chaque maison a donné 30 000 ariary [un peu plus de 7 euros, ndlr]. On les a attendus des semaines puis des mois et finalement, ils ne sont jamais revenus », se souvient-il. « Avec l’électricité, on aurait pu avoir de la glace pour congeler les aliments et développer nos activités. J’aurais pu gagner jusqu’à 8 000 ariary par jour [un peu moins de 2 euros, ndlr] : c’est deux fois ce que je gagne aujourd’hui », conclut-il.

La situation de ce père de famille de neuf enfants est loin d’être un cas isolé à Madagascar où le taux d’électrification moyen plafonne à 13 % selon la Banque mondiale. Une équation qui tient davantage au coût du raccordement qui incombe aux populations, qu’aux capacités de production nationale.

Vers une sortie de crise entre la Jirama et les IPP ?

Alors que Madagascar est dans le noir, la Jirama est dans le rouge. L’entreprise publique enregistre des pertes colossales de l’ordre de 88 millions d’euros par an, pour un chiffre d’affaires moyen de 176 millions d’euros. Des pertes qui sont essentiellement liées aux contrats avec ses fournisseurs (notamment aux fameux « IPP » ou Independant Power Providers), qui exploitent les centrales et vendent les kW à la Jirama, laquelle les tarife ensuite à perte à ses usagers (achat du kw pour 26 centimes d’euro et revente à 14 centimes aux consommateurs). De plus, les coûts fixes versés aux IPP (10 millions d’euros par mois) sont jugés exorbitants par la compagnie nationale dont le déficit atteint des profondeurs abyssales.

Cette situation a conduit à des défauts de paiements de la Jirama, crispant les relations entre l’Etat et les IPP qui cherchent toujours une sortie à cette crise majeure et dont les négociations concernant l’ajustement tarifaire pour les entreprises, l’évolution vers un mix énergétique et la renégociation contractuelle pour le thermique, avanceraient néanmoins, selon Benjamin Memmi, directeur général de Jovena (filiale d’Axian), l’un des principaux IPP avec Enelec, Symbion Power et Aksaf Power.

La dette de la compagnie nationale d’électricité (près de 500 millions d’euros) est détenue aux deux tiers par les IPP. « Les fournisseurs dont les factures ont été validées par la Jirama et qui étaient prêts à discuter dont l’Aksaf et Jovenna, ont reçu une partie des sommes qui leur étaient dues. Pour le reste, un échéancier couvrant une période de 6 à 9 mois a été défini », nous confie Benjamin Memmi qui confirme que Jovena a déjà perçu plus d’un tiers des sommes dues l’été dernier, sur les quelque 50 millions d’euros attendus -sans les frais fixes. Néanmoins, le dossier est loin d’être clos et les négociations se poursuivent entre l’Etat et les IPP, sur fond d’accords pour accompagner la transition énergétique de Madagascar.

Pour en finir avec l’énergie thermique

Le gouvernement a adopté une nouvelle politique de l’énergie (NPE), pour accompagner le développement des énergies renouvelables (EnR), désormais intégrées à la quasi-totalité des projets d’électrification. L’objectif est d’atteindre 800 MW d’énergies renouvelables censées procurer un accès à l’électricité à 50% de la population d’ici la fin du mandat présidentiel.

Ainsi, en mai dernier, l’hydrolienne (qui permet de transformer l’énergie cinétique des courants marins en électricité) faisait son apparition dans le canton d’Amboarakely, situé, dans la commune d’Ambatolaona à une quarantaine de kilomètres de Tananarive, avec l’inauguration d’une centrale d’une puissance de 6 KW capable d’alimenter les 200 habitations alentour. « Nous prévoyons d’installer 80 centrales hydroliennes à Madagascar », se félicitait alors le ministre de l’Energie, de l’Eau et des Hydrocarbures, Vonjy Andriamanga (limogé à l’issue de la pénurie d’essence d’octobre dernier).

Par ailleurs, le ministère de l’Energie, de l’eau et des hydrocarbures, relayé par l’Agence de développement de l’électrification rurale (ADER), s’est engagé à investir 8 milliards d’ariary (près de 2 millions d’euros) pour soutenir le développement des systèmes off-grid. Il faut dire qu’avec 2 800 heures d’ensoleillement par an, l’énergie solaire en terres malgaches a de belles perspectives de développement à venir.

Volobe, le méga projet hydraulique du groupe Axian

Avec un chiffre d’affaires dépassant le milliard d’euros en 2019 et plus de 5 000 collaborateurs, Axian est l’un des géants du business malagasy, présent dans le secteur de l’énergie, mais aussi des télécommunications, de l’innovation, de l’immobilier et des services financiers. Dans un contexte où l’énergie thermique est en voie de devenir persona non grata sur « la grande île », Axian fait le pari de l’hydraulique et porte le méga-projet hydraulique de Volobe. La centrale devrait remplacer une partie des capacités énergétiques distribuées par le groupe, désormais engagé dans une réduction drastique de ses capacités en énergies thermiques. « On a décidé de baisser nos capacités de 28 MW [sur un total de 76 MW, abandonnant au passage la centrale Noor II, ndlr] », déclare Benjamin Memmi, qui explique que le groupe souhaite à court terme, sortir de Noor I (48 MW) pour se concentrer sur la production d’énergies hydraulique et solaire.

La centrale hydraulique de Volobe, située à une vingtaine de kilomètres de Tamatave, sera dotée d’une puissance de 120 MW. Ce partenariat public privé (PPP) a été porté par la Jovenna (40 %) et Colas (10 %), rejoints le 4 octobre dernier par la société norvégienne SN Power (25 %) et le fonds Africa50 (25 %). D’un coût de 550 millions de dollars, elle sera financée à 30 % par les actionnaires et à 70% par des institutions financières telles que la SFI ou Proparco. « Nous devrions signer le contrat de concession d’ici le début de l’année 2020 et nous envisageons un démarrage des travaux en 2021 pour une mise en service dès 2023 », explique Rémy Huber, DG de la Compagnie générale d’hydroélectricité de Volobe. Des délais qui dépendront notamment du financement des lignes à haute tension du barrage de Volobe, qui n’est à ce jour pas encore réglé.

Durant la phase de réalisation, le projet générera quelque 1 000 emplois. « La centrale de Volobe permettra une économie de 130 millions d’euros par an pour la Jirama, car le prix du kW passera de 26 centimes (pour le thermique) à 8 centimes (pour l’hydraulique) », précise Benjamin Memmi.

Welight, un programme pour électrifier les campagnes

Parallèlement à la centrale de Volobe, le groupe s’est lancé dans l’électrification des zones rurales avec le programme WeLight, porté par SagemCom (25 %), North Fund (35 %) et Axian (40 %). WeLight propose une solution globale regroupant le développement et le financement de projets, le déploiement des centrales solaires ou hydrauliques (installations de mini-grid 100 % EnR), l’exploitation de services via des compteurs électriques et enfin, le paiement des crédits d’électricité grâce aux services de e-paiement développés par Mvola (une filiale du groupe Axian).

« Nous avons développé ce programme pour soutenir l’électrification des zones rurales à travers les énergies solaires et hydrauliques. Actuellement, nous déployons une quizaine de projets qui seront mis en service sous quatre mois, le tout financé sur fonds propres pour un coût de 4,2 millions d’euros », explique Laurent Roineau, DGA et directeur des opérations de WeLight. Une vingtaine de villages sont d’ores et déjà dotés de cette solution. Les projets d’électrification rurale d’Axian ne se limitent pas aux frontières de Madagascar et WeLight devrait bientôt bénéficier à une quinzaine de villages en Ouganda (pour un coût global de 1,2 millions d’euros, un projet subventionné par la Commission européenne) et cinq autres au Mali (financés sur fonds propres à hauteur d’un million d’euros). « Nous souhaitons développer une cinquantaine de projets par pays pour des questions d’économie d’échelle et nous regardons actuellement du côté du Burkina Faso, du Togo et du Niger », précise Laurent Roineau.

« Avant l’électricité, je faisais 4 heures de route, une fois par semaine, pour aller chercher du gasoil et le taxi-brousse me coûtait 8 000 ariary. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et surtout, j’ai pu développer mes activités et multiplier mes revenus par quatre», confie Claudine devant ses machines de triage pour le riz, désormais alimentées par deux moteurs électriques. « Je me suis acheté un sèche-cheveux et j’envisage d’acheter un frigo […] bien sûr, cela crée des envieux dans le village, mais j’assume », prétend Claudine. La meunière bénéficie de l’énergie produite par le récent barrage du fonkotany (canton) de Sarobaratra, financé pour un coût de 400 000 euros, dans le cadre du programme WeLight qui compte 130 abonnés depuis quatre mois dans le village de Fialofa sur une population de 3 000 habitants. « On touche cinq fois plus de personnes en termes d’impact », précise Laurent Roineau. Les grands producteurs d’énergie malgaches accélèrent la marche vers les EnR. Toutefois, le chemin vers l’électrification en terres rurales malagasy sera encore long.

DNES à Madagascar, Marie-France Réveillard

La Tribune Afrique  

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