L’islam est-elle une religion essentiellement politique ?



Voici un des rares, trop rare, débat intéressant proposé sur la question de l’islam. Tout d’abord Remi Brague, philosophe et spécialiste de la philosophie grecque d’une part et de la philosophie médiévale arabe et juive d’autre part. Par ailleurs, on précise que Rémi Brague est de confession catholique. En face de lui, Souleymane Bachir Diagne, musulman et philosophe sénégalais spécialiste de l’histoire des sciences et de la philosophie islamique. Ces deux personnalités, après avoir écrit en commun un livre intitulé La Controverse.
concernant la question de l’islam confrontent ici leurs idées sur France culture, non pas sous la forme d’un dialogue, mais plutôt sous la forme d’une « disputation » comme le suggère Rémi Brague. Le débat est à la fois courtois et respectueux sans pour autant prendre la forme d’une discussion de type ‘salon de thé’, car on comprend vite leurs désaccords, et cela change de l’hystérisation que l’on entend malheureusement trop souvent dans les médias ou sur les réseaux sociaux dès lors qu’il s’agit d’islam.
On retiendra de ce débat tout particulièrement les points suivants :

  • Rémi Brague, avec son sens de la litote et son ironie parfois féroce, rappelle qu’il existe dans le monde musulman « des personnes animées par une forme d’espièglerie de mauvais goût » responsables des attentats auxquels nous avons été confrontés en occident et qu’on ne peut pas tout à fait décorréler les actions de ces personnes de leur croyance religieuse. Difficile de lui donner tort sur ce point. Brague rappelle également qu’il y a un « noyau commun » à l’ensemble des musulmans, à savoir les écrits coraniques ainsi que la parole du prophète Mahomet, le dernier ‘envoyé’ de Dieu.
  • Souleymane Bachir Diagne insiste quant à lui sur l’importance de ne pas « essentialiser » l’islam en argumentant sur le fait qu’il a toujours existé DES sociétés musulmanes très différentes au cours de l’Histoire. Il donne notamment en exemple son propre pays, le Sénégal, qui est un pays composé de plus de 95% de musulmans tout en demeurant un pays laïc à ce jour. Ce point sur « l’essentialisation » de l’islam, sans mauvais jeux de mots, paraît effectivement essentiel. On rappellera également au cours de ce débat le discours de l’ancien président égyptien Gamal Abder Nasser qui, sollicité par un Frère musulman sur l’importance des femmes à devoir porter le voile en société aurait répondu moqueur : « Monsieur, vous avez une fille à la faculté de médecine et elle ne porte pas le voile. Pourquoi ne l’obligez-vous pas à le porter ? Si vous n’arrivez pas à faire porter le voile à une seule fille, qui plus est la vôtre, comment voulez-vous que je le fasse porter à 10 millions de femmes égyptiennes ? »
    Afin d’avoir une meilleure vision des différents courants islamiques, voici un lien qui les récapitule de manière synthétique
    https://www.croirepublications.com/croire-et-lire/islam/article/les-deux-grands-courants-de-lislam
     » L’islam, tout comme le christianisme, a connu des divergences en son sein qui ont conduit à de multiples divisions. La division la plus importante est survenue au lendemain de la mort du prophète. Elle a entraîné la formation de deux courants importants : le sunnisme et le chiisme.
    À la mort de Mohamed, en l’an 11/632, la question de sa succession est posée : pour la grande majorité des musulmans, le prophète n’a pas désigné son successeur et il faut lui en trouver un. Pour y parvenir, un conseil est mis en place en ayant recours aux méthodes ancestrales. Il est formé de quelques compagnons proches de Mohamed et des personnalités influentes des plus puissants clans des tribus mekkoises. C’est ainsi qu’Abû Bakr est élu premier successeur de Mohamed* en 632. Il exercera son califat jusqu’à 634, ensuite ‘Umar Abû Hafsa, deuxième calife* (califat : 634-644), ‘Uthmân troisième calife* (califat : 644-656), et ‘Alî quatrième calife* (califat : 656-661). Mais pour une minorité de musulmans, ‘Alî (cousin et gendre du prophète) a été clairement désigné par le prophète pour être son successeur (le 16 mars 632), peu avant sa mort près de Ghadîr Khumm (entre La Mecque et Médine).
    1 – Le sunnisme
    Les sunnites représentent 75% à 80% des musulmans dans le monde. Ils se réclament des quatre premiers califes, considérés comme les successeurs légitimes de Mohamed, et se prétendent orthodoxes suivant « le bon chemin » (c’est le sens de sunna* en arabe) laissé par le prophète.
    Depuis le 13ème siècle, quatre écoles sont reconnues comme canoniques par l’ensemble de la communauté sunnite :
    L’école hanafite
    Elle doit son nom à Abou Hanîfa Annu’mân (699-767), théologien et législateur iranien qui a vécu à Kofa en Irak. Considéré comme le théoricien du jugement individuel, il faisait intervenir l’opinion personnelle dans le raisonnement juridique, permettant des arrangements avec Dieu lui-même pour trouver la solution qui serait la meilleure pour les hommes. Environ un tiers de musulmans sunnites suivent les rites hanafites. De nos jours, ils sont majoritaires en Irak, en Syrie, en Afghanistan, dans le sous-continent Indien, en Turquie et en Chine.
    L’école malikite
    Son fondateur est Abû ‘Abd-l-Lah Malik (712-796), auteur d’une des premières compilations de hadiths. Ce docteur de la loi islamique se présente comme un véritable traditionaliste : la pensée qui l’anime s’inscrit dans la fidélité à la grande tradition prophétique, manifestée à Médine, et pieusement entretenue. De nos jours, cette école occupe une place importante dans les pays de la Haute-Égypte, du Soudan, d’Afrique du Nord et d’Afrique Occidentale. L’école chafiite Elle se réclame du théologien Idrîs al-Châfii (767-820). La sunna est considérée comme la source de droit par cette école qui est suivie de nos jours dans la Basse-Égypte, parmi la plupart des peuples arabes du proche Orient, dans le Caucase, en Indonésie, en Malaisie et aux Philippines.
    L’école hanbalite
    Elle doit son nom à Mohamed ibn Hanbal (mort en 858). Elle prône un strict traditionalisme qui veut un retour à la première communauté médinoise, là où le Coran* et la Sunna* constituaient les seules sources doctrinales officielles de la religion et du droit musulman. L’enseignement de cette école est presque exclusivement pratiqué aujourd’hui en Arabie Saoudite sous la forme du wahhabisme. Malgré leurs divergences, ces différentes écoles restent unies dans l’affirmation d’une même dogmatique. Le principe fondamental du sunnisme, c’est l’unité qui trouve son origine dans la « Parole de Dieu » transmise par le prophète de Dieu. Ce principe peut se résumer de la manière suivante : un seul Dieu, une seule foi, une seule communauté. 2 – Le chiisme Le chiisme représente 10 à 15 % des musulmans dans le monde. Ils sont majoritaires en Iran (90%), en Azerbaïdjan (85%), en Irak (64%), à Bahreïn (50%), au Yémen (45% de zaydites) et au Liban (45% de Druzes). On les trouve également dans bien d’autres pays. Pour les chiites, ‘Alî (cousin et gendre du prophète) a été clairement désigné par le prophète comme son successeur. Le hadith al-thaqalayn (deux objets précieux) est cité à l’appui : le prophète dit avoir laissé à la communauté musulmane deux choses précieuses qu’il ne faut pas séparer : le Coran* et sa famille. ‘Alî aurait été écarté en raison de son jeune âge, car une communauté dirigée par un chef jeune n’était pas bien vue dans la culture arabo-musulmane de l’époque.
    La théologie des chiites est fondée sur la double vision développée principalement lors des quatre premiers siècles grâce aux enseignements des douze imams* historiques : une vision duelle et dualiste du monde.
    La vision duelle
    Selon elle, toute réalité, de quelque ordre que ce soit, contient deux niveaux : l’un, manifeste, obvie ( zâhir ), et le second, secret, non manifeste et caché ( bâtin ). Pour la théologie chiite, par exemple, Dieu possède ces deux niveaux d’être : le niveau caché (ésotérique), qui est celui de son essence, et le niveau manifeste (exotérique) : celui des noms et des attributs. Le premier niveau ne peut être connu par l’être humain, car il dépasse tout raisonnement, tandis que le second permet la connaissance de Dieu. En effet, Dieu a choisi, dans sa bonté et sa bienveillance, de se révéler aux êtres humains par ses noms et ses attributs. Pour les chiites, l’Imâm* (avec « I » majuscule, à ne pas confondre avec l’imam* qui, dans la tradition sunnite, joue le rôle de conducteur spirituel d’une communauté locale) est le moyen par lequel Dieu se fait connaître, le lieu de la manifestation divine par excellence. Les penseurs et les lettrés chiites l’appellent « l’Imâm* dans le Ciel », « l’Imâm* de Lumière », « l’Homme cosmique » [… et « ‘Alî dans le ciel ».
    ‘Alî, à son tour, a aussi deux niveaux de manifestation : ‘Alî métaphysique et ‘Alî historique. Et ainsi de suite.
    La vision dualiste
    Cette vision doit être associée à la précédente. Le monde y est vu dès son origine comme un combat entre les forces du Bien et les forces du Mal. On entend par Bien « l’Intelligence cosmique » (‘ aql ), et par Mal « l’Ignorance cosmique » ( al-jahl ). Ce combat continue à opposer les partisans de ces deux armées : celle de l’Intelligence cosmique est représentée par l’Imâm* et ses partisans (les chiites), et celle de l’Ignorance cosmique, représentée par l’Ennemi de l’Imâm* et ses partisans.
    Ces deux visions régissent la vie du vrai chiite : la vision duelle détermine la vie « spirituelle » de l’humanité, et la vision dualiste détermine la vie « historique » de l’humanité. Ces deux visions sont à mettre en toile de fond de toute construction théologique chiite imâmite.
    L’Imâm* est l’autre point fondamental de la théologie chiite. Il est question de la préexistence de l’Imâm, de l’existence de l’Imâm et de la surexistence de l’Imâm. L’Imâm métaphysique a toujours existé puisqu’il est l’expression du côté visible de Dieu. Quant à l’existence physique de l’Imâm, elle se manifeste par la vie des douze imams* historiques dont le dernier d’entre eux, Mohamed al-Mahdî (né en 870) est entré en occultation majeure en 940-941. C’est par lui que la surexistence de l’Imâm est assurée.
    3 – Autres courants
    Le Mu’tazilisme ou Mu’tazila
    Son nom vient de la racine ‘zala qui veut dire en arabe « mettre à part », « distinguer ». Un groupe de théologiens s’est constitué dans un premier temps autour de l’une des plus grandes figures du sunnisme* et du soufisme*, le médinois Hasan al-Basri (642-728). Mais ensuite, ce groupe s’est séparé de son maître et a fondé une herméneutique fondée sur trois principes fondamentaux :
  1. La raison est le moyen le plus sûr de parvenir à la vérité et à la foi. Le principe de la raison précède et régit la foi.
  2. Le consensus ( ‘jmâ’ ) est accepté à condition qu’il ne contredise pas la raison. Par contre, le littéralisme traditionnaliste ( ta’wil ) et l’ésotérisme mystique (chiite et soufi) sont rejetés.
  3. Le devoir de l’effort personnel ( ‘ijtihâd ) pour quiconque doté d’une raison.
    Quelques conclusions théologiques
  4. Affirmation de l’existence d’un seul Dieu
  5. Rejet de l’anthropomorphisme, du dualisme, du prédéterminisme
  6. Le Coran est une création et donc pas incréé comme l’affirment les traditionnalistes
  7. L’homme est libre dans ses choix car le prédéterminisme conduirait l’homme à vivre sous contrainte ( jabr ) et ne serait donc plus responsable de ses actes
  8. L’enfer est une réalité éternelle réservée aussi à un musulman qui se trouverait dans un état intermédiaire entre la piété et l’impiété s’il ne se repent pas
  9. L’obligation de faire le bien et de s’opposer au mal, quitte à se servir des armes pour cela.
    Le soufisme*
    L’explication la plus avancée pour expliquer son nom considère qu’il vient du mot soufi* qui veut dire en arabe « la laine ». La laine renvoie à l’habillement de ces premiers musulmans que Mohamed* a consacrés à l’étude des textes coraniques à la mosquée* de Médine. Pour se distinguer, ces musulmans portent « des vêtements et un manteau de laine blanche [le burnous/ le manteau] » .
    Au cœur du soufisme, l’expérience personnelle et spirituelle du message du Prophète, « par une introspection du contenu de la Révélation coranique » . Dans cet effort méditatif, initiatique et spirituel, l’exemple de l’assomption extatique du Prophète ( al-mi’râj ) reste un prototype d’expérience qu’il faut atteindre. Lors de cette assomption, Mohamed aurait été élevé dans le ciel et initié aux secrets divins. Les soufis* cherchent à vivre cette expérience initiatique en méditant et intériorisant le contenu spirituel du message coranique.
    Ce que recherche le soufi, c’est donc moins l’application littérale et légaliste du Coran que l’expérience spirituelle qui le conduira à s’élever vers le divin. La pratique du soufisme* est fondée sur une triade :
  10. Charia * : l’enseignement des données scripturaires (Coran* et Tradition)
  11. Tarîqâ : la voie mystique et d’initiation. Elle trouve une forme particulière dans chaque confrérie ou congrégation soufie*. Cela conduit à plusieurs tariqât-s (voies), selon les maitres et les lieux
  12. Haqîqa : la vérité spirituelle telle qu’elle est incarnée dans la vie du fidèle. Chacun a donc sa « vérité » ; il ne peut y avoir une vérité objective valable pour tous.
    Cette triade constitue le cœur de la vie spirituelle d’un soufi* et le conduit à une vie spirituelle fondée, non pas seulement sur la Charia, mais aussi sur al-Tarîqâ et al-Haqîqa . Cela conduit à chercher ce qui est caché, ésotérique et voilé au commun des croyants. Le soufi entre dans la voie de l’initiation sous la direction d’un guide spirituel.
    Certains ont rapproché cet exercice initiatique de la nouvelle naissance dont parle Jésus à Nicodème dans l’évangile de Jean au chapitre 3. Il s’agit ici, pour les soufis* de la renaissance spirituelle ( Wilada al-Rouhia ) !
    Les soufis* se trouvent dans tout le monde musulman, chiite et sunnite, du Sénégal à l’Indonésie, mais leur liberté d’interprétation et d’herméneutique basées plus sur l’expérience que sur la lettre du Coran* inspirent de la réticence aux oulémas sunnites.
    Le wahhabisme*
    Muhammad Abd al-Wahâb (1703-1792) fonde en 1745 le wahhabisme* en reprenant les thèses de l’école hanbalite où le Coran* et la Sunna* sont les deux sources acceptées et respectées. Cet érudit et grand prédicateur prône un retour à l’islam originel professé par Mohamed, notamment à Médine. Il prêche en Arabie un islam pur et dur, fondé sur le littéralisme rejetant tout ajout humain. Son ouvrage Le traité de l’unicité divine (Kitâb al-Tawhîd) reprend l’essentiel de son enseignement.Il est considéré comme « la » référence de la théologie wahhabite. Le wahhabisme rejette tout ce qui ne s’inspire pas du Coran* ou de la Sunna, comme par exemple le culte des saints, les cérémonies funéraires…. Il rejette également toute expression de luxe aussi bien dans les mosquées que dans les tombeaux, et même dans l’habillement. Il impose une observance stricte de la prière et du jeûne et interdit toute forme de corruption.
    Cet enseignement va susciter de l’opposition, notamment de la part des chiites. Muhammad Abd al-Wahâb a trouvé refuge auprès d’un certain Muhammad al-Saoud qui va être gagné par ses thèses. Ces deux hommes vont fonder une théocratie sunnite qu’ils vont appliquer au royaume d’Arabie Saoudite. Le religieux et le politique y fonctionnent ensemble.
    Le salafisme*
    Le wahhabisme* a donné naissance au salafisme* qu’on peut qualifier de tendance piétiste cherchant à régénérer et réislamiser la société. Deux tendances se sont développées qui vont bien au-delà de ce mouvement. »
    CONCLUSION : « La lettre et l’esprit »
    A la question posée de savoir si l’islam, pris en tant que bloc et considéré de manière littérale, est compatible avec la culture française, la réponse est clairement non. En revanche, doit-on pour autant essentialiser l’islam et la communauté musulmane toute entière ? La réponse est également non. Tout comme pour le christianisme, il convient d’agir suivant l’esprit et non la lettre d’où l’importance du travail des exégètes sur le Coran. Ce travail est essentiel si l’on veut réussir à « séparer le bon grain de l’ivraie » des musulmans prêts à s’assimiler à la culture française sachant distinguer ce qui relève de leur spiritualité et de ce qui relève du domaine public, des musulmans qui priorisent la « charia » sur toute forme de loi républicaine. A cet égard, le courant soufi, entre autres, est très parlant. Voici le témoignage du rappeur Abd-al-Malik qui évoque sa conversion au soufisme et de la spiritualité qui, selon lui, transcende toutes les religions.

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