Libye : le «seigneur de guerre» Haftar à l’Élysée

CHRONIQUE. Emmanuel Macron a reçu l’homme qui a déclenché une offensive sanglante sur Tripoli. Une occasion de dissiper les accusations de double jeu. Ou de les amplifier.

Jour de gloire pour le maréchal Haftar. Après une escapade romaine, rencontre avec le chef du gouvernement italien, le voici reçu à l’Élysée. Dans le Graal politique d’un pays accusé de le soutenir en sous-main tout en affirmant son soutien au gouvernement de Tripoli. Depuis le 4 avril, la tentative de prise de Tripoli ne s’est pas déroulée comme prévu. Haftar espérait des fleurs et des manifestations en sa faveur, il a seulement ravivé une féroce hostilité envers sa personne. Ce qui devait être une guerre de quelques jours entre désormais dans la septième semaine de combats. Et la victoire espérée s’est muée en un bourbier militaire.

Un guerrier en recherche de soutiens européens
En affirmant qu’il allait nettoyer Tripoli et alentours des « terroristes », Haftar a heurté tous les Tripolitains qui avaient combattu en leur temps l’État islamique. Ce qui était un slogan destiné à justifier son coup de menton auprès des capitales européennes lui est revenu comme un boomerang. Celui qu’on surnomme hâtivement « l’homme fort de l’Est » risque de connaître au mieux une guerre de longue durée au pire une défaite qui signifierait la fin de son avenir politique. La résistance s’est installée. Le gouvernement d’union nationale, le GNA, installé et reconnu par la communauté internationale a protesté, argué de son bon droit. Et son patron, le président du conseil Fayyaz El-Sarrej, a lui-même entamé une tournée des dirigeants occidentaux. Il était à Paris, même endroit, il y a huit jours. Et il est reparti passablement fumasse. Il l’a dit à mots couverts sur différents plateaux télévisés.

Le numéro d’équilibriste français
Sous la houlette de Jean-Yves Le Drian, la politique tricolore en Libye a fait la part belle à celui qui s’autoproclame rempart contre le terrorisme. Soutenu par l’axe Émirats-Arabie saoudite-Égypte, Haftar bénéficie de l’appui des salafistes madkalistes. Une variante venue de Riyad, l’une des pépinières du salafisme, qui réconcilie charia et respect des autorités en place. On émet des fatwas pour soutenir les forces armées. La France n’a officiellement pas vu venir l’offensive déclenchée le 4 avril, malgré la présence d’hommes sur le terrain, malgré l’efficacité du renseignement, malgré les bons rapports entre Le Drian et Haftar – le ministre des Affaires étrangères français lui a rendu visite dans son fief libyen. Beaucoup de « malgré ». Et la France, à son plus haut niveau politique, semble incapable de condamner l’auteur de cette nouvelle guerre qui a mis à terre la conférence que préparait l’ONU, via son pugnace émissaire Ghassan Salamé, fin avril. Aujourd’hui, que se jouera-t-il à l’Élysée ? La demande de cessez-le-feu a été rejetée d’un revers sémantique : Haftar considère ne pas avoir de vis-à-vis fiable à Tripoli, et donc, réfute tout arrêt des combats. Ghassan Salamé, l’émissaire de l’ONU, a aujourd’hui dressé le bilan : « 460 morts, 75 000 personnes déplacées en Libye, plusieurs milliers de blessés ». En Tunisie, les cliniques reçoivent chaque jour des Libyens à soigner.

Une guerre civile qui se mue en un conflit international
Haftar a fait le voyage au Caire par deux fois en moins d’un mois. Il a été reçu comme un chef d’État par le maréchal Sissi. Les deux hommes sont sur la même ligne : « les Frères musulmans sont plus dangereux que Daech ». Une vision sommaire, voire martiale, d’une situation beaucoup plus complexe. « Il n’y a ni bon ni mauvais en Libye », nous disait l’un des diplo qui sillonnent la Libye depuis plusieurs années : « c’est bad cop et worst cop ». Les livraisons d’armes venant de l’étranger ont alarmé le secrétaire général des Nations unies. Malgré l’embargo sur les armes décrétées par le Conseil de sécurité, malgré les nombreux moyens de surveillance (terre, mer, air), on peut voir la Turquie livrer des véhicules légers via le port de Tripoli. Et l’axe Émiratis-Saoudiens fournir des munitions aux forces du maréchal. L’embargo semble n’être qu’une belle intention que peu respectent. Et que peu font respecter. Au milieu de ce champ de mines, la France tente de raisonner tout ce petit monde. Il semble impensable que le président de la République française condamne Haftar en sa présence. Si la diplomatie exige de parler à tous, un peu de clarté ne ferait pas de mal. À quelques jours des élections européennes où l’on se gargarise avec « nos » valeurs, il serait temps de les appliquer. D’autant que la France a un passif sérieux en Libye. L’intervention de 2011, contre Kadhafi, n’a pas été suivie d’un plan politique. Ce qu’un militaire de haut rang explique : « On exécute les ordres et après, quand on se retourne, il n’y a personne derrière nous. » Le rendez-vous élyséen entre Macron, Le Drian et Haftar n’a abouti sur aucun consensus. La guerre risque d’être longue, selon Ghassan Salamé.

Benoît Delmas – Le Point Afrique –

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