L’Etat civil, ce rêve algérien

    Il serait désolant de dire que le slogan « madaniya machi askaria » (Pour un Etat civil et non pas militaire), porté depuis deux ans par les manifestants du Hirak populaire n’est pas facile à mettre en application, du moins dans l’immédiat. Pour cause, la nature militaro-bureaucratique du régime en Algérie, jumelée à son aspect rentier, n’est pas une donnée nouvelle dans la morphologie idéologique de l’élite algérienne. De même, la complexité des rapports entre cette dernière, le pouvoir et l’armée ne saurait être facilement maîtrisée, sans que l’on revoie ou plutôt rétablisse dans sa vraie acception la notion de l’Etat de droit, avec son principe-phare, la séparation des pouvoirs. Mais le retour de la « grande muette » (la grande bavarde dans notre cas), dans ses casernes serait-il quand même pour demain ? Rien n’est moins sûr, quoique l’espoir reste l’apanage des optimistes.

   À vrai dire, sans plonger dans l’histoire berbère ancienne où la bureaucratie militaire romaine a laissé son empreinte dans le processus de formation élitiste de la Numidie — ce que l’on vit d’ailleurs aujourd’hui en Algérie —, il convient de préciser que, depuis l’indépendance et même bien avant, le FLN à titre d’exemple, n’a eu aucune existence propre en dehors de l’ALN (Armée de libération nationale), puis de l’ANP (Armée nationale populaire). Le schéma a été toujours conçu de cette manière : la façade : FLN, l’arrière-boutique : l’Armée. En ce sens, tout le mouvement national a été traversé par cette bipolarité : militaire/civil (à la faveur du premier bien sûr). Car, dans le subconscient de l’élite au pouvoir, ce fut l’ALN qui restera éternellement le maître de céans pour diverses raisons : il a créé les réseaux urbains de la résistance, nommé les responsables syndicaux, organisé les masses, mobilisé l’arrière-pays pour la révolution. Les militaires concentraient en leurs mains, à l’époque révolutionnaire, toutes les activités de la révolution. L’émergence de la figure historique de Abane Ramdane, à l’origine de la tenue du Congrès de la Soummam en août 1956 à Ifri en Kabylie n’a pu, malheureusement, « politiser » un mouvement « congénitalement » militarisé. D’ailleurs, le principe de « la primauté du politique sur le militaire », promu par ce dernier à cette occasion-là a été contesté par la majorité des dirigeants de la révolution, en particulier Ahmed Ben Bella (l’un des neuf historiques ayant déclenché la révolution de 1954), dont les positions étaient menacées. Et même par d’autres.Publicité

   Force est de relever, de surcroît, que la scission à l’intérieur du mouvement national n’a pu être évitée qu’avec le détournement par la France, le 22 octobre 1956, de l’avion qui transportait les cinq leaders historiques (la délégation extérieure) de Rabat à Tunis. En quelque sorte, l’éloignement de ces dirigeants-là du terrain de la lutte a empêché momentanément les désaccords (militaires/civils) de s’aggraver et surtout de s’exprimer sur la place publique. Le comble, c’est qu’au sein du FLN, la réalité du pouvoir revient souvent aux détenteurs des « gros bataillons » (généralement installés à l’extérieur du pays : bases de l’Est et de l’Ouest). Si Abane a été rapidement éliminé (assassinat politique longtemps maquillé en « mort au champ d’honneur »), c’est parce qu’il ne disposait ni de force militaire proprement dite ni de féodalité régionale, soit les deux conditions pour monter au pouvoir en Algérie. Ayant agi en intellectuel « incorruptible », il nageait en vase clos devant des dirigeants « militarisés », et aux gros bras. Il est judicieux de préciser à cet égard que ni sa liquidation ni l’emprisonnement des cinq historiques au château d’Aulnoy n’ont pu donner un coup d’arrêt au processus de constitution de clans et d’autres coteries. Unis « provisoirement » pour sauvegarder leurs intérêts et leurs prérogatives, les célèbres trois « B » (Boussof. A, Bentobbal. L et Belkacem. K) n’ont pas eu, plus tard, la même position sur la proclamation et la composition du Gouvernement provisoire de la révolution algérienne (GPRA). En effet, c’est cette méfiance que nourrit chacun à l’égard de l’autre et l’absence criante de structures démocratiques qui ont permis à Ferhat Abbas d’être à la tête du GPRA en 1958 et au colonel Boumédiène de devenir chef de l’Etat-Major général en janvier 1960. Le jeu politique se construit généralement, en Algérie, sur des alliances contre-nature à la fois provisoires et conditionnelles. Conséquence immédiate, les deux chefs deviennent vite des rivaux et à mesure que l’indépendance approchait, la concurrence entre l’aile politique (GPRA) et l’aile militaire (l’Etat-Major) s’accélérait, pour déboucher enfin de compte sur un conflit ouvert à l’orée de l’indépendance et bien après. Le grand inconvénient, c’était que seul ce dernier, l’Etat-Major s’entend, a eu des vues bien arrêtées, une organisation disciplinée et des stratégies efficaces pour la conquête du pouvoir, au nom de « la légitimité révolutionnaire », avec des slogans trompeurs tels que « le redressement révolutionnaire » « l’unité populaire » « Du peuple et pour le peuple ». Cela pour dire que, si le mouvement citoyen, dit « Hirak », né un certain 22 février 2019, arrive à remettre à jour aussi vite que possible l’idéal politique banni de la révolution après la mort de Abane, ce sera un exploit à inscrire sur le registre de Guinness ! Cela est d’autant plus sérieux que les derniers développements de la crise politique qui secoue l’Algérie donne à lire une chose : cette réalité « militariste », ancrée dans l’esprit de nos dirigeants, peine à être effacée.

Kamal Guerroua.  .

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