L’esclavage : un passé qui ne passe vraiment pas

Par Mauriac Ahouangansi.

Pendant que les vestiges du passé esclavagiste des peuples sont au centre de l’actualité, l’esclavage n’est pas si passé que ça.

Traite négrière, commerce triangulaire, exploitations de l’homme et une multitude d’autres termes constituent le champ lexical de l’esclavage. En même temps qu’il est facile de repérer le thème central de ces expressions, il est courant pour la majorité de les reléguer aux siècles passés.

Récemment, des vagues de contestation ont provoqué le déboulonnage des statues d’anciens personnages liés à l’esclavage aux États-Unis, en Belgique, au Royaume-Unis, en Martinique et un peu partout dans le monde.

Pourtant, pendant que les vestiges du passé esclavagiste des peuples sont au centre de l’actualité, l’esclavage n’est pas si passé que ça. Qu’est-ce qui fait donc la persistance du phénomène de l’esclavage ?

Le renouvellement des expressions de l’esclavage
Victor Schœlcher

L’esclavage a été officiellement aboli en 1848 par Victor Schœlcher en France et dans les colonies françaises certes, mais les fortunes du phénomène ont été diverses à travers les pays. Les principes de liberté et d’abolition de l’esclavage d’ailleurs consubstantiels, ont été les socles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 en ces articles 3 et 4.

Mais il a fallu que certains pays, comme la Mauritanie le 9 novembre 1981, prennent des décisions nationales telles que des décrets, lois etc, pour l’interdire. Cela suggère que les textes juridiques supranationaux susmentionnés n’ont pas suffi à y mettre fin et que l’efficacité de l’option législative serait même contestable. Dans cette perspective, on est tenté d’affirmer légitimement que l’esclavage n’a jamais appartenu au passé. En sortant même d’une lecture hypothétique, on peut affirmer que ce phénomène a connu une mutation dans ses formes d’expression.

En effet, l’expression de l’esclavage s’enveloppe désormais dans des concepts nouveaux dont il ne tire pas le bon côté : la mondialisation, la libre circulation des personnes et des biens, la migration etc. C’est au nom de ces concepts que l’esclavage s’exprime sous les yeux et parfois même sous les applaudissements de ceux qui pourtant appellent de leurs vœux son abolition mais ne peuvent en reconnaître les formes nouvelles.

Contrairement aux représentations mentales que l’on peut se faire de l’esclavage contemporain, il n’implique dans la majorité des cas, ni chaîne ni négrier. Il trouve sa source dans la pauvreté des personnes qui n’ont pour seul devoir que de survivre et qui sont exploitées dans des conditions extrêmes. Par exemple, en 2019, un gang des West Midlands a été démantelé.

Les membres de ce gang faisaient venir en Angleterre des Polonais âgés de 17 à plus de 60 ans en leur promettant l’Eldorado. Mais une fois sur place, ces personnes en situation illégale étaient contraintes à des travaux forcés et confinées dans des espaces surveillés, au mépris de toutes les règles d’hygiène.

Les femmes et les enfants aux avant-gardes

De nombreuses femmes, des enfants prioritairement, mais aussi des hommes sont contraints de travailler dans les mines d’or, de cobalt, de charbon ou pour des entreprises de fabrication, dans des conditions indignes de la personne humaine. En récurrence, on désigne le Congo RDC, le Yémen etc.

Mais le phénomène se manifeste aussi dans des formes plus familières comme le placement des enfants au Bénin, les enfants talibés contraints à la mendicité au Sénégal, en Guinée et dans d’autres pays de la sous-région. Parfois, la double peine des femmes et des enfants réside dans l’exploitation de leur force de travail mais aussi dans l’exploitation sexuelle sous ses formes les plus condamnables.

Sur le chemin de l’exil, de la migration, l’aventure se transforme souvent en cauchemar comme le scandale des migrants en Libye ou la maltraitance des femmes domestiques souvent d’origine africaine au Koweït, au Pakistan etc.

Selon une enquête de la BBC en 2019, il existe même des publications sur Instagram, propriété de Facebook, proposant d’acheter une femme et ses services domestiques. Si vous êtes intéressé, les tractations se poursuivent en messagerie privée.

Selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et des Nations Unies en 2007, l’esclavage dit moderne toucherait plus de 40 millions de personnes dans le monde dont une majorité de femmes et d’enfants mineurs ; des chiffres qui ont certainement évolué depuis. Il est tentant de se demander s’il y a autant d’avantages qui penchent pour la perpétuation de l’esclavage.

L’ignorance des coûts économiques réels

La pensée populaire apprécie l’abolition de l’esclavage à travers un prisme exclusivement moral. Mais ce qui par contre est moins populaire, c’est le rôle des arguments économiques qui in fine ne plébiscitent pas l’esclavage. Celui-ci génère des coûts qui le rendent économiquement insoutenable et quelques arguments encore valables l’illustrent.

L’idée d’avoir de la main-d’œuvre gratuite est illusoire et les libéraux tels que Adam Smith y ont très tôt apporté des supports argumentaires. L’engagement scientifique d’Adam Smith à travers de nombreux travaux sur la productivité l’a amené à explorer le coût du travail servile en rapport avec celui du travail libre.

Lorsque pour des motivations capitalistes, un individu se lance dans l’exploitation d’autres individus, activité par ailleurs illégale, il est soumis à des coûts pour maintenir son activité dans la clandestinité ; des coûts pour assurer la sécurité et la disponibilité de sa main-d’œuvre. Parfois, le maître esclave est amené à soudoyer les autorités locales pour continuer son activité moralement, légalement et socialement contestable.

En outre, il a en charge les frais liés à la santé et à la sécurité (frais d’agents ou d’équipement de surveillance). Or, dans une configuration légale du travail il ne débourserait que le fruit du travail effectué. Au final, d’un point de vue rentabilité, le travail libre est un choix rationnel car il allège les charges de l’employeur, est par conséquent rentable tout en conservant la dignité de chacun.

Le déclin de la productivité occulté

L’esclavage dit moderne se mue en paradoxe lorsqu’il ne peut pas se servir des outils modernes de travail qui accroissent la productivité. En effet, les néo esclavagistes ne trouvent pas l’intérêt de prêter attention à un quelconque curriculum vitae des travailleurs victimes de leurs forfaits.

En outre, ils n’ont aucune prétention à leur assurer une formation ou un perfectionnement quelconque qui leur permettrait de se familiariser avec les outils modernes de production.

À l’inverse, l’esclave qui n’est pas payé à l’heure, qui n’est pas salarié, qui n’a pas de prime de rendement ou de prime d’assiduité, ne ressent pas non plus le besoin d’être plus performant, encore moins celui de faire des heures supplémentaires.

Cette inhibition de toute velléité de performance génère une faible productivité de l’esclavage en général et particulièrement dans un contexte où les bonds technologiques de notre époque obéissent au principe du « faire moins pour gagner plus ».

Par ailleurs, la productivité initialement faible de l’esclave en comparaison avec l’optimum, s’affaiblit encore plus lorsque l’on prend en compte les facteurs de vieillissement auxquels aucun humain n’échappe.

Pour cela, au fil des mois et des années, la productivité de l’esclavage subit une tendance baissière, laquelle est susceptible même d’être vertigineuse dans les conditions sévères des mines, des champs, des industries manufacturières et sous la maltraitance physique que subissent la plupart des personnes en conditions d’esclavage.

Au demeurant, la problématique de l’esclavage est consubstantielle à la pauvreté et à la sécurité de la personne humaine. Il existe cependant un impressionnant dispositif législatif relatif aux droits de l’Homme en général, particulièrement à la liberté au niveau national et international. Ces dispositions prohibent nommément l’esclavage sous toutes ses formes, mais cela n’empêche pas ce fléau de traverser les siècles et les frontières.

Au regard de sa persistance, on peut en tout état de cause interroger l’efficacité de l’approche juridique. Cela d’autant plus que certaines personnes se trouvent réduites par la pauvreté à se constituer elles-mêmes en esclavage pour obéir aux injonctions paradoxales de l’instinct de survie. S’il est fréquemment dit que le travail libère l’Homme, cela n’est pas le cas de l’esclave.

Par Mauriac Ahouangansi

source:https://www.contrepoints.org/2020/07/21/376669-lesclavage-un-passe-qui-ne-passe-vraiment-pas

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