Le yogi des sommets

Khenpo Tashi Rinpoché nous invite à pousser les portes de son lieu de retraite secret situé à 3 800 mètres d’altitude au Mustang, dans le nord-est du Népal.

A Muktinath, au pied de la statue de Guru Rinpoché, 4 000 m d’altitude.
A Muktinath, au pied de la statue de Guru Rinpoché, 4 000 m d’altitude. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

Khenpo Tashi Rinpoché se lève tôt, très tôt. Il est 4 heures du matin et il fait nuit quand le yogi boit son premier thé au lait. C’est le « first breakfast ». Dans sa grotte perchée à 3 800 mètres d’altitude, face au Dhaulagiri qui domine à 8 167 mètres, il médite deux heures, à l’intérieur de son « fauteuil », une boîte en bois avec un dossier et une peau de mouton dans le fond qui l’isole du froid et des souris – les tsi tsi, comme il les appelle.

Khenpo Tashi est rattaché à la lignée Kagyü, une des quatre principales écoles du bouddhisme Vajrayana, surnommé « véhicule du diamant » au Tibet – avec les lignées Nyingma, Sakya et Geluk. Elle est caractérisée par la profondeur de ses méthodes de méditation – les « six yogas de Naropa – et l’importance donnée à la pratique directe plus qu’à la connaissance théorique.

Durant leur retraite de trois années, les moines ne se croiseront que deux fois par an

Formé dans cette tradition, le sage transmet à son tour les enseignements oraux. Konchok Palden et Konchok Thupten, deux moines de 35 ans, l’ont choisi comme maître spirituel. Palden vit dans la grotte et Thupten un peu plus bas, où une chambre a été aménagée. Durant leur retraite de trois années, ils ne se croiseront que deux fois par an, lorsque leur guide leur donnera les instructions secrètes. Leur recherche, à travers la voie bouddhiste, est la complète libération de toute forme de souffrance et la réalisation de l’éveil spirituel.

Dans un monastère, à Muktinath, Khenpo Tashi récite des mantras pendant qu’il fait tourner le moulin à prières.
Dans un monastère, à Muktinath, Khenpo Tashi récite des mantras pendant qu’il fait tourner le moulin à prières. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

Réveil et éveil dans la grotte

Dès 6 heures, le soleil est levé, il fait 5 degrés et Pema Lhamo est déjà là. Cette villageoise a ravitaillé Rinpoché pendant des années et s’occupe maintenant des deux moines. Elle prépare le « second breakfast » pour tous : de la tsampa, farine d’orge, avec du beurre et du thé au lait sucré. Chacun confectionne ses boulettes avec la main droite et avale le mélange, assis sur le sol.

Khenpo Tashi transmet ensuite les instructions à ses deux disciples, qui se retirent dans la montagne pour méditer sur les questions posées : « Où est l’esprit ? » ; « Est-ce que l’esprit et les pensées sont identiques ? » ; « Est-ce que l’esprit et les apparences sont identiques ? » En soirée, ils sont de retour et, assis en tailleur dans la grotte, débattent de leurs réponses avec le yogi. Le lama s’assied dans son fauteuil surélevé, afin que l’enseignement descende vers les disciples. Véritables joutes verbales, ces échanges sont ponctués de rires. Le maître porte un regard bienveillant et amusé sur ces deux moines qui s’initient à la nature de l’esprit.

A l’intérieur de la grotte, les disciples et le maître méditent à la lueur de la bougie.
A l’intérieur de la grotte, les disciples et le maître méditent à la lueur de la bougie. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

L’exercice durera trois jours complets, le temps que les perceptions des moines s’affinent. Ils sont maintenant prêts à être initiés aux « six yogas de Naropa », le système de méditations très profondes, au cœur de la pratique spirituelle dans la tradition Kagyüpa. Après six mois en ermitage, coupés du monde afin de se consacrer à ces pratiques, ils pourront revoir le yogi et partager de nouveau leurs ressentis.

Khenpo Tashi Rinpoché est né au Ladakh (Inde) en 1963, le jour de Saka Dawa, qui célèbre la naissance, l’éveil et l’entrée du Bouddha dans le nirvana. Il intègre le monastère de Lamayuru à l’âge de 6 ans et obtient, à 26 ans, le titre de Khenpo, docteur en philosophie bouddhiste. Après avoir dirigé durant dix ans l’institut Drikung Kagyu de Dehradun, où officient 500 moines, il décide d’entrer en retraite, afin de parfaire sa pratique du dharma, l’enseignement du Bouddha.

Après douze années solitaires dans les grottes de l’Himalaya, le maître parcourt désormais l’Asie et l’Europe pour transmettre le Mahamoudra, « Le Grand Sceau », les enseignements ultimes du bouddhisme tibétain qui traitent de la nature de l’esprit. Ayant médité, accumulé de l’expérience et réalisé le mode d’être de son propre esprit, il est reconnu comme étant un yogi accompli, capable d’être bénéfique à autrui.

La porte donne accès à la grotte, repaire perché à 3 800 m, juste sous la Voie lactée.
La porte donne accès à la grotte, repaire perché à 3 800 m, juste sous la Voie lactée. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

« Dès que l’on voit la nature de ce qui pense je vais bien, je suis malade, j’ai des problèmes, je me suis disputé, tous ces tourments s’apaisent. On réalise l’essence de l’esprit et les problèmes conditionnés par cet esprit disparaissent. C’est ce que l’on appelle l’essence vide et la nature claire de la conscience. Pour saisir et réaliser la nature de notre esprit, il faut le transformer, vouloir le faire évoluer », enseigne le Rinpoché.

Le lama et les villageois

Lorsque Khenpo Tashi Rinpoché revient au Népal, les portes de l’ermitage s’ouvrent et les moines peuvent ainsi être en contact avec les habitants des villages situés au pied des Annapurna. Chaque jour, les visiteurs népalais affluent pour rencontrer le lama. Inspirant respect et dévotion, il est considéré comme l’essence de l’éveil. Avec une compassion infinie, le yogi reçoit hommes, femmes, enfants ou vieillards qui ont marché des heures dans l’espoir de recevoir une bénédiction.

Sur la terrasse, le lama transmet sa bénédiction en touchant avec son front le front du visiteur.
Sur la terrasse, le lama transmet sa bénédiction en touchant avec son front le front du visiteur. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

Ils offrent une khatag, une écharpe blanche, et présentent leurs nouveau-nés, demandent une prière pour leurs morts, posent une question, se font soigner. Et d’apporter des offrandes : du lait et du beurre de dri (la femelle du yak), de la tsampa, du thé au beurre salé ou quelques roupies. Khenpo Tashi les accueille, les écoute, les rassure, les bénit avec le rituel de Dorje Namjom, qui nettoie les énergies délétères. La joie est présente, palpable, infinie.

Pendant ce temps, Palden, Thupten et Pema s’affairent patiemment en cuisine pour nourrir les 25 personnes qui s’installent sur la terrasse de la grotte près du yogi. Les légumes sont découpés, lavés avec l’eau des glaciers qui s’écoule d’un tuyau, et cuits dans les grandes casseroles posées sur le gaz ou sur le four solaire. Chacun pourra déguster un dal bhat, le plat traditionnel composé de riz, lentilles et légumes.

Les moines Palden et Thupten ont choisi Khenpo Tashi Rinpoché comme maître spirituel. Ils préparent le repas à l’entrée de la grotte.
Les moines Palden et Thupten ont choisi Khenpo Tashi Rinpoché comme maître spirituel. Ils préparent le repas à l’entrée de la grotte. Bertrand Vacarisas pour Le Monde des religions

Si loin, si proche

Il est 19 heures, l’heure du rituel de Mahakala, un des protecteurs courroucés du dharma qui élimine les obstacles. Les récitations de mantras et les sons du damaru, le tambour, se dissipent dans l’immensité de l’Himalaya. Le soir, les portes se ferment sur Khenpo Tashi, et les trois moines se retrouvent seuls autour d’une soupe, la thukpa, dont la recette provient du Ladakh.

Un moment hors du temps, à l’abri des regards, sur le sol de la grotte. Ils mangent, rient, parlent dans leur dialecte, regardent les informations diffusées sur Internet par les chaînes indiennes – quand il y a de la 3G. Cela arrive tous les trois jours environ et leur permet de téléphoner ou de surfer sur le Web. Le téléphone sonne, les appels arrivent d’Estonie, de France, d’Indonésie ou de Taïwan. Comme les villageois, tous demandent un conseil ou une prière. Cette grotte au cœur de l’Himalaya, si lointaine, est à cet instant précis si proche.

Marion Le Paul

Le Monde

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