Le sommet de Sotchi et la «Françafrique»


L’IVERIS a choisi de publier la tribune de Patrick Mbeko, politologue et spécialiste de la région des Grands Lacs, car nous pensons qu’à ce moment de l’histoire, cette analyse en forme de « coup de gueule » est salutaire. En 2017, l’Institut avait déjà évoqué le « French Bashing » en Afrique, mais depuis la situation s’est encore dangereusement dégradée jusqu’à atteindre la cote d’alerte. Merci donc à Patrick Mbeko d’avoir pris la plume…


Je me suis gardé de commenter la sortie de la compatriote ivoirienne, Nathalie Yamb, lors du sommet Russie-Afrique qui s’est tenu à Sotchi, en Russie. J’ai décliné les demandes d’interviews en lien avec cette affaire pour éviter toute polémique. Depuis l’intervention de cette compatriote, j’observe avec étonnement l’hystérie qui s’est emparée des réseaux sociaux.

La réflexion qui suit n’est pas une critique de l’intervention de Madame Yamb, mais bien de la manière dont les Africains abordent certaines questions importantes relatives à leur avenir. En lisant certaines réflexions sur les réseaux sociaux, on est frappé de constater que les Africains se construisent des fausses réalités pour se donner bonne conscience, à défaut de se mentir à eux-mêmes.

Nathalie Yamb a dit ce qu’elle avait à dire à Sotchi. Elle a abordé des points que j’ai trouvé intéressants et qui méritent une attention particulière. Mais ce qui m’a tout de même étonné, c’est cette fixation des Africains francophones, notamment ceux des pays de la zone CFA, sur l’Hexagone et la question de la « Françafrique« , dans un environnement africain pourtant largement dominé par des puissances beaucoup plus importantes qu’une puissance moyenne comme la France : la Chine et les États-Unis, pour ne citer que ceux-là.

Il faut dire, au risque de choquer certains Africains qui ignorent les réalités géopolitiques d’aujourd’hui, que la « Françafrique » est une réalité qui est dépassée. Je peux comprendre les Africains qui découvrent ou entendent parler de ce système aujourd’hui, mais le fait est qu’il est dépassé, quand bien même il n’est pas mort. Autrement dit, la « Françafrique » existe sans peser nécessairement sur le cours des événements en Afrique comme ce fut le cas pendant la guerre froide. Je reviendrai dans les jours à venir sur cette question qui semble alimenter beaucoup de fantasmes sur le continent…

Les Russes sont mieux placés que beaucoup d’Africains pour savoir ce qui se passe en Afrique aujourd’hui. Ils connaissent l’histoire du continent noir et de ses rapports avec l’Hexagone. Alors lorsqu’ils invitent les Africains à Sotchi, donc chez eux, c’est pour discuter coopération, affaires et tout ce qui va avec, et non les écouter pérorer sur les méfaits de la France en Afrique. Bien entendu, cela les arrange, mais au fond d’eux, ils s’en moquent. Les Africains sont les seuls à se délecter des questions qui ne valent pas grand-chose, alors que leur continent est confronté à plusieurs enjeux majeurs aujourd’hui.

J’insiste : cette tribune n’est pas une critique de l’intervention de Nathalie Yamb, mais une remise en question de certains réflexes que nous Africains avons développé dans nos rapports avec certaines réalités. Rappeler les méfaits de la Françafrique est une démarche nécessaire. Mais à part exciter quelques personnes sur le continent, « titiller » une jeunesse africaine en colère et ayant radicalement soif de changement, quelle cause fait-il avancer ? Pensez-vous que les Russes, qui connaissent mieux que beaucoup d’Africains les dessous de la « Françafrique » sur le continent, ont-ils été impactés par le discours de Madame Yamb ? Je parie que NON.

Pour ceux des Africains qui l’ignoreraient peut-être, les relations entre l’Hexagone et l’ours russe sont beaucoup plus importantes que celles entre l’Afrique et la Russie. Alors détendons-nous et arrêtons de nous raconter n’importe quoi.

Parce que voyez-vous, au moment où les Africains s’excitent autour d’un discours qui, pour tout connaisseur des questions africaines, ne reflète pas vraiment la réalité des faits aujourd’hui, d’autres nations pensent à développer leur stratégie de puissance, en investissant massivement dans la recherche scientifique à tous les niveaux des structures de leur État. C’est à ce niveau que l’Afrique subsaharienne pèche par son ignorance, son absence de vision à moyen et à long terme et par-dessus tout par ses réactions émotives qui, faut-il le dire au risque de choquer certains, énervent la raison et le bon sens.

Aujourd’hui, la critique de la « Françafrique » est devenue un formidable fonds de commerce pour des Africains en quête de vedettariat et je ne sais quoi encore. Il agit comme un puissant catalyseur auprès d’une certaine jeunesse africaine. Comme l’a souligné le docteur Charles Onana, spécialiste des questions africaines « il suffit que quelqu’un dise que la France a fait ceci ou la France a fait cela pour avoir tous les Africains à la seconde dans sa poche ». Les gens cessent automatiquement de réfléchir et acquiescent à tout ce qu’on leur dit sur la France les yeux fermés. Or l’histoire tout comme les grands enjeux mondiaux auxquels les pays du continent sont confrontés depuis des décennies sont parfois d’une telle complexité qu’une certaine distance critique s’impose.

Entendons-nous bien. Je ne suis pas un défenseur de la France ou de ses intérêts sur le continent. Il y a des gens qui sont assez bien payés pour faire ce travail. En revanche, je crois et reste persuadé qu’il faut dépasser ce discours sur la « Françafrique » qui repose davantage sur des clichés et des émotions qui, dans un sens restent certes légitimes, mais dans les faits ne reposent pas sur des éléments attestés. La Françafrique du bon vieux temps est morte avec son initiateur, Jacques Foccart. Il faut cesser de tromper la jeunesse africaine et de la maintenir dans l’ignorance en l’enfermant dans des discours creux, alors que le continent africain fait face à de nouvelles formes de défis aussi bien sur le plan politique qu’économique, géopolitique et stratégique. Il faut sortir des schémas simplistes, privilégier la connaissance directe tel que le recommandait Cheik Anta Diop, faire un travail de fond sur les questions susmentionnées, afin de donner une direction claire au continent. En gros, il faut bosser dur et non se contenter de « googler » pour prétendre connaître et maîtriser les enjeux majeurs auxquels l’Afrique est confrontée aujourd’hui.

Lorsqu’on compare le nombre d’études menées en Occident et en Asie sur l’Afrique à celui d’études menées sur le continent même par rapport aux défis [de plusieurs ordres] auxquels il est lui-même confronté, on réalise très vite que le « berceau de l’humanité » n’est aucunement préparé à faire face à cette nouvelle ruée des grandes puissances et des puissances moyennes vers ses terres et ses eaux.

Oui, il faut bosser, s’armer des sciences jusqu’aux dents comme l’exhortait le professeur Diop. Il ne sert à rien de s’enfermer dans des logiques dogmatiques qui n’avancent à rien. Il ne sert à rien de vivre dans le déni de certaines réalités africaines. Parce que voyez-vous, on n’hésite pas attaquer la France, avec raison dans certains cas, mais on se fait discret lorsque vient le temps d’aborder certaines questions qui fâchent, notamment lorsqu’il s’agit de l’implication de certains pays africains dans la déstabilisation des autres pays africains.

En effet, depuis la fin de la guerre froide, le continent africain a été confronté à de nombreux conflits meurtriers téléguidés, certes, de l’étranger, mais avec la complicité de certains pays du continent. Lorsque le Rwanda a décidé de saigner le Congo et d’amputer sa population de quelques millions d’habitants, on n’a pas entendu grand monde sur le continent faire du bruit, bien au contraire. Le président de ce pays, Paul Kagame, grand criminel contre l’humanité devant l’Éternel, a été et continue même à être encensé pour ses « prouesses » par certains Africains. Lorsque le Burkina-Faso de Blaise Compaoré a déstabilisé la Côte d’Ivoire, pas grand monde a fait du bruit; lorsque le Rwanda a tenté de déstabiliser son voisin burundais, on a fait comme si de rien n’était. Lorsque le même Rwanda de Kagame a soutenu ouvertement le bombardement de la Libye par l’OTAN, personne n’a osé froncer les sourcils. Aujourd’hui, le Mali et le Burkina-Faso sont aux prises avec des mouvements terroristes, et on n’entend pas beaucoup d’Africains s’indigner ou se mobiliser. Et je ne parle même de la situation des subsahariens en Afrique du sud, situation passée sous silence dans certains milieux se réclamant du panafricanisme. Les exemples sont légions.

Bref, lorsqu’il y a des problèmes sur le continent, problèmes causés par les Africains eux-mêmes, on observe un silence assourdissant. On préfère regarder ailleurs, et pour se donner bonne conscience, certains n’hésitent pas à accuser la « Françafrique« , alors que les problèmes du continent aujourd’hui ont pour premiers responsables les Africains eux-mêmes. C’est ce que j’appelle l’Afrique des hypocrisies, des faux-fuyants et du déni.

Bien des gens le savent : les Chinois, les Américains, les Canadiens, les Européens, les Arabes… et les Russes chez qui certains Africains, au lieu de présenter une vision cohérente et réaliste des rapports que l’Afrique devrait entretenir avec le reste du monde, vont « pleurnicher ». C’est aussi en cela qu’on reconnaît le subsaharien : par son émotivité légendaire…

Nathalie Yamb a raison de dire qu’il faut redonner au continent sa dignité. Mais ce n’est pas en allant déverser sa colère contre la France à Sotchi qu’on y arrivera. Les Africains, notamment les subsahariens, ne doivent pas voir le monde comme ils aimeraient le voir, mais bien comme il est. Sortir l’Afrique de sa calamiteuse situation exige une vision de grandeur et des stratégies qui soutiennent et accompagnent cette vision. Pleurnicher et accuser les autres pour des faits qui relèvent de la responsabilité même des Africains ne changera rien. C’est une perte de temps.

Au moment où d’autres grandes nations mènent des recherches sur les potentialités de l’Afrique, élaborent des stratégies pour conquérir le jeune marché africain, quitte à barrer la route à leurs concurrents présumés; peaufinent des stratagèmes pour la dominer ou « sanctuariser » ses ressources naturelles et stratégiques, les Africains, eux, en tout cas certains d’entre eux, préfèrent endormir les gens avec des discours vides sur une Françafrique devenue l’un des segments d’un nouvel ordre mondial dominé par les États-Unis. Une Amérique très présente sur le continent, mais que personne n’a osé critiquer à Sotchi, par exemple…

Cette tribune va certainement choquer. J’en suis conscient. Mais là n’est pas le problème. Il est plutôt temps de réfléchir froidement sur l’avenir de l’Afrique et de ses enfants en lieu et place d’être constamment dans l’émotion et les invectives.

L’ignorance engendre des révoltes tandis que la connaissance engendre des révolutions. Il est temps de retrousser les manches et de travailler fort, plutôt que de perdre du temps à vociférer contre une France dont les principaux partenaires commerciaux ne se trouvent même pas dans la zone CFA. Une France qui ne deviendra jamais l’ennemie de la Russie pour faire plaisir à certains Africains. Si le lien avec soi-même se construit dans le rapport à l’Autre, il n’en demeure pas moins que l’on peut construire son avenir sans nécessairement se référer à celui-ci ou en faire l’objet d’une fixation maladive. Comme l’observe la philosophe Delphine Abadie, « l’utopie africaine, devrait refuser de se définir comme l’antipode, l’antithèse ou le contraire de l’Occident. Parce que cela ne constituerait qu’une reprise de cette structure épistémologique qui fait de l’Afrique une altérité radicale. Être son propre centre, c’est se reconnaître comme un carrefour d’héritages et se choisir un destin. Choisir ce que l’on garde, choisir un horizon. Rouvrir les possibles de l’avenir. C’est comme cela que j’entends le concept d’Afrotopia. »

Patrick Mbeko

mondialisation.ca

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