L’Algérie et la France : une mission complexe pour désamorcer les mines de la « mémoire » (Reportage)

En chargeant deux experts spécialistes de la colonisation française de l’Algérie (1830-1962) pour travailler sur la question de la mémoire entre les deux pays, les présidents algérien, Abdelmajid Tebboune, et français, Emmanuel Macron, semblent face à une mission hautement complexe et ardue.

Le président algérien, Abdelmajid Tebboune, avait nommé, le 19 juillet dernier, Abdelmajid Chikhi, conseiller à la Présidence de la République, en tant que représentant pour travailler, avec la partie française, sur les questions portant sur la « mémoire nationale et la récupération des Archives », selon l’agence de presse algérienne (APS, officiel).

A son tour, le président français, Emmanuel Macron, a chargé, le 25 du même mois, l’historien spécialiste de l’histoire de l’Algérie, Benjamin Stora, d’une mission inhérente à la « mémoire de la colonisation et de la Guerre d’Algérie », dans le but de favoriser la réconciliation entre les deux peuples, algérien et français, selon un communiqué rendu public par l’Elysée.

La Présidence française a indiqué que les conclusions de cette mission, confiée à Stora, et dont les résultats sont attendus d’ici la fin de l’année en cours, « permettra de dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la Guerre d’Algérie ».

** Un nouveau mécanisme de travail

De nombreux observateurs estiment qu’en désignant ces deux personnalités spécialistes de la période coloniale française en Algérie, les deux pays auraient ainsi « mis en place un nouveau plan d’action, en vertu duquel la question de la mémoire a été confiée aux historiens au lieu des politiques ».

Le ministre algérien des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, avait annoncé, au cours d’une conférence de presse animée, le 10 juillet écoulé, qu’il avait demandé de son homologue français, Jean-Yves le Drian, que son pays « ne traite pas sa colonisation de l’Algérie, d’un point de vue politique ou idéologique, mais de se baser sur les écrits des historiens ».

Boukadoum a déclaré : « J’ai lui ai dit [à le Drian], ne traite pas la question de la mémoire d’un point de vue politique. Lis ce qu’ont écrit des historiens français sur la sauvagerie des généraux de la colonisation française en Algérie, à l’instar de Bugeaud et de Saint Arnaud, au cours des deux premières décennies de l’occupation ».

C’est pour la première fois, depuis l’indépendance de l’Algérie (1962) que les hautes autorités des deux pays nommé deux experts en histoire pour travailler sur la résolution de questions en suspens portant sur le dossier de la mémoire commune.

L’Algérie souhaite discuter, lors de ses négociations avec la France, le parachèvement de la récupération des crânes des chefs de la Résistance populaire à l’Occupation française, crânes séquestrés au musée de l’Homme, à Paris, depuis plus de 170 ans, la récupération des Archives, la question des explosions nucléaires dans le Sahara algérien ainsi que l’indemnisation des sinistrés et le dossier des personnes portées disparues des deux côtés.

** Parrainage des politiques

Confier à Chikhi et à Stora le soin de travailler sur ce dossier complexe, ne signifie point qu’ils disposent d’une indépendance absolue, dès lors que le président algérien a annoncé, dans une interview accordé à un journal français, que les deux experts travailleront « sous la tutelle directe des présidents des deux pays afin de parvenir à la vérité ».

Dans le même ordre d’idées, l’historien algérien, Amer R’khila, a estimé que charger Chikhi et Stora, de cette mission est une « décision judicieuse », d’un point de vue théorique.

Dans un entretien avec Anadolu Agency, R’khila a dit que « chacun des deux est réputé pour son objectivité. Stora est connu pour son traitement objectif de l’Histoire de l’Algérie lors de la Guerre de libération et précédemment durant la phase du mouvement national » [combat politique pacifique des Algériens contre la colonisation].

Il a cependant nuancé et souligné que « d’un point de vue pratique et effectif, les deux historiens seront confrontés à des difficultés majeures dans l’accomplissement de leur mission, dans la mesure où tout est soumis, à la in, à la volonté politique ».

** Le courant extrémiste s’attaque à Stora

Selon R’khila, l’historien français Benjamin Stora, natif de la ville de Constantine (est algérien) avant l’indépendance, sera confronté à de multiples embûches et complications.

Il a justifié cela par le fait que les « groupes de pressions de la droite et de l’extrême droite ainsi que les forces organisées tels que les Harkis (des supplétifs algériens de l’armée française) et les nostalgiques de l’Algérie française, se dresseront et vont contrecarrer toute résolution équitable et juste du dossier de la mémoire ».

Il a, cependant, dit s’attendre à ce que le Palais de l’Elysée, sous la conduite d’Emmanuel Macron, œuvreront à faciliter, au maximum, la tâche de Stora.

L’ambassadeur algérien en poste à Paris, Salah Lebdioui, avait annoncé, au cours d’une interview publiée la semaine passée, que des « lobbies français ont exploité longtemps le dossier sensible de la mémoire pour éviter tout rapprochement entre les deux pays ».

Lebdioui a estimé que charger des historiens des deux parties de ce dossier est une « évolution notable qui permettra de travailler sur cette question épineuse de manière plus sérieuse et plus concentrée », au moment où Stora a fait l’objet de critiques acerbes de la part de certains milieux français.

A titre d’exemple, Jean Sévilla, journaliste et membre du Comité scientifique du Figaro Histoire, (droite), a relevé que « Macron n’a pas effectué le meilleur choix quand il a chargé Stora de cette mission parce que ce dernier a un parti pris en faveur de l’Algérie et ne connait pas avec précision les dimensions militaires de la mémoire française en Algérie ».

De son côté, Bejamin Stora a indiqué dans une interview publiée, il y a de cela quelques jours, que ceux qui le critiquent et qui le qualifient de « partial », sont les « héritiers des extrémistes parmi les adeptes de l’Algérie française qui n’ont jamais digéré l’indépendance de l’Algérie ».

** Par où commencer ?

Au moment où les contours et la nature de la mission dévolue aux deux historiens n’ont pas été connus avec précision, et clarté, Benjamin Stora a démenti, au début, avoir été chargé, officiellement de travailler sur la mémoire.

Il a indiqué dans une interview radiophonique diffusée le mois dernier que « ce qui lui est demandé consiste à élaborer un rapport sur l’état des lieux de cette mémoire et à identifier des solutions pratiques à l’échelle de l’écriture de l’Histoire ».

Il a évoqué la possibilité « d’écrire une histoire commune », dès lors qu’il est devenu possible « d’identifier des points en commun sur les spécificités du régime colonial, un régime discriminatoire, abusif, violent et injuste ».

Lors de la première semaine du mois d’août, Abdelmajid Chikhi, historien chargé par le président Tebboune de travailler sur ce dossier, a annoncé qu’il « attend de connaître les intentions des français à travers la nomination de Stora pour travailler sur la question de la mémoire avec l’Algérie ».

L’Agence de presse algérienne (APS, officiel) a rapporté les propos de Chikhi qui indique que « nous attendons de déterminer l’espace qui amorcera le début de ce travail en commun », ajoutant que « Il est question quelque part d’écrire une histoire commune, ce qui n’est ni préférable ni possible ».

De son côté, l’Organisation nationale des Moujahidines (ONM, Anciens combattants) a rejeté, catégoriquement, l’idée d’écrire une histoire commune avec la France.

L’ONM a indiqué, par la voix de son Secrétaire général, Mohand Ouamer Belhadj, qu’il est « impossible de réunir sur une même table le tortionnaire et la victime ».

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, Belhadj a dit : « Il n’est pas possible pour celui qui a torturé et celui qui a subi la torture d’écrire une seule phrase commune et cela nous ne l’accepterons jamais ».

« Nous avons gagné la Guerre de libération et celui qui gagne la guerre écrit l’Histoire », a-t-il encore dit.

Stora s’est, ensuite rétracté, et déclaré à un journal algérien : « Dans la mission qui m’a été confiée par le président français, je me dois de présenter un rapport qui comprend une qualification de l’histoire des relations entre la France et l’Algérie. Il n’y a pas lieu à rédiger une histoire commune ».

** Les revendications de l’Algérie

Le professeur de Sciences politiques à l’Université d’Alger, Idris Attia, a estimé qu’il « importe peu ce qui est attendu des deux historiens dans le cadre de la mission qui leur est dévolue par les présidents des deux pays. L’essentiel est ce que veut l’Algérie, et qui passe par trois niveaux ».

Il a ajouté à Anadolu que ces niveaux consistent en « la reconnaissance par la France de ses crimes perpétrés, la remise des Archives qui documentent les évènements de 1830 à 1962, la présentation d’excuses officielles pour les crimes odieux commis contre l’Humanité et en l’indemnisation ».

Attia a mentionné « le traitement nouveau et remarquable par les autorités algériennes, sous la conduite du président Tebboune, du dossier de la mémoire avec la France.

« L’Algérie confirme aujourd’hui qu’elle ne se satisfera pas de moins que la parité en termes de niveau des relations avec la France, qui a saisi qu’elle ne dispose d’aucune tutelle politique en Algérie ou sur les Algériens, depuis la dernière élection présidentielle », a-t-il insisté.

Il convient de rappeler que l’Algérie a lié la normalisation des relations bilatérales avec la France, dans les domaines économique et commercial, par une résolution « définitive » et « juste » du dossier de la mémoire, comme l’a énuméré, à maintes reprises, le président Tebboune, dans plusieurs déclarations antérieures.

Mona Saanouni

Agence Anadolu

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