La financiarisation de l’économie ou la mutation du capitalisme occidental

A l’issue de la période florissante du capitalisme contractuel et de l’économie mixte des Trente Glorieuses, on assiste au passage au cours des années 1980 de la financiarisation de l’économie, de l’explosion de la spéculation, du surendettement des ménages et des Etats. Le capitalisme occidental vit de nos jours dans une ère d’instabilité, de dérèglements et de crises récurrentes.

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Dérégulation, spéculation, privatisations, ou le retour du capitalisme anglo-saxon.

De par l’essor de la mondialisation, le néolibéralisme a substitué à la régulation une dérégulation rampante en réaffirmant la supériorité des mécanismes de marché et de la maximisation de la valeur actionnariale, à l’indépendance de l’Etat son asservissent à l’intérêt des entreprises multinationales se nourrissant de l’évasion fiscale, à la protection de la concurrence, l’encouragement des monopoles dans l’économie numérique ( GAFAM). Depuis les années 1980, on assiste à la réduction de la part de la masse salariale dans le revenu global de l’entreprise et à la montée en puissance des investisseurs institutionnels dans leur capital. Les années 1980 inspirées par les théories libérale de l’école de Chicago ont vu, à la faveur d’une maitrise de l’inflation postérieure aux chocs pétroliers, des cours boursier quadrupler entre 1982 et 1987 à l’origine de krachs postérieurs récurrents ( 1987, 1994, 2001, 2008 ).

En France la décennie 1980 a remodelé ce que l’on a nommé « le capitalisme à la française. » A l’issue de la nationalisation des principaux groupes industriels et financiers en 1981, on a assisté à trois vagues de privatisations entrecoupées par deux étapes de « ni-ni. » mitterandiennes. Le phénomène de la concentration des entreprises a conduit à la dérégulation de secteurs d’activité tels que la banque et l’assurance, les télécoms, le transport aérien, l’énergie, la chimie… Dans cette course à la mondialisation, les stratégies de croissance externe de fusions et acquisitions des firmes existantes l’ont emporté sur celles de la croissance interne ( investissements productifs) pour les groupes français de taille auparavant insuffisante, leur permettant de pénétrer de nouveaux marchés en Europe et dans le monde. Dans un contexte de marchés dérégulés, l’industrie financière fit preuve d’une grande imagination à travers l’apparition de marchés dérivés opaques sauf pour les banques, de produits financiers complexes, de la spéculation représentée par la figure emblématique du trader et ce jusqu’à la crise des subprime déclenchée en 2008, mettant en péril tout le système capitaliste occidental.

L’exigence de rentabilité du capitalisme actionnarial devient intenable

Pour Michel Aglietta « la valeur actionnariale résulte d’une combinaison d’un capitalisme prédateur et d’un capitalisme dominé par une élite financière. »

http://www.cepii.fr/blog/bi/post.asp?IDcommunique=757# : :text=Le%20capitalisme%20n’est%20pas,ann%C3%A9es%20post%2DSeconde%20Guerre%20mondiale.

Il est déraisonnable que l’exigence de rentabilité des entreprises reste aussi élevé que dans les années 1990, au moment où les taux d’intérêt à long terme, compte tenu des politiques accommodantes des banques centrales sont nuls, voire négatifs et quand sur le plan social on assiste à une déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salaires. Si les entreprises cotées investissent moins, c’est que le rendement de leurs fonds propres ( ROE) s’élève actuellement entre 13% et 15% avec en contrepartie un cout du crédit nul. Ces mêmes entreprises préfèrent procéder à des rachats d’actions, ce qui enrichit leurs actionnaires et augmente mécaniquement leur ROE et leur cours boursier. Il convient aussi de souligner que les versements de dividendes n’ont jamais enrichi les actionnaires dont la valeur des actions baisse mécaniquement du même montant au moment du versement.Publicité

Les priorités des entreprises devraient être les suivantes :`

réaliser des investissements productifs visant à leur pérennité en privilégiant leur trésorerie nette

partager la valeur ajoutée avec les salariés

en dernier lieu rémunérer les investisseurs / actionnaires

De plus, le rôle des investisseurs institutionnels dans le capital des sociétés cotées s’est accru en passant de 40% en 1980 à 84 % en 2015 aux Etats-Unis et de 40% en 1995 à 60% en 2015 en Europe et c’est leur rôle accru qui explique la part croissante de la valeur ajoutée redistribuée aux actionnaires

D’autre part, en ces temps de pandémie, la liquidité d’une entreprise cotée devrait prévaloir sur celle de ses actionnaires, le dividende correspondant à un excès de liquidité non utile à l’entreprise. A ce propos rappelons que les groupes du CAC 40 très internationalisés ont versé en 2019 60,2 Md d’Euros de dividendes, dont 11 Md d’Euros sous forme de rachats d’actions, renouant en cela avec leurs sommets de 2007. En 2020, les chiffres sont de 35,9 Md d’Euros dont 7,4Md d’Euros sous forme de rachats d’actions, en baisse de 40%. Le dividende de Total en tête de liste du versement n’a pas été réduit depuis 1981, malgré les variations erratiques des cours du pétrole, les fonds de pension anglo saxon étant très attachés à recevoir des dividendes réguliers, en raison notamment de leurs clients bénéficiant de régimes de retraite par capitalisation ( Source Lettre Vernimmen Janvier 2021 ).

Quelques pistes pour remédier à ces dysfonctionnements

A un moment de notre histoire où la concentration des richesses a atteint un point de paroxysme, où les inégalités explosent, où les investissements collectifs et sociaux ont été sacrifiés, il est de l’intérêt de tous de réinventer un capitalisme plus juste et équitable, au travers de politiques économiques respectueuses des citoyens avec des Etats qui retrouvent leurs fonctions régaliennes et régularisatrices.

La mise en place d’un taux d’imposition minimum sur les bénéfices mondiaux des entreprises multinationales.Publicité

Aux Etats-Unis la nouvelle administration mise en place par Joe Biden souhaite durcir la fiscalité des entreprises, avec un taux d’imposition minimum de 21% pour les bénéfices réalisés à l’étranger, permettant de financer des investissements publics en infrastructures. Ceci permet de relancer le projet de réforme conçu par l’OCDE qui réunit 140 pays dans le monde. C’est un changement de paradigme, se félicite Pascal Saint Amans architecte du projet de réforme de la fiscalité internationale au sein de l’OCDE. Le seuil plancher mondial devrait avoir des répercutions en Europe dont de nombreux pays pratiquent un féroce dumping fiscal ( Irlande …), la convergence des taux y étant la bienvenue. C’est au cours de cette année que cette réforme fiscale devrait aboutir à la mise en place d’un accord international, sonnant le glas de l’évasion fiscale, dont celle pratiquée par les multinationales du numérique, grandes gagnantes en 2020 de la pandémie de Covid-19.

Un nouveau mode de gouvernance démocratique des entreprises 

La crise récente de gouvernance chez Danone qui s’est traduite par le départ d’Emmanuel Faber est un dur rappel de la primauté des actionnaires sur les autres parties prenantes que sont les salariés, consommateurs et citoyens. Il convient de passer des déclarations de Milton Friedman, qui au cours des années 1970 considérait que « la seule responsabilité sociétale de l’entreprise est d’accroitre ses profits » au développement de sociétés à mission nées en France depuis la loi Pacte en 2019, et à la création dans le tissu des PME/TPE d’entreprises du secteur de entrepreneuriat social (ESS) dont le mode de gouvernance démocratique est indispensable au développement des biens communs que représentent les ressources de la planète. Il conviendrait, conformément au modèle scandinave, de renforcer la présence des salariés dans les conseils d’administration afin de palier au court-termisme des décisions prises par les actionnaires.

C’est sans doute par sa capacité à intégrer la dimension écologique et sociale dans son modèle que dépendra l’avenir du capitalisme. Mais il est évident que sa perpétuelle résilience comme caractéristique majeure des cent cinquante dernières années, explique la longévité de ce régime économique. Il a surmonté les grandes crises qu’il a rencontré, grâce à une capacité de rebond que peu de théoriciens ont correctement anticipé.

« Le capitalisme connait toutes les ruses de l’argent. Sa caractéristique et sa force sont de pouvoir passer d’une forme d’action à une autre, de changer dix fois ses batteries selon les circonstances de la conjoncture et, ce faisant, de rester assez fidèle, assez semblable à lui-même. » Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme

Eliane Jacquot

Agoravox


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