La Chine présente et muette dans le monde

 La Chine est largement présente dans le monde, non seulement à travers ses produits exportés et sa puissance économique, mais aussi comme un pays présents sur les mers et les terres du monde, investissant en Afrique, achetant des ports de l’Asie à l’Europe, et même des vignobles bordelais. Mais la Chine sait-elle qui elle est ? Peut-être pas et c’est cette thèse que développe avec subtilité Jean-François Billeter dans un petit livre paru aux éditions Allia et intitulé Chine trois fois muette. Autrement dit, la Chine est puissante mais elle ne dit pas qui elle est tout simplement parce qu’elle ne sait pas qui elle est et ne veut pas le savoir. C’est notamment un sujet d’inquiétude pour l’opinion occidentale et même les autorités diplomatiques pourtant bien renseignées depuis des décennies. L’auteur nous invite alors à comprendre comment la Chine en est arrivée là dans un livre réédité dont l’intérêt est resté intact.

 Jean-François Billeter propose un regard historique global en remontant six siècles en arrière, au moment de la Renaissance, lorsque le capitalisme, le commerce et les industries commencent à émerger. Il se produit, dit-il, une réaction en chaine dont la puissance n’a jamais décliné et dont la fin n’est pas encore à l’ordre du jour. Cette réaction repose sur la raison économique, sur la rationalisation des forces productives des travailleurs puis de l’énergie naturelle. N’ayant pas conscience des mécanismes cachés gouvernant cette réaction, les peuples et leurs dirigeants ne peuvent pas la stopper ni même la ralentir. Cette analyse n’emprunte pas au matérialisme de Marx mais à une thèse chère à Ellul, celle de la ruse de la technique qui suit son cours de manière autonome. Les hommes se servent de la machine, certes, mais ils sont aussi asservis par la machine. Et s’ils le sont, ce n’est pas à leur corps défendant mais en acceptant librement les règles du jeu valables dans un cadre déterminé, celui de la réaction, de l’enchainement des causes et des effets. La liberté n’est pas annulée mais restreinte (p. 14)

 Cette réaction en chaine s’est déroulée en plusieurs phases avec une étape décisive entre la fin du XIXe siècle et la guerre de 1914, lorsque la raison économique organise l’industrialisation à marche forcée, avec comme épicentre les nations occidentales, le Japon et des répercussions en Chine. Ce progrès mécanique a des effets destructeurs sur la vie sociale, avilissement, exploitation, misère, révoltes, mouvements de masse. En Europe, les Etats-nations ont alors placé leur industrie au service la guerre, en essayant d’arbitrer les ambitions économiques tout en gérant les masses ouvrières avec des méthodes de diversion, montant les peuples les uns contre les autres pour éviter que les classes exploitées ne se retournent contre les maîtres d’ouvrage du système économique et politique. Ces grandes tendances se sont soldées par un désastre. La raison économique qui en vérité est une raison technique qui a produit aussi bien l’industrie de guerre que l’holocauste perpétré par les nazis. Selon Billeter, en ne considérant que les causes morales et le mal absolu des nazis, nous nous dispensons d’analyser les causes matérielles et techniques ayant abouti à ces événements tragiques ; il cite Primo Levi pour qui l’industrie des armes et celle des camps ont des ressorts similaires. A l’Est, la révolution russe a balayé le système impérial et ses féodalités pour mettre en place un régime lancé lui aussi dans la réaction en chaine du monde industriel et des Etats bureaucratiques.

 Ces rappels historiques permettent à l’auteur de situer le cours historique récent de la Chine qui a emprunté des chemins de traverse. La Chine n’était pas beaucoup industrialisée au début du XXe siècle. Les tensions du pays après 1945 furent captées par Mao qui installa un nouveau régime en 1949. Le pouvoir a nationalisé les banques et capté les biens financiers et industriels accumulés par la bourgeoisie de Shanghai depuis les années 20 (dans le contexte de la république de Chine issue de la révolution de 1911 mais gouvernée encore à l’ancienne). Après 1949, Un appareil d’Etat se met en place, instaurant une nouvelle classe d’administrateurs et bureaucrates issus de la révolution, de l’appareil du parti, et devenus relativement « gourmands » en biens issus du commerce et de l’industrie. En 1957, la crise sociale est telle que Mao doit prendre les devants et procéder à des mesures drastiques. Entre autre faire taire les opposants, les rééduquer dans les camps ou bien les neutraliser, mettre au pas les lettrés et les intellectuels. Et un objectif majeur, installer en Chine une industrie. Le grand bond en avant a créé une famine, prolétarisé les paysans et déclassé les lettrés. Le processus appartient à l’ère des machines dont le principe est de créer de l’homogène, du standard. La révolution culturelle complète le processus. Les étudiants deviennent les bons soldats de la machine industrielle communiste.

 Depuis 1979, la Chine est entrée dans la phase ultime des machines, construisant l’économie la plus dynamique de la planète. En revanche, elle serait devenue muette sur trois points ainsi énumérés par Billeter ; elle ne parle pas de son présent, ni de son histoire récente et encore moins de son passé pris sur une échelle de plusieurs siècles voire millénaires. La Chine a des possibilités et des moyens pour regarder son présent et jeter un regard éclairé et critique sur son histoire récente. Si elle ne le fait pas, c’est parce que les autorités contrôlent la presse qui certes, raconte les faits dans l’actualité, mais ne doit pas se lancer dans des interprétations sur les événements et les évolutions récentes du pays. L’opinion est considérée comme un grain de sable perturbant la machine économique et bureaucratique. L’interprétation de la situation du pays est réservé au parti qui seul, se réserve de dire comment il faut se regarder et agir pour le bien commun. Au final, « la Chine rêve de son passé mais elle est devenue un pays sans mémoire » ; elle use de néologismes calqués sur les notions européennes ce qui empêche le pays de retrouver le sens de son histoire et sa culture ancestrale.

 L’auteur conclut son étude en se demandant si les Chinois parviendront à dompter la réaction en chaine industrielle, technique et économique en jouant sur les anciens ressorts encore présents ; ou en revanche s’ils foncent dans la solution finale de la machine en se rendant la tâche nécessaire de conversion plus difficile que dans d’autres contrées du monde. Pour le dire en vocables germaniques des années 30, la Chine retrouvera-t-elle sa Kultur pour ne pas aller dans le mur de la Zivilisation  ?

 La réponse à cette question nous est dévoilée par les intentions affichées de Mr Xi, sa conquête des mers et ses projets de nouvelles routes de la soie. La Chine a visiblement les réflexes de l’empire-machine qui veut respirer, non pas avec une conquête militaire mais une croissance économique réalisée avec et dans le monde. Au lieu de se voir à travers son histoire pour se regarder comme une autre civilisation riche en culture face à d’autres civilisations, la Chine muette a fini par parler aux autres civilisations et se faire voir comme une puissante machine. Quelque part, elle est notre miroir négatif car nous, Européens, avons quelques soucis avec la bureaucratisation soutenue par les européistes et la mise en place d’une machine européenne qui pourrait elle aussi renier son passé. En Chine, on dit à l’intellectuel qui réfléchit sur le passé : ferme ta gueule ! En Europe, ce ne sera pas le cas mais nous ne sommes pas à l’abri du : cause toujours tu m’intéresses ! Adressé à l’encontre du philosophe historien.

Agoravox

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