La Chine allégera la dette africaine, mais à ses conditions



Les hésitations de la Chine, le plus gros créancier de l’Afrique, à annuler totalement les dettes sans compensation sont utilisées par les Américains dans la guerre d’influence qu’ils livrent contre les Chinois.
Un article de Michael Pauron ,
journaliste
Dette souveraine, dette commerciale, dette publique à long terme, service de la dette… la sémantique autour de l’endettement est si floue qu’il y a de quoi se perdre. D’où la polémique lancée le 6 avril par le ministre des finances du Ghana, Ken Ofori-Atta, lorsqu’il affirme « je pense que la dette africaine vis-à-vis de la Chine est de 145 milliards de dollars ». De quelle dette parle-t-il? On l’ignore.
Ce chiffre de 145 milliards correspondrait à environ 40 % de la dette africaine totale. Le pourcentage est repris par les médias du monde entier, notamment américains. Puis, le 29 avril, dans une tribune publiée dans Le Monde, par l’ancien président béninois Boni Yayi.
Cette affirmation intervient alors que les pays africains cherchent des ressources pour soutenir leurs économies, ébranlées par la pandémie mondiale du covid19. Afin de trouver les dizaines de milliards de dollars nécessaires, l’Afrique demande a minima un moratoire sur les dettes, sinon une annulation pure et simple.
La Chine en première ligne
Face à ces exigences, le ministre des Affaires étrangères chinois, Zhao Lijian, n’a pas tardé à assurer très diplomatiquement que « la Chine va résoudre les difficultés de ces pays via des consultations à travers les canaux diplomatiques ».
La stratégie des « loups combattants », le nom donné à des diplomates chinois très sophistiqués, est de ne pas négocier globalement avec le continent, mais éventuellement de manière bilatérale. Pékin a soutenu du bout des lèvres la proposition du G20, mi-avril, à savoir la suspension partielle sur neuf mois du service de la dette de 77 États à bas revenus, à hauteur de 14 milliards de dollars (12,8 milliards d’euros), sur un total de 32 milliards de dollars.
Dans un appel publié début mai, 16 ministres des finances africains ont demandé que ce report soit prolongé jusqu’en 2021, tout en appelant à l’annulation de la dette publique de certains États. « Aucun pays ne doit avoir à choisir entre sauver des vies et rembourser des dettes », ont-ils clamé.
Cette avalanche de déclarations et l’émotion qu’elle a suscité ne pouvait pas mieux tomber pour les États-Unis, en pleine guerre d’influence sur le continent, et qui ne cesse de dénoncer la trop forte dépendance financière africaine vis-à-vis de la Chine. Cette bataille est exacerbée par la crise sanitaire, alors que l’Empire du milieu, d’où est partie la pandémie, s’active sur le plan diplomatique pour venir en aide aux pays les plus fragiles. Cette « diplomatie du masque » (28 milliards de masques expédiés dans 130 pays) n’a fait qu’irriter un peu plus Washington qui a trouvé là une bonne occasion de mettre la pression.
Chantages financiers américains
Le 14 avril, Donald Trump, le président américain, a accusé l’Organisation mondiale de la santé (OMS) d’avoir relayé « les désinformations chinoises » sur le Covid19. Son directeur général, l’éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, dont le pays est une des perles de la nouvelle route de la soie (voir encadré) et l’un de ceux sur le continent africain où la présence chinoise est la plus importante, est ainsi soupçonné d’être à la botte de Pékin.
Dans le même temps, ’administration Trump n’a pas tardé à exercer un véritable chantage en matière d’endettement des Etats africains. Le 22 avril, dans une lettre adressée à Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor, et à Mike Pompeo, le secrétaire d’État, seize sénateurs républicains, dont le président du Comité sénatorial des banques, Mike Crapo et le président du Comité sénatorial des finances, Chuck Grassley, ont déclaré que les États-Unis devraient soutenir la restructuration de la dette des pays pauvres durement touchés par la pandémie, la chute des prix des produits de base et l’appréciation du dollar américain,.
Cela à une condition, à savoir que « tout accord financier devrait exiger la divulgation des dettes d’un pays envers la Chine ou des obligations légales dans le cadre de son initiative d’infrastructure de la ceinture et de la route de la soie » .
Des chiffres contestés
A quel niveau l’Afrique s’est endettée auprès des Chinois? Cette simple question pose problème. Ce qui donne la mesure des bagarres engagées entre les principales puissances présentes en Afrique, les Etats Unis et la Chine en tète.
Une étude de la China Africa Research Initiative, de l’université Johns Hopkins, affirme une toute autre réalité. Selon Deborah Brautigam, directeur du centre de recherche, la dette africaine envers la Chine serait plutôt de 17%. Ce chiffre, loin des 40% avancés par le ministre ghanéen et l’ancien président béninois, est basé sur la compilation de 1000 prêts délivrés à 49 gouvernements africains entre 2000 et 2018, pour un total de 152 milliards de dollars. Un chiffre qui ne tient pas compte des remboursements déjà effectués, prévient encore la chercheuse.
Thierry Pairault, sinologue français et spécialiste des relations entre la Chine et Afrique, qui a repris ces chiffres avec Deborah Brautigam, précise dans une tribune publiée sur le site du Point Afrique début mai : « Certains prêts ont d’ores et déjà été remboursés quand d’autres sont en cours de remboursement. Si nous pouvions véritablement évaluer la dette, nous ne connaîtrions pas encore le poids exact que peut représenter cette dette pour les pays africains, car il faudrait pouvoir estimer le service de la dette, c’est-à-dire l’ensemble des remboursements du principal et du paiement des intérêts. »
Pas d’annulation en perspective
Contacté par Mondafrique, Thierry Pairault explique: « La dette envers la Chine reste considérable, mais on assiste à un jeu malsain où la réalité politique s’oppose à la réalité statistique. Selon leurs intérêts, les intervenants choisissent le chiffre qui les arrange, dans une période où les pays africains essaient de mobiliser l’opinion. »
De plus, cet endettement varie d’un pays à l’autre. L’Angola, par exemple, a reçu 43 milliards de dollars de prêts sur la période 2000-2018, soit près du quart des prêts consentis à l’Afrique. Luanda a déjà remboursé quelque 16,7 milliards de dollars.
L’appel africain à annuler tout ou partie de la dette pourrait ne pas voir le jour. Pour Deborah Brautigam, les chances que Pékin prenne une telle décision sont très faibles, compte tenu des expériences passées. Tout aussi peu fondée est l’affirmation selon laquelle la Chine se rembourserait en s’accaparant de quelques infrastructures et autres pépites– autre antienne régulièrement évoquée par les sinophobes.
Par contre, des partenariats public-privés, dans le cadre desquels des infrastructures sont vendues à des opérateurs, sont plutôt encouragés. Elle cite l’exemple du Congo Brazzaville, en situation de surendettement, qui a concédé « son autoroute de 535 kilomètres financée par la Chine à un consortium congolais-sino-français, pour l’exploiter comme une route à péage ».
Ces initiatives sont dénoncées par l’administration Trump qui y voit une perte de souveraineté des États. La guerre d’influence entre Chinois et Américains ne fait que débuter en Afrique comme ailleurs
ENCADRE,
La nouvelle route de la soie, une machine à dettes
Lancée en 2013 et devant mobiliser plusieurs milliers de milliards de dollars, la « Belt and road initiative » (BRI), ou « nouvelle route de la soie », englobera à terme 140 pays, 4,4 milliards d’habitants, représentant 62% du PIB mondial, afin de relier la Chine, l’Asie, l’Afrique et l’Europe.
Fin avril 2019, Xi Jinping, le président chinois, a promis des projets « transparents » et « viables ». Pourtant, la BRI, à travers la construction de ports, de lignes ferroviaires, d’aéroports et de parcs industriels dans les pays concernés, dont vingt sont africains, est au cœur de la polémique liée à la dette.
L’une des « perles » de ce « collier » est Djibouti, petit pays stratégique de la corne de l’Afrique, où a été ouvert en janvier 2018 une ligne de chemin de fer reliant Addis-Abeba. Financée en grande partie par Pékin (70 % des 3,4 milliards de dollars ont été apportés par l’Exim bank of China), cette ligne doit permettre le transport de 90 % des importations éthiopiennes depuis le port de Doraleh.
Face au poids de sa créance chinoise, Djibouti afinalement consenti une restructuration de sa dette liée à ce rail.
Selon des sources interrogées par Thierry Pairault, le pays pourrait avoir accepté en échange de confier à la Chine le tronçon manquant jusqu’au port… « Non seulement c’est incompréhensible que la ligne n’aille pas jusqu’au port. Mais en plus, si ce nouvel accord s’avère exact, cela revient à endetter un peu plus le pays », prévient le chercheur français.


La rédaction de Mondafrique

Mondafrique .com

Laisser un commentaire