Investiture de Faure Gnassingbe: Le Covid-19 comme invité surprise

C’est une cérémonie a minima qui a été organisée le 3 mai dernier dans la salle des fêtes de la présidence togolaise, à l’occasion de l’investiture de Faure Essozimna Gnassingbé, qui rempile ainsi à la tête de son pays pour la quatrième fois consécutive. Cette sobriété tranchait avec les effluves de joie et les étreintes qui ont célébré la victoire de « l’homme Faure » à la présidentielle de février dernier, mais elle s’imposait au regard des risques liés à la très contagieuse maladie à coronavirus qui sévit actuellement dans le pays. Pour autant, cette prestation de serment du président togolais n’a rien perdu de sa solennité, puisqu’après avoir prononcé la formule sacramentelle, le président de la Cour constitutionnelle, Aboudou Assouma, lui en a donné acte et l’a renvoyé, pour ainsi dire, dans l’exercice de ses hautes fonctions que le peuple togolais lui a confiées. C’est donc reparti pour cinq nouvelles années de règne pour celui qui a succédé à son père en 2005 au terme d’un micmac kafkaïen dont on se souviendra toujours, entre lui et l’armée alors acquise à sa cause. Du coup, c’est la fin des haricots pour son opposant et principal challenger lors de la dernière présidentielle, Agbéyomé Kodjo dont l’immunité parlementaire a été levée en mars dernier en prélude à son inculpation pour « atteinte à la sûreté de l’Etat, trouble aggravé à l’ordre public et diffusion de fausses nouvelles ». En résidence surveillée depuis sa remise en liberté provisoire après son arrestation musclée dans la dernière décade du mois d’avril, Agbéyomé Kodjo, qui est désormais sur le gril, continue néanmoins de contester et de rejeter les résultats de la dernière présidentielle qu’il estime avoir été grossièrement truqués en faveur de Faure Gnassingbé. C’est désormais peine perdue, et en tant qu’ancien homme du sérail, il sait certainement que la voie qu’il a empruntée le mènera, non pas à la présidence, mais plutôt à la case prison, celui qui a reçu officiellement les attributs du pouvoir étant connu comme étant sans état d’âme vis-à-vis de ses opposants politiques et même de sa propre famille biologique si le fauteuil présidentiel dans lequel il se vautre depuis vingt ans déjà, est menacé.
Les effets pervers du Covid-19 pourraient créer des bouleversements inédits
Agbéyomé Kodjo doit donc arrêter de rêver ou de compter sur le soutien du valétudinaire ancien archevêque de Lomé, Mgr Fanoko Philipe Kpodzro, dans le combat perdu d’avance qu’il est en train de mener, quand on sait que Jean-Pierre Fabre, en 2015, et 2010, et Emmanuel Akitani Bob, en 2005, s’étaient ruinés dans ce genre d’exercice avec les résultats que nous connaissons. Il devra donc réfréner ses ardeurs pour ne pas mettre involontairement le fouet dans cette main de fer enveloppée dans un gant de velours qui est celle de Faure Gnassingbé, et peaufiner avec ses camarades de l’opposition les stratégies à mettre en œuvre pour enfin sortir le sortant en 2025. En attendant, le président fraîchement investi du seul pays d’Afrique de l’Ouest à ne pas avoir connu d’alternance démocratique, va gérer son mandat comme à son habitude, c’est-à-dire en se servant du bâton et de la carotte, et surtout en s’accommodant d’une crise politique prévisible parce que récurrente depuis qu’il tient les rênes du pays et même bien avant. Il en sera ainsi aussi longtemps qu’il bénéficiera du soutien tacite de l’armée et des querelles de leadership d’une opposition qui semble maudite parce qu’incapable de transformer l’essai même quand les pronostics lui sont favorables. A moins, à Dieu ne plaise, que le coronavirus dont le taux de propagation évolue quotidiennement dans ce pays, ne se couple aux tensions socioéconomiques déjà existantes pour déboucher sur une boucherie politique dont l’inamovible Faure Gnassingbé pourrait bien en faire les frais. Evidemment, pour ceux qui ont pour mission de ripoliner l’image du président togolais, le fait même d’évoquer cette éventualité serait aussi saugrenue que vouloir faire de la géométrie dans l’espace, parce que « bébé Gnass » comme on l’appelle dans certains milieux, aurait la totale maîtrise de la situation sanitaire et politique et a été adoubé par plus de 70% de l’électorat lors de la dernière présidentielle, selon les résultats officiels. L’argumentaire n’est pas dénué de sens, mais il n’en reste pas moins vrai que les effets pervers du Covid-19 pourraient créer dans les pays touchés par la pandémie, des bouleversements inédits dont les corollaires pourraient être, à certains égards, positifs surtout dans des dictatures silencieuses comme c’est le cas du Togo. En attendant la réalisation hypothétique de ce scénario…catastrophe, le président Faure Gnassingbé a sereinement entamé depuis le 3 mai son quatrième mandat, en prenant encore une fois l’engagement solennel, « devant Dieu et devant le peuple togolais (…), de remplir loyalement les hautes fonctions que la Nation » lui a confiées. Ces mots prononcés devant les sages de la Cour constitutionnelle peuvent avoir des interprétations à géométrie variable, mais ce que les Togolais, assoiffés de justice et d’alternance, attendent du natif d’Afagnan dans la Région maritime, c’est davantage des actes forts dans ce sens et non des mots serinés invariablement à chaque prestation de serment mais qui restent dans certains cas dans les limbes, jusqu’à la prochaine investiture.


Hamadou GADIAGA

Le Pays

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