Gouvernement de technocrates en Tunisie : Nature des défis et capacité à les réaliser (Analyse)

Le gouvernement de Hicham Mechichi, qui a obtenu, mercredi, la confiance du parlement, fait face à une série de défis locaux, sociaux et économiques, et d’autres extérieures, notamment, le dossier libyen.

Mona Saanouni   | 03.09.2020 Gouvernement de technocrates en Tunisie : Nature des défis et capacité à les réaliser (Analyse)

Dès l’obtention de la confiance du parlement tunisien, le gouvernement de Hicham Mechichi, formé de technocrates, s’est trouvé face à une série de défis majeurs.

La nouvelle équipe gouvernementale se doit d’identifier des solutions pour sortir de ces crises avec le moins de pertes possibles, et ce dans les meilleurs délais. Cependant, plusieurs experts mettent en doute la capacité d’un gouvernement de technocrates qui n’est pas suffisamment appuyé par des partis ou de fortes organisations, à faire des réalisations et à atteindre ses objectifs.

Avec une majorité absolue de 134 voix, le parlement tunisien a accordé, dans la nuit de mardi à mercredi, sa confiance à la formation proposée par Hicham Mechichi. Lors du même vote, 67 députés ont voté contre parmi les 201 qui ont pris part au vote (sur un total de 217).

Parmi les principaux défis auxquels fait face le nouveau gouvernement, figure la crise économique aiguë approfondie par la pandémie de la Covid-19, qui secoue la planète tout entière depuis des mois.

Lors de la séance plénière consacrée au vote de confiance, Mechichi a souligné que la priorité absolue de son gouvernement consiste à stopper l’hémorragie des finances publiques et la concrétisation des grandes réformes, à moyen et à long termes.

Il a estimé que son équipe gouvernementale est capable de « mener des réalisations et de travailler sur la résolution de la situation sociale et économique».

** Aucune place aux embûches

L’analyste politique, Lamine Bouazizi, a considéré que la « Tunisie dispose aujourd’hui d’un Chef de gouvernement, appuyé politiquement par 134 députés qui ont voté en sa faveur, et que partant, il sera apte à faire adopter des lois à même d’éviter au pays plusieurs crises ».

Dans un entretien accordé à l’Agence Anadolu, Bouazizi a indiqué que les Tunisiens s’attendent, aujourd’hui, une décennie après la Révolution, « à l’application de la loi et à la réhabilitation de l’Etat et de la justice », ajoutant que parmi les principales priorités et missions du nouveau gouvernement figurent le respect et l’application de la loi et la garantie de l’égalité de tous face à la loi ».

Une révolte populaire a abouti à la chute en 2011 du président tunisien de l’époque, Zine el Abidine Ben Ali, qui a gouverné de 1987 à 2011.

L’analyste a mis l’accent sur « l’impératif qu’il y a à ce que le gouvernement fasse preuve de franchise en s’adressant au peuple, en le tenant informé de la réalité de la situation », estimant que l’allocution prononcée par Mechichi lors de la séance plénière a apporté du nouveau lorsque le Chef du gouvernement s’est adressé directement aux citoyens ».

Et Bouazizi de poursuivre : «Celui qui a choisi de ne pas voter pour le gouvernement de Mechichi doit arrêter de porter atteinte au déroulement ordinaire des travaux du parlement en entravant l’adoption de plusieurs projets de loi à même de garantir la pérennité de l’Etat », dans une référence au Parti Destourien Libre (PDL) conduit par Abir Moussi.

L’analyste a fait observer que les « discours tendus ont baissé d’intensité, comme si le nouveau Chef du gouvernement avait demandé aux partis d’arrêter de semer les embûches au sein de l’hémicycle ».

Il a, également, estimé que les « partis sont devenus conscients de la gravité de ce qui se trame contre eux, et que par conséquent, ils ont pu défendre la politique, indépendamment de leurs divergences et de leurs orientations ».

** Des défis en continu

Sami Brahem, chercheur à l’Institut des Etudes et des Recherches Sociales et Economiques a estimé, de son côté, que les défis qui se posent à l’Etat en ce moment sont les mêmes que ceux depuis l’enclenchement de la révolution.

Dans une interview accordée à l’Agence Anadolu, Brahem a indiqué que « le système politique se dirige vers la stabilité, mais les revendications partagées par tous les partis politiques et les organisations nationales sont restées les mêmes ».

« Le gouvernement [de Mechichi] n’est pas politisé, dès lors que ses membres sont issus du monde de la Haute administration et des technocrates, et que par conséquent, il lui sera difficile de résoudre les principaux dossiers en suspens en Tunisie, s’agissant des questions économiques et sociales », a-t-il considéré.

Et Brahem de s’interroger : « Comment vont-ils procéder pour négocier avec les différentes franges sociales et économiques, alors qu’ils ne représentent ni partis, ni organisations et qu’ils ne sont pas proches des syndicats professionnels ? ».

Le chercheur a, cependant, nuancé en relevant qu’il « existe une sorte de contrat implicite entre ce gouvernement et le front parlementaire qui l’a soutenu, comme si Mechichi s’était engagé à opérer un remaniement pour rééquilibrer les forces en présence entre un gouvernement de technocrates et un gouvernement politique en insufflant du sang neuf, un sang politique, en vertu duquel les partis seront intégrés dans le gouvernement, quand bien même partiellement ».

** Des revendications sociales et une crise économique

Bouazizi a relevé que le gouvernement de Mechichi « prendra en considération en arrêtant ses choix la dimension sociale et sera ainsi un gouvernement populaire qui s’approche davantage des préoccupations des gens ».

« La Tunisie dispose de richesses limitées et les dernières protestations ont généré l’arrêt de production de plusieurs secteurs, dont celui des phosphates. Ainsi, la proximité des préoccupations des citoyens et des chômeurs et les arrangements sociaux, permettront de relancer le développement, et l’activité reprendra dans plusieurs secteurs comme avant », a-t-il expliqué.

Et l’analyste de poursuivre : « Ce gouvernement, appuyé politiquement, doit prêter une écoute attentive aux revendications sociales, et être compréhensible à ceux-là (les jeunes protestataires dans les régions) afin de relancer le développement ».

Economiquement, Brahem a estimé que le principal défi qui attend le gouvernement consiste en la reprise de la production du pétrole, à l’arrêt dans la région d’el-Kamour (sud) et du phosphate dans le bassin minier à Gafsa (sud-est).

« Il est difficile pour un ministre technocrate de superviser des négociations sociales ; de même que la partie en face parmi les protestataires, les chômeurs discuteront difficilement avec un ministre ‘vacataire’ qui pourra être limogé à tout moment et qui ne représente pas de partie politique ayant un poids ou proche de l’organisation patronale (UTICA) ou de la centrale syndicale (UGTT) », a-t-il encore soutenu.

« Au cas où le ministre est proche de ces cercles, quand il partira, ces parties demeureront garantes de toute promesse offerte aux chômeurs ou aux protestataires », a-t-il relevé.

Brahem a indiqué que « le diagnostic de la situation sociale et les solutions sont connus. Mais, ce dont a besoin la Tunisie aujourd’hui est une volonté sincère pour exécuter les solutions sans pour autant faire prévaloir l’intérêt personnel au détriment de l’intérêt national ».

« Néanmoins, à quel degré le gouvernement des technocrates parviendra-t-il avec des hommes et des femmes issus de l’administration, à résoudre plusieurs dossiers et à mener à bon port les réformes impérieuses tout en luttant contre la corruption galopante au sein de l’administration », s’est-il interrogé.

« C’est pour cela qu’un gouvernement politique est nécessaire pour traiter les dossiers sensibles en suspens », a-t-il conclu dans ce volet.

** La pandémie de la Covid-19

S’agissant de la situation sanitaire, Bouazizi a relevé que « la bonne prestation du gouvernement précédent en la matière lui a permis d’engranger de résultats probants ayant pu éviter au pays le danger. Ainsi, l’actuel gouvernement doit poursuivre sur cette voie pour faire éviter le pire ».

« Le gouvernement doit rétablir le rôle et les fonctions de l’Etat dans cette crise pour faire face au virus. Il n’est pas possible de fermer les frontières mais il faut être plus coercitif aux fins de préserver la santé des citoyens », a-t-il dit.

Brahem a, pour sa part, estimé que « la décision sanitaire a été quelque part perturbée après le limogeage de l’ancien ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, ce qui a provoqué des accumulations ayant généré une situation difficile ».

« La Tunisie fait face aujourd’hui à un dilemme entre le respect des contraintes sanitaires et la relance économique. Il est primordial de procéder à un équilibre entre ces deux défis et cet équilibre aurait été possible si le rythme du ministère avait été réservé, a-t-il dit.

Il a ajouté, dans le même ordre d’idées, qu’il « est difficile pour un ministre de la Santé technocrate de prendre une décision qui évite les tiraillements (dans la crise de la Covid-19) sans pour autant faire l’objet de pressions de la part de l’acteur économique ».

** La politique étrangère

S’agissant de la politique étrangère, Bouazizi a considéré qu’il est grand temps de redorer le blason et de réhabiliter la politique étrangère tunisienne, qui doit être gérée selon les impératifs de la Sécurité nationale.

Evoquant la situation dans la Libye voisine, il a souligné qu’il « faut traiter avec la partie politique libyenne reconnue par le peuple et par la Communauté internationale, la partie qui tend sa main pour la paix, loin du discours des conflits », dans une référence au gouvernement de l’Entente nationale.

Avec le soutien de plusieurs pays arabes et occidentaux, les milices du général putschiste, Khalifa Haftar, dispute au gouvernement libyen, la légalité et le pouvoir dans ce riche pays en gaz et en pétrole.

Brahem a relevé que le « rendement de la Présidence de la République dans le champ diplomatique est peu rassurant…les traditions diplomatiques tunisiennes ont été perturbées et nous assistons à une situation enveloppée de flou et où le mystère le dispute à la fébrilité ».

« Nous constatons un état de fébrilité dans la réalité de la position de la Présidence face à la situation qui prévaut en Libye. Initialement, la Tunisie aurait du être une terre d’accord et d’initiatives, mais la réalité est que la Tunisie est complètement absente du dossier libyen », a-t-il lancé.

« Le monde entier intervient dans ce qui se passe dans la Libye voisine. Tout le monde prospecte l’avenir et tout le monde est à la recherche de ses intérêts dans un pays où les opportunités de développement et de reconstruction sont multiples, sauf la Tunisie qui brille par son absence », a-t-il conclu.

Mona Saanouni

*Traduit de l’Arabe par Hatem Kattou

Agence Anadolu

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