Du COJEP vers un destin national : Blé Goudé, le grand rêveur ?

Acquitté en première instance par la Cour pénale internationale (CPI) de crimes contre l’humanité après cinq ans de détention, et libéré sous condition en même temps que son mentor, l’ex-président ivoirien, Laurent Gbagbo qui l’y avait devancé, Charles Blé Goudé rêve à présent d’un retour politique en force et par la grande porte dans son pays, la Côte d’Ivoire.

En effet, intervenant par vidéo conférence au cours du premier congrès de son parti, le COJEP (Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples), tenu le weekend dernier sur les bords de la lagune Ebrié, l’ex-leader des Jeunes patriotes a réitéré aux quelque deux mille participants venus de tout le pays, son ambition de « construire un grand parti politique dont le bastion sera la Côte d’Ivoire ». C’est dire si du COJEP  dont il a été porté à la tête lors de ce congrès, l’ex-locataire de la cellule 32 à la CPI, qui n’a jamais renoncé à son engagement ni caché ses ambitions politiques, se voit un destin national.

On ne voit pas comment le COJEP pourrait venir bousculer la hiérarchie des partis politiques en Côte d’Ivoire

« Un jour, j’aimerais diriger mon pays. Mais j’ai tout mon temps. Je sais que la Côte d’Ivoire m’attend », avait-il notamment soutenu au détour d’une interview. Blé Goudé croit-il alors le moment venu pour lui ? Tout porte à le croire. Mais n’est-il pas un grand rêveur ? Cela est à voir. Car, même « blanchi » par la Justice internationale, Charles Blé Goudé aurait tort de croire qu’il revient en terrain conquis en Côte d’Ivoire où beaucoup d’eau a coulé sous les trois ponts, depuis la crise postélectorale de 2010-2011. Non seulement les nouveaux puissants d’Abidjan ont su exploiter à leur avantage le terreau de la jeunesse qu’il avait laissé en friche et qui était son champ de prédilection, mais aussi, à l’orée de la présidentielle de 2020, l’échiquier politique ivoirien a connu une redistribution des cartes qui a vu l’émergence de deux grands pôles qui sont en train de se former autour du Rassemblement des Houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP) du président Alassane Ouattara qui veut évoluer en mode  rouleau compresseur, et la plateforme de l’opposition dans laquelle le président du PDCI-RDA, Henri Konan Bédié, mécontent du comportement de son ex-allié de la majorité présidentielle, voudrait pouvoir réunir, entre autres, le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, après l’élargissement de ce dernier par la CPI, et Guillaume Soro, l’ex-président de l’Assemblée nationale tombé en disgrâce,  pour tailler des croupières au parti du chef de l’Etat.

Dans ces conditions, l’on ne voit pas comment le COJEP pourrait venir bousculer la hiérarchie des partis politiques en Côte d’Ivoire. Sans compter que malgré son élargissement à la CPI, le « général de la rue » est toujours astreint à résidence, ce qui réduit considérablement sa liberté de mouvements. Et ce n’est pas tout ; car beaucoup de ses compatriotes gardent de lui, le souvenir du mauvais rôle qu’il a pu jouer dans la crise post-électorale de 2010-2011,  notamment le fameux « article 125 » (100 FCFA d’essence et 25 FCFA d’allumettes) en référence au supplice du feu dont on lui prête la paternité et que ses sympathisants  faisaient subir à leurs victimes soupçonnées de rouler pour le camp adverse. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres, l’on se demande si Charles Blé Goudé n’est pas simplement un grand rêveur.

Le COJEP ne sera rien de plus qu’un parti politique de plus en Côte d’Ivoire

En tout cas, avec un passé si trouble et une réconciliation seulement serinée du bout des lèvres et qui peine véritablement à prendre forme dans son pays, l’on se demande si l’ex-cacique du défunt régime  Gbagbo a véritablement les pieds sur terre pour se rêver d’un destin national, dans cette Côte d’Ivoire visiblement inscrite à l’article de la revanche voire de la vengeance politique tous azimuts. Quoi qu’il en soit, maintenant qu’il a officiellement pris les rênes de son parti, Charles blé Goudé saura-t-il attendre son heure, si heure il y a, ou faut-il s’attendre à le voir descendre dans l’arène pour la présidentielle de l’année prochaine qui cristallise déjà les passions? Bien malin qui saurait répondre à cette question.

Mais tout porte à croire que  l’homme semble vouloir donner à sa carrière politique, une trajectoire parallèle à celle de son mentor, Laurent Gbagbo, pour qui il voue un tel culte qu’il ne se voit pas en rival de ce dernier dans l’arène politique.  « Mon intrusion dans la politique sera la conclusion de Laurent Gbagbo »,a-t-il soutenu.  Si l’on doit comprendre que Blé Goudé se veut le prolongement de l’ex-chef d’Etat et que « c’est quand Laurent Gbagbo ne sera plus actif politiquement que lui va entrer en scène », comme l’explique l’un de ses proches, il faut dire qu’en plus d’avoir une position ambiguë (tout Gbagboiste qu’il se réclame,  Blé Goudé n’a jamais appartenu au parti de Laurent Gbagbo),  c’est un pari plutôt risqué pour ce leader politique qui nourrit de si grandes ambitions pour son pays, A moins que tout cela ne participe d’une stratégie de positionnement dans l’espoir d’en tirer des dividendes politiques au moment opportun, auquel cas l’on serait fondé à croire que le COJEP ne sera rien de plus qu’un parti politique de plus en Côte d’Ivoire.  Et si c’est le cas, l’on peut se demander si, connaissant  le passé sulfureux de l’homme, ce retour de Blé Goudé sur la scène politique ivoirienne, fera du bien à la Côte d’Ivoire. A tout le moins, l’on peut espérer qu’il mettra cette fois-ci sa verve au service de la paix.

« Le Pays »

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