Dette africaine: un engrenage sans fin

Faisant suite aux appels répétés de personnalités morales ou politiques comme le Pape François ou le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Gutteres ou encore le président français, Emmanuel Macron, les bonnes nouvelles s’accumulent. En effet, après la suspension avec effet immédiat, de la dette des pays en voie de développement, décidée par le FMI, ce sont les grands créanciers du monde, en l’occurrence le Club de Paris et le G20, qui ont acté finalement un moratoire sur la dette pour un groupe de 76 pays dont une quarantaine d’Etats africains.  Si l’on est encore loin de l’annulation pure et simple de la dette que continuent de réclamer de nombreuses voix, l’on peut déjà se féliciter de ces mesures qui viennent apporter de l’oxygène aux trésoreries des Etats africains et surtout augmenter les capacités de résilience des économies africaines face à la pandémie du Covid-19. En effet, les ressources ainsi épargnées pour être injectées dans la vie économique du continent, s’élèvent à environ 32 milliards de dollars. Même si l’on peut douter que cette somme suffise à sortir du coma, les économies qui sont presque totalement à l’arrêt, c’est tout de même bon à prendre.

Il faut craindre que le moratoire n’entraîne des effets pervers tout aussi nuisibles que la dette elle-même

Mais cette mansuétude des créanciers du continent ne suffit pas à dissiper l’arrière-goût amer laissé par cette dette qui maintient l’Afrique dans une trop grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Cette dépendance se traduit non seulement par les ingérences inopportunes des grandes puissances dans les affaires intérieures des Etats africains, mais aussi par l’imposition de doctrines et politiques économiques dont les effets sont parfois désastreux pour le développement du continent. L’autre aspect pervers de cette dette pour le continent, c’est l’absence quasi-totale de l’Afrique dans les instances décisionnelles internationales, y compris dans des milieux où se discutent sa stabilité et sa sécurité comme par exemple dans le dossier libyen. Mais, comme le dit un proverbe, « la main qui reçoit ne peut pas être plus haute que celle qui donne ».  Pour revenir au moratoire en lui-même, il faut craindre qu’il n’entraîne des effets pervers tout aussi nuisibles que la dette elle-même. En effet, l’on peut se demander si ce report momentané du paiement de la dette, ne finira pas par créer un cumul impossible à gérer, surtout que les prévisions de croissance économique pour 2020 sont catastrophiques pour le continent et que certains partenaires techniques et financiers continuent d’inciter les Etats africains à contracter d’autres dettes pour la riposte contre le Covid-19. Quand on sait que de l’avis de certains spécialistes, il n’est pas exclu que le moratoire qui vient d’être acté soit accompagné de pénalités, il faut redouter le surendettement. Cette crainte est d’autant plus justifiée que certains grands commis des Etats africains ne sont pas loin de penser qu’il faut s’endetter au maximum pour bénéficier plus tard des effets d’allègement ou de suppression de la dette. Il y a donc de grands risques qu’il naisse en Afrique des doctrines de développement basées sur la course à l’endettement.

Ce dont l’Afrique a besoin, c’est qu’on l’aide à se passer de l’aide

En tout état de cause, il paraît plus qu’évident que ni la dette ni les mesures d’allègement pour la rendre indolore, ne font les intérêts du continent. Ce dont l’Afrique a besoin, c’est qu’on l’aide à se passer de l’aide. Et cela passe d’abord par l’instauration de règles d’échanges équitables qui lui permettent de passer du statut de marché d’approvisionnement en matières premières et d’écoulement de produits facturés à celui de partenaire économique. Cela passe aussi par la nécessaire restructuration de l’économie mondiale pour passer à un modèle de production plus respectueux de l’environnement afin d’éviter les maladies émergentes dont les répercussions socio-économiques sont difficilement gérables. Il faut enfin et surtout œuvrer à l’avènement d’une nouvelle citoyenneté mondiale où chaque habitant de la planète se sent plus responsable et solidaire de l’Afrique. Car, le problème n’est certainement pas la trop grande pauvreté des Africains, mais la boulimie et le refus de partager des nations les plus développées économiquement.  Mais en attendant ces grands bouleversements dans l’ordre économique mondial, les Africains doivent eux-mêmes se remettre au travail. C’est le seul moyen de créer de la richesse pour pouvoir se passer de la dépendance vis-à-vis de l’extérieur et prendre leur destin en main. Cela dit, l’on ne peut que souhaiter que les ressources dégagées par le moratoire décidé par les grands créanciers internationaux, soient utilisées à bon escient pour financer des plans de relance économique bien élaborés et qu’elles génèrent à terme une plus-value qui permette de payer la dette. Ce n’est pas un pari gagné en Afrique quand on sait que, de par le passé, il a existé des initiatives du genre, notamment l’initiative pour les Pays pauvres très endettés (PPTE), qui n’ont pas produit les effets escomptés en termes de progrès socio-économiques sur le continent. Il faut surtout veiller à ce que ces gains financiers n’aillent pas renforcer les fortunes personnelles de cupides dirigeants.

« Le Pays »

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