De l’humanitaire à l’espionnage … « the thin Red Line »

par Gérard Luçon

A propos des 8 morts dans un parc à Girafes, au Niger

2004, Tombouctou n’était pas en zone rouge (ni orange) … je dirige un raid qui doit y passer en venant de Mauritanie, deux collègues roumains, dont un journaliste, Adrian Ursu, Antena 3) doivent nous rejoindre par avion à Nouakchott, à leur descente l’officier français de la sécurité en poste à l’Ambassade les attend et leur demande où je suis! Sa mission? Me faire savoir qu’il y a des bandes armées entre Néma – Tilemsi et Tombouctou donc ne pas prendre le trajet prévu … j’ai quand même rejoint Tombouctou mais via Mopti et Konna !

Comme ancien humanitaire je peux affirmer au moins 2 choses: l’une, que nos consignes de sécurité étaient draconiennes et on n’allait pas faire du tourisme en zone à risque (la totalité du Niger, du Burkina et du Mali sont actuellement des zones à risque); l’autre que nos Ambassades sont très frileuses sur la sécurité, mais elles étaient et sont toujours très au point pour informer les ressortissants des dangers encourus ..

alors faire un safari photo en zone « orange », c’est totalement crétin … où alors c’est une autre histoire !!!

Pour mémoire le „couple” de touristes fançais en goguette l’an dernier qui a été „dirigé” vers le Burkina et a rejoint deux employées de la CIA! Ça nous a coûté 2 commandos Hubert … je cite „« Two female CIA assets, a U.S and South Korean nationals were kidnapped in a Sahel Country and not a single Government or media reported the information. They were freed on 10 May 2019 during a joint U.S-French Special Operation in Northern Burkina Faso. The raid was spearheaded by French Navy Special Forces, mainly the Hubert Commando.” (sources: Strategika et olivierdemeleunaere)

Donc je reprends le fil du sujet, les CV des victimes sont désormais en partie divulgués et on découvre une ancienne de l’Ambassade de France à Lagos, une ancienne militaire et apparemment une supposée „employée” de la DGSE, rien que ça !!! Les noirs n’étant pas plus idiots que les blancs, il me parait assez évident que ces informations ont été ébruitées et que la version „des individus en mobylette ont passé les contrôles et les points de surveillance vidéo” ne tient pas debout! C’est un peu comme nos deux hélicoptères qui se seraient heurtés à l’est de Gao, nous coûtant 13 militaires; c’est tellement plus simple de mettre la responsabilité sur le dos des pilotes plutôt que de reconnaitre que les „terroristes” sont bien équipés notamment avec des sol-air de fabrication russe, avec des moyens d’intercepter les communications, …entre autres …

Mais peut-être convient-il de reprendre l’histoire de l’humanitaire, au sens large! Au début il y a eu des précurseurs, des humanistes, des „fêlés”, ainsi Jean Baptiste Richardier et Claude Simonnot ont créé Opération Handicap International, pour ne citer qu’eux dans cette première génération d’humanitaires, et parce que je les ai connus et ai été Directeur des programmes pour H.I. en Roumanie, pendant près de 5 années.

Le développement des ONG a été rapide et médiatisé, elles se sont implantées presque partout où existaient des conflits, des famines, des catastrophes, elles ont attiré de l’argent, des sponsors, le soutien de certains états. Dans la foulée certaines d’entre elles se sont „politisées” voire ont été créées par des états dans des buts autres que l’humanitaire au sens strict. Dès lors une nouvelle génération d’humanitaires s’est développée, ceux qui le faisaient parce que c’était devenu un créneau professionnel, et aussi petit à petit ceux qui y étaient „envoyés” ou pour qui on avait créé la fonction, le poste, la mission … je ne parlerai pas outre mesure des pédophiles et des trafiquants d’enfants qui se font prendre ici et là, c’est un autre débat, à mon sens!

Il faut dire, et là je parle de mon exemple, que quand on arrive dans un pays comme patron d’une grande ONG on a le tapis rouge qui est déroulé par le gouvernement, par l’Ambassade, on est invité, sollicité par les médias, bref on a très rapidement accès à des niveaux particuliers d’information tels les réunions sécurité de l’Ambassade, les groupes de travail (ilotiers par exemple) pour évacuation éventuelle des expatriés en cas d’incident nucléaire, de tremblement de terre, etc … Par ailleurs comme j’étais en poste à Bucarest au moment de la campagne contre les mines ant-personnel, j’ai été reçu par la Présidence pour discuter de la signature du traité par la Roumanie, ce qui a été obtenu peu après. Jacques Chirac vient rendre visite à son homologue Emil Constantinescu, je suis invité, la patronne locale de Médecins du Monde également; Brigitte Bardot vient rencontre l’Ambassadeur de France et le maire de Bucarest, Traian Basescu, je suis là encore invité. Les gens me voient, voient qui je cotoie, et certains n’hésitent pas à me contacter pour me demander de les aider pour rencontrer „X” ou „Y”; c’est humain, c’est une méthode connue, et c’est piégeant, bien entendu! Bien évidemment mon poste attire aussi une frange, restreinte certes, d’individus qui aimeraient bien savoir ce qui se fait, ce qui se passe, qui est qui …

De cette expérience personnelle, j’ai aussi travaillé au Sénégal et en Chine, j’en ai déduit que certains créneaux professionnels, en l’occurrence l’humanitaire, sont des sésames, alors que des services de renseignement y envoient des gens, leurs gens, est presque normal … vicieux mais normal! Et qu’ensuite on se retrouve avec des jeunes égorgés ici ou là, c’est le prix à payer pour cette déplorable méthode qui a un effet pervers, à savoir la dévalorisation de l’humanitaire en général et la déstabilisation potentielle voire la mise en danger de tous les humanitaires, quels qu’ils soient et où qu’ils soient

Gérard Luçon

Réseau International

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