Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest

Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest – Partie 1/5

« Il y avait des sacs remplis de coke sur toute la côte » : on a suivi la piste de la ‘Ndrangheta jusqu’au port de transit d’Abidjan, maillon indispensable du réseau de la mafia italienne.

par Nicholas Ibekwe et Daan Bauwens 27 May 2020, 7:03amShareTweetSnap

La suite de la série sera publiée sur notre page : « Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest ».

Si vous aimez sniffer, et que vous comptez bien y aller de plus belle avec le déconfinement, voici un petit retour à la réalité pour vous : la trace coke que vous appréciez tant ne fait pas seulement des ravages dans votre nez, mais aussi en Afrique de l’Ouest. VICE est parti en mission à Abidjan, ville portuaire et capitale économique de la Côte d’Ivoire, mais aussi haut lieu stratégique du trafic de cocaïne. Publicité

Corona ou pas, des navires chargés de cocaïne continuent d’arriver dans les ports de Rotterdam et d’Anvers. Ces dernières semaines, des quantités record ont été interceptées à l’aéroport de Zaventem. En mars, 1 133 tonnes de cocaïne ont été découvertes en Belgique. À l’étranger, 1 368 tonnes supplémentaires ont été interceptées en destination de notre pays.

Car un cartel de la drogue, ce n’est pas toujours une affaire qui roule : fin mars, le chef de la mafia Rocco Molè (25 ans) s’est fait coincer lorsque la brigade des stup italienne a trouvé une demi-tonne de cocaïne à Reggio de Calabre, en campagne. Une partie était cachée dans des granges et une autre était enterrée à un mètre sous terre. Le Klan-Molè est l’une des branches les plus puissantes de la ‘Ndrangheta, de la mafia calabraise et l’une des organisations criminelles les plus élaborées du monde. Mais alors que presque toute l’Italie était immobilisée à cause de la pandémie, la ‘Ndrangheta ne savait plus comment répandre la cocaïne à travers l’Europe et des erreurs ont été commises.

Saisie effectuée par la police italienne dans un verger de Rocco Molè à Reggio Calabria, en Italie (Photo : Polizia di Stato Italia).

On a suivi la piste de la ‘Ndrangheta jusqu’au port de transit d’Abidjan, maillon indispensable du réseau de la mafia italienne. Cette première partie de la série en cinq épisodes commence donc à la fin de la mission. Au milieu de l’année dernière, d’importants dirigeants de la mafia italienne ont été capturés dans la capitale ivoirienne. Les policiers français qui ont organisé la rencontre avec nous souhaitent nous voir sur la plage du village de pêcheurs abandonné d’Assouindé, à une heure de route d’Abidjan.

« La mafia colombienne a réussi à faire de la Côte d’Ivoire, un État défaillant, un maillon indispensable du commerce international de la cocaïne »

Assouindé a un air de village fantôme. D’un côté du village, il y a l’océan bruyant et de l’autre, la lagune calme. Quand la première guerre civile a éclaté en 2002, le plus grand Club Med d’Afrique de l’Ouest a dû fermer ses portes, comme presque tous les hôtels d’ailleurs. Certain·es villageois·es continuent d’espérer le retour des touristes et, 18 ans plus tard, se lèvent encore tous les matins dans l’espoir de voir débarquer un bateau rempli de touristes blanc·hes. Entre-temps, les vieux hôtels s’enfoncent dans le sable et la bande de terre entre la mer et la lagune s’affine chaque année à cause de l’augmentation du niveau de la mer.

L’hôtel le plus visité d’Assouindé (Photo : Daan Bauwens).

On séjourne dans le village, à côté de la route côtière qui (ironiquement) s’appelle Assouindé-Mafia, on attend la dernière et probablement plus importante interview de notre projet. L’agent de police français ne cesse de changer la date, l’heure et le lieu de la rencontre, peut-être par mesure de sécurité. Entre-temps, on n’arrête pas de se faire emmerder par un vendeur de statuettes africaines trop insistant du nom de Yahya. Plus tard, il s’avèrera qu’il est accro au crack. On passe nos soirées sur le site de construction qui appartient à Awad*, le fils d’un millionnaire libanais d’Abidjan qui rêve d’ouvrir un hôtel. Le chantier sert désormais à la colonie d’artistes rastafari. D’une manière ou d’une autre, les conversations finissent toujours par tourner autour de la cocaïne, sans même qu’on les y pousse.L’Histoire du Corse devenu mafieux colombien

par Alexandre Vella

« Un matin, elle s’échouait sur la côte, on s’est littéralement fait submerger », dit Babacar*, un grand rastafari qui supervise le chantier. « Un bateau d’Amérique du Sud se faisait poursuivre par un bateau de police et le capitaine n’a rien trouvé de mieux à faire que de jeter toute la marchandise par dessus bord. On trouvait des sacs en plastique remplis de coke sur toute la côte de l’Afrique de l’Ouest. Encore aujourd’hui, ça arrive. »

Plusieurs personnes du village ont confirmé l’histoire de Babacar mais personne ne parvient à mettre une date dessus. Il se peut qu’il s’agisse des 6 tonnes qui ont été jetées dans l’océan par un bateau bélizien devant la côte marocaine en 1997. Il est fort possible qu’il s’agisse d’un de ces incidents non-signalés. Encore en octobre et novembre de l’année dernière, 763 kilos de cocaïne se sont échoués sur les côtes atlantiques de la France.

La plage déserte d’Assouindé, où l’on s’est entretenus avec les agents de la police française (Photo : Daan Bauwens).

La grande différence, c’est que la France n’est pas frappée par la même pauvreté, le même chômage vertigineux, les mêmes violences, le même gouvernement corrompu, sans parler de la police. La mafia colombienne a réussi à faire de la Côte d’Ivoire, un État défaillant, un maillon indispensable du commerce international de la cocaïne.

« La ‘Ndrangheta, entre autres, s’occupe d’assurer le transport d’Abidjan vers l’Italie et la Belgique »

Le coke à destination d’Anvers, de Naples ou de Rotterdam fait souvent escale à Dakar, Lagos ou Abidjan d’abord. Dans le monde de la lutte internationale contre la criminalité, cette route est appelée Highway 10, référence à la dixième latitude, et c’est la route la plus courte de l’Amérique du Sud à l’Afrique de l’Ouest. Pendant des siècles, des millions d’esclaves ont été amené·es en Amérique par cette route, maintenant ce sont des dizaines de tonnes de cocaïne qui partent dans la direction opposée chaque année. La ‘Ndrangheta, entre autres, s’occupe ensuite d’assurer le transport d’Abidjan vers l’Italie et la Belgique.Avec les producteurs de cocaïne colombiens

par Kristian Ejlebæk Nielsen; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek

C’est justement le sujet de cette dernière interview sur la plage d’Assouindé. En septembre 2018, 1,2 tonne de cocaïne d’une valeur marchande de 250 millions d’euros a été interceptée dans le port de Santos, au Brésil, à destination d’Abidjan. La drogue était cachée dans des machines de construction lourdes. Le transport était organisé par la ‘Ndrangheta et la Camorra napolitaine.

Les drogues étaient cachées dans la ferronnerie des machines de construction lourdes (Photo : Alfândega da Receita Federal do Brasil em Santos).

On doit donc y rencontrer Sylvain Coué, l’agent qui avait arrêté en pleine nuit dix-huit suspects de cette opération quelques semaines avant cet entretien. Le rendez-vous a déjà changé plusieurs fois d’heure et de date, mais le dernier jour de notre séjour, on reçoit le message de confirmation. Dans un bar sous un grand voile foncé, près de là où les pêcheurs mettent les bateaux à l’eau, il n’y aura pas un, mais trois agents de police.

Couvert d’une casquette rouge, Sylvain Coué est un cinquantenaire du genre bavard. Il commande des expressos pour tout le monde, s’allume une cigarette et commence à raconter : « J’avais reçu l’info de la police brésilienne qu’il y avait 1,2 tonnes en route pour Abidjan », dit-il à propos de l’opération, « J’avais reçu l’adresse du dépôt où les engins de construction allaient arriver et être démantelés. En même temps j’avais reçu l’info de la police italienne qu’un membre de la ‘Ndrangheta venait d’être envoyé ici. On l’a suivi dès son arrivée et il s’est dirigé directement vers le dépôt de démantèlement au port. La 1,2 tonne allait y être sortie des engins, emballée et envoyée dans des containers vers l’Italie. »

Sacs de cocaïne cachés dans un bulldozer (Photo : Alfândega da Receita Federal do Brasil em Santos).

Les propriétaires du dépôt n’appartenaient pas à la « Ndrangheta mais à la Camorra, la mafia napolitaine. Ils tenaient également la pizzeria « Regina Margherita » au centre d’Abidjan. « Tout se passait autour de ce restaurant et comme j’avais besoin d’un nom pour l’opération, je l’ai baptisée “The Spaghetti Connection”. Je pensais que ça ferait rire tout le monde. Pizza Connection, French Connection, Italian Connection, ils avaient tous été utilisés auparavant. Ce n’était certes pas un restaurant de spaghetti, mais bon. »

« Dans les domiciles des suspect·es, on a retrouvé des Uzis, des armes automatiques, 100 000 dollars en cash, des voitures de luxe et un nombre impressionnant de montres de luxe »

Les agents des brigades de stupéfiants de France, Brésil, Nigeria, Burkina Faso, Togo, Benin et Ghana se sont rassemblés à Abidjan sous couvert d’une police maritime. Le Guardia di Finanza de Genua, la direction centrale de stupéfiants de Rome et la police de Reggio Calabria formaient la délégation italienne. Le 6 juin, les forces de l’ordre sont entrées en action. « Nous avions 18 équipes pour un nombre égale de cibles », raconte Sylvain, « il était six heures du matin et on les a tou·tes sorti·es du lit et placé·es sous arrestation. Tout le monde se trouvait à Abidjan, à l’exception d’un Italien qu’on a arrêté à la frontière du Liberia. » Dans les domiciles des suspect·es, on a retrouvé des Uzis, des armes automatiques, 100 000 dollars en cash, des voitures de luxe et un nombre impressionnant de montres de luxe. « L’attirail classique du bon maffioso, quoi », commente Sylvain. Des 18 suspect·es, seulement cinq pouvaient être retenu·es grâce aux preuves suffisantes. Il s’agit de quatre Italiens et une Ivoirienne.Des dealers expliquent ce qu’est « un bon pigeon »

par Ezra Salander

Sylvain précise qu’il a reçu carte blanche et la totale confiance des autorités ivoiriennes dès le début de l’enquête. Pourquoi ? En mars 2016, des tireurs avaient ouvert le feu sur les baigneur·ses de la station touristique de Grand-Bassam. Dix-neuf personnes avaient perdu la vie et Al-Qaïda avait revendiqué l’attaque. Cette même année, huit tonnes de cocaïne destinées à Abidjan ont été interceptées à la frontière entre la Bolivie et l’Argentine.

Une maison abandonnée de Grand-Bassam, où l’attentat terroriste a eu lieu il y a quatre ans.

« Ça a donné de quoi réfléchir au gouvernement : il fallait prendre tout ça au sérieux », dit Sylvain, « Huit tonnes est une quantité gigantesque. Ça fait 30 ans que j’évolue dans ce milieu, et je n’ai toujours pas la moindre idée de comment il est possible de distribuer de telles quantités, ni de les dissimuler. Que se passe-t-il avec tous ces bénéfices ? Servent-ils au financement d’activités terroristes ? C’est pour cela qu’on a pu compter sur le soutien des autorités ivoiriennes. »

On veut bien le croire, mais le policier français évite la question clé : qui protège la mafia en Afrique ? On l’a découvert à Abidjan et c’est l’objet de la suite de cette enquête.

*Pour des raisons de confidentialité, les noms utilisés sont fictifs.

Cette série a été réalisée avec le soutien du Money Trail Project (www.money-trail.org).

Cet article a été publié sur VICE FRBE.

Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest : Partie 2/5

« La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police ; tout est payé par les chefs de la mafia colombienne. »

Par Daan Bauwens et Nicholas Ibekwe29 May 2020, 8:32amShareTweetSnap

Suivez la série sur la page : « Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest ».

Si vous aimez sniffer, et que vous comptez bien y aller de plus belle avec le déconfinement, voici un petit retour à la réalité pour vous : la trace coke que vous appréciez tant ne fait pas seulement des ravages dans votre nez, mais aussi en Afrique de l’Ouest. VICE est parti en mission à Abidjan, ville portuaire et capitale économique de la Côte d’Ivoire, mais aussi haut lieu stratégique du trafic de cocaïne.


Retour sur la Highway 10, la route de la cocaïne qui lie l’Amérique du Sud à l’Europe via l’Afrique de l’Ouest. Le 3 février dernier, à six heures et demie du soir, la marine ivoirienne intercepte une pirogue en bois avec pour équipage, cinq personnes et 411 kilos de cocaïne. Quatre jours plus tôt, la marine avait déjà repéré un voilier espagnol qui avait rendez-vous avec la pirogue, à 250 kilomètres au large de la Côte d’Ivoire. La cocaïne était conditionnée dans des emballages avec l’étiquette « Pacena Black », une bière bolivienne.Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest – Partie 1/5

PAR NICHOLAS IBEKWE ET DAAN BAUWENS

La marine ivoirienne qui intercepte la cargaison de cocaïne ; ça peut sembler logique, mais ça ne l’est pas tant que ça en Afrique de l’Ouest, où les autorités semblent bien plus susceptibles de prêter main forte aux cartels.

Ce qui suit semble tout droit sorti d’une série de crimes.

LES PAQUETS DE COCAÏNE INTERCEPTÉS DANS UNE PIROGUE LE 3 FÉVRIER. ELLES PORTENT DES ÉTIQUETTES « PACENA BLACK », UNE BIÈRE BOLIVIENNE (PHOTO : MARINE NATIONAL CÔTE D’IVOIRE).

Le 12 Août 2008 à neuf heures du soir, Zainab Conté, l’épouse du président de la Guinée Lansana Conté, a été arrêtée à la frontière de la Sierra Leone. Elle avait voyagé dans un convoi de trois voitures de luxe transportant plusieurs centaines de milliers d’euros et de dollars en espèce, ainsi que quelques lingots d’or. Craignant un conflit international avec de possibles attaques de l’armée guinéenne, elle a été libérée douze heures plus tard suite à l’appel téléphonique du président guinéen à celui du Sierra Leone.

La raison de la visite de Zainab Conté en Sierra Leone : le rachat de la cargaison d’un avion qui avait été laissé sur le tarmac de l’aéroport international de Lungi un mois auparavant. La marchandise a été immédiatement saisie et se composait de 700 kilos de cocaïne, de fusils AK-47, et de munitions. La cargaison appartenait vraisemblablement au trafiquant de drogue et d’êtres humains Ousmane Conté, fils ainé du président guinéen. L’avion volait sous une fausse bannière de la Croix-Rouge.Avec les minots des réseaux de deal marseillais

PAR PIERRE LONGERAY

Toutes ces infos ont été divulguées suite aux fuites des câbles de l’ambassade américaine en Sierra Leone qui ont fait l’objet d’un rapport de l’ONU. Depuis l’ouverture de la Highway 10 en 2006, les cartels de drogue colombiens ont tout fait pour mettre les chefs d’État et les gouvernements africains dans leur poche – et avec succès.

Mais ce n’est pas tout : en 2013, José Bubo Na Tchuto, amiral de la marine de la Guinée-Bissau voisine, a été arrêté sur son luxueux yacht par la Drug Enforcement Administration (brigade des stupéfiants Américaine, ndlr.) et envoyé dans une prison de New York directement en avion. Le vice-amiral s’est révélé être l’un des plus grands importateurs de cocaïne du continent africain. Le chef du service de renseignement de la capitale Bissau a été par la suite immédiatement renvoyé, faute de ne pas avoir remarqué les activités secrètes des Etats-Unis.

UNE PIROGUE AU LARGE DES CÔTES D’ABIDJAN. LES PIROGUES SONT SOUVENT UTILISÉES POUR LE TRAFIC DE DROGUE (PHOTO : DAAN BAUWENS).

C’est le deuxième jour de nos recherches à Abidjan. Devant nous se trouve un Français, la soixantaine. Il était le conseiller personnel de l’ex-président, est toujours haut placé dans le monde politique et – on ne l’apprendra que plus tard – travaille pour les services secrets français. « La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police, de l’enseignement ; tout a été payé par les chefs de la mafia colombienne, qui ont construit des villas de luxe les unes après les autres sur toute la côte guinéenne », explique-t-il.

On se donne rendez-vous à Marcory, la banlieue libanaise d’Abidjan, dans un bar au style colonial. Il y a des palmiers en plastiques, des serveurs portent des arcs blancs tandis que des serveuses aux décolletés plongeants s’agrippent autour du cou de notre contact et l’embrassent de temps à autre sur la bouche.

« La Guinée est devenue un État narcotrafiquant à part entière. Tout le budget de l’État, les salaires des ministres, de la police, de l’enseignement ; tout est payé par les chefs de la mafia colombienne »

Rien ne semble le déstabiliser. Il poursuit : « Après la chute de l’amiral Bubo Na Tchuto, tout a changé. La cocaïne est arrivée dans plusieurs ports de la côte ouest africaine, mais surtout à Dakar et à Abidjan. »La mafia italienne m’a kidnappé et enfermé pendant 831 jours

PAR NICCOLÒ CARRADORI; TRADUIT PAR SANDRA PROUTRY-SKRZYPEK

Il n’a pas de preuve directe de l’infiltration de la mafia au sein des plus hauts échelons politiques ivoriens, à une exception près. Il ouvre son portefeuille et sort son permis de conduire. « Jetez un coup d’oeil. Il n’est pas incroyablement bien fait ce permis de conduire ? » Il brandit la carte plastifiée, pas plus grande qu’une carte de visite. « Il est fabriqué par une société spécialisée dans les permis de conduire. Notre ministre des transports est allé jusqu’à Medellin pour trouver une entreprise capable de faire d’aussi bons permis de conduire. Apparemment, on ne peut imprimer et plastifier aussi bien nulle part ailleurs qu’à Medellin. »

RAFFINERIES DE PÉTROLE DANS LE PORT D’ABIDJAN, DÉSORMAIS L’UNE DES PLAQUES TOURNANTES DU TRAFIC DE COCAÏNE EN AFRIQUE DE L’OUEST, APRÈS LA GUINÉE-BISSAU (PHOTO : DAAN BAUWENS).

« En tant qu’agent du gouvernement, j’ai enquêté sur les raisons pour lesquelles nos permis de conduire doivent être fabriqués en Colombie. Notre rapport a montré que personne n’avait aucune raison valable. Il a été rejeté sept fois par le Conseil des ministres. »

Il ne peut, ou ne veut pas, nous donner d’informations supplémentaires sur le trafic de cocaïne à Abidjan, mais veut nous aider dans notre démarche. Il pense qu’on devrait investiguer dans le monde du show-business. Comme dans d’autres pays africains, l’industrie de la musique servirait à blanchir les profits du trafic de drogue. En Côte d’Ivoire, les stars de la pop vivent comme des millionnaires, mais on ne sait pas d’où vient leur argent puisque seul un petit pourcentage de leurs fans a les moyens d’acheter des disques ou des places de concert.

« En Côte d’Ivoire, les stars de la pop vivent comme des millionnaires, mais on ne sait pas d’où vient leur argent puisque seul un petit pourcentage de leurs fans a les moyens d’acheter des disques ou des places de concert »

Le nom de DJ Arafat est le premier à sortir. DJ Arafat était chanteur, la plus grande star du très populaire style de musique ivoirienne : le Coupé-décalé. Décédé l’an dernier, il cultivait une certaine image de bad boy des ghettos d’Abidjan, là où les gangs de jeunes font souvent la loi. Il entretenait aussi de très bonnes relations avec le ministre de la Défense Hamed Bakayoko, qui serait encore plus puissant dans ce pays que le président Alassane Ouattara. « C’était un bon vivant, il était propriétaire d’une boîte de nuit à Paris et a une discothèque dans le sous-sol de sa villa à Riviera », précise notre source.Loading video

On connaît le quartier de la Riviera, aussi surnommée Beverly Hills par les habitant·es d’Abidjan. Pour échapper au contrôle de l’État et des services secrets, on s’est installés dans ce quartier grâce à l’aide de notre réseau personnel. On a obtenu l’autorisation officielle du ministère ivoirien de la Communication pour rédiger cette enquête sur la cocaïne ; l’État sait de ce qu’on fait ici, mais pas – encore – l’endroit où l’on vit.Mon ascension au sein d’un réseau de prostitution de luxe parisien

PAR MARION BOUSCAYROL

Un coup de bol presque inespéré – et on ne le saura qu’au bout d’une demi-semaine – : le ministre de la Défense est notre voisin. On peut voir qui entre et qui sort de chez lui à tout moment. Mais l’espionnage se fait dans les deux sens. Une semaine après le début de l’enquête, un petit logo de micro apparaît soudainement sur l’un de nos iPhones. On le prend comme un avertissement, à partir de maintenant on va devoir être encore plus prudents.

Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest – Partie 3/5

« Le ministre de la Défense, le plus grand trafiquant de cocaïne ? Je le sais. Et tout le monde le sait. »

par Nicholas Ibekwe et Daan Bauwens05 Juin 2020, 7:38am

Photos : Daan Bauwens (à gauche) & Donikz⁠/Shutterstock (à droite) 

Suivez la série sur la page : « Comment votre conso de coke fout la merde en Afrique de l’Ouest ».

Si vous aimez sniffer, et que vous comptez bien y aller de plus belle avec le déconfinement, voici un petit retour à la réalité pour vous : la trace coke que vous appréciez tant ne fait pas seulement des ravages dans votre nez, mais aussi en Afrique de l’Ouest. VICE est parti en mission à Abidjan, ville portuaire et capitale économique de la Côte d’Ivoire, mais aussi haut lieu stratégique du trafic de cocaïne.


Recap de l’épisode précédent : la Highway 10 est la route de la drogue qui lie l’Amérique du Sud à l’Europe via l’Afrique de l’Ouest. Après que la Guinée-Bissau ait été, pendant des années, la plaque tournante des cartels colombiens qui voulaient acheminer la cocaïne vers l’Europe en passant par l’Afrique de l’Ouest, les mafias se sont étendues aux ports de Dakar et d’Abidjan il y a quelques années. Ces cartels colombiens recrutent des alliés dans les plus hautes sphères de la politique ouest-africaine.

Nous sommes à Abidjan pour savoir si c’est aussi le cas ici, et on se retrouve par hasard dans une planque près de la villa du ministre de la Défense, Hamed Bakayoko, un pion central dans le trafic de cocaïne d’après les renseignements de l’agent des services secrets français qu’on a rencontré plus tôt. port d'Abidjan commerce international de cocaine Le soir tombe sur le port d’Abidjan, un des maillons essentiels du commerce international de la cocaïne (Photo : Daan Bauwens).

– « Une enquête sur le trafic de cocaïne ? »
– « Oui. »
– « Téléphonez à votre voisin, le ministre de la Défense, il sait tout. Vous savez qu’il a une discothèque dans son sous-sol ? Mais soyez très, très prudents. »

Ces recommandations ne viennent pas de n’importe qui, mais d’une personne haut placée de l’impénétrable ambassade américaine à Abidjan, d’où les États-Unis surveillent d’ailleurs toute la région ouest-africaine. Notre planque dans le Beverly Hills local se trouve dans le quartier où résident de grands noms de l’industrie et de la politique. Par hasard, le diplomate américain – on ne peut pas révéler son identité – est assis à notre table de petit déjeuner lors de la fête de la Tabaski (c’est un ami de notre hôte) ; c’est comme ça qu’on appelle l’Aïd en Afrique de l’Ouest. C’est un jour férié en Côte d’Ivoire, donc on espère que les services secrets sont aussi en congé.

Les jours précédant et suivant la Tabaski, la recherche prend de l’ampleur. La veille, on a rencontré un escort boy à Gonzagueville, l’un des quartiers les plus pauvres d’Abidjan situé entre l’aéroport international, le port maritime de Port-Bouët et une autoroute. Derrière cette autoroute se trouve une parcelle de terre abandonnée récemment achetée par le roi du Maroc. Sur une distance de quinze kilomètres, les marchés, les mosquées, les églises, les écoles, les maisons et leurs habitant·es ont dû céder leur place au projet des nouveaux bungalows de Mohammed VI, sans aucune compensation.

« Le ministre de la Défense, le plus grand trafiquant de cocaïne ? Je le sais. Et tout le monde le sait »

À quatre heure de l’après-midi, sous une chaleur écrasante, on retrouve dans un bar ce travailleur du sexe qui dit avoir des informations sur le ministre de la Défense. « Je le connais. Je connais sa maison à Beverly Hills. J’étais son partenaire sexuel. Mais on n’est plus en bons termes. » Il ajoute : « Le ministre de la Défense, le plus grand trafiquant de cocaïne ? Je le sais. Et tout le monde le sait. »

Ce n’était pas le cas un an plus tôt. Un chef de la mafia nigériane nommé John gérait la majeure partie de l’importation et de l’exportation de cocaïne. L’histoire suit le même schéma que celle de la Highway 10 : au départ, les cartels colombiens ont cherché l’aide de la mafia nigériane pour faire passer la cocaïne par l’Afrique de l’Ouest. La mafia nigériane avait besoin de l’aide des autorités des ports mondiaux. Ces autorités sont payées en coke, ont une vue sur l’activité et voient rapidement combien d’argent elles peuvent gagner dessus.

Conséquence : les hommes de main locaux, qui ont accès au port, investissent également dans l’achat de cocaïne afin d’en vendre eux-mêmes. Ça s’est produit à Abidjan, et se produit tout aussi bien dans le port d’Anvers aujourd’hui. S’en suit généralement une forte lutte de pouvoir entre les anciens et les nouveaux venus.

« John était un milliardaire », explique notre informateur, « il faisait passer la coke par le port et approvisionnait les ghettos d’Abidjan. Dans le ghetto de Washington, il possédait un fumoir illégal (un fumoir est l’équivalent ivoirien d’un coffeeshop, à l’exception du fait que les gens y fument principalement du crack qui ne peut être consommé que sur place, ndlr.) pouvant accueillir jusqu’à 300 personnes. Avec les recettes, il a construit l’hôtel Free World et la discothèque Blue Rock. Je le connaissais bien, il était sympa. À un moment donné, il a acheté de nouveaux vêtements pour tou·tes les consommateur·ices de son plus grand fumoir. Il a fait don de montants records à des orphelinats. Et surtout : il était très ami avec le ministre de la Défense. »hotel Free World mafia nigériane L’hôtel Free World du trafiquant de drogue nigérian John (Photo : Daan Bauwens).

Le 19 décembre 2018, l’empire de John s’écroule. Il est arrêté et se trouve actuellement dans la prison tristement célèbre de la MACA à Abidjan. « La fin d’une petite guerre de succession. C’était purement politique. Le ministre de la Défense voulait une plus grande part des revenus, donc il voulait devenir l’associé de John, qui a refusé. Résultat : il s’est fait arrêter. »

« Enfin, sa liberté de mouvement a beau avoir été restreinte, mais son réseau de jeunes dealers est toujours intact et continue à travailler pour lui. »

Il n’y a aucune preuve que l’escort dit la vérité. Mais presque tous les éléments de son histoire sont confirmés par d’autres sources. Pour en revenir au diplomate américain de haut rang à côté de qui on était assis, lui aussi nous a confirmé l’implication de notre voisin dans le trafic de cocaïne.

« Les complices locaux sont payés en coke. Mais pour être vendue, cette coke a besoin d’un marché »

Le jour-même, on visite les ghettos du quartier d’Adjamé, où se trouve l’un des plus grands fumoirs de John. Le fumoir est surveillé par un Babatché, un « grand père » qui impose une discipline stricte aux utilisateur·ices du fumoir, et qui s’arrange avec la police et la gendarmerie qui viennent y chercher leur commission tous les jours.

Les fumoirs sont directement liés à la Highway 10 puisque les complices locaux sont payés en coke. Mais pour être vendue, cette coke a besoin d’un marché. Selon les derniers chiffres de 2014, il y avait 400 fumoirs à Abidjan et on estime à 10 000 le nombre de consommateur·ices. Avec un tel débouché pour le crack bon marché, les grossistes d’un pays pauvre font encore les bénéfices nécessaires. Il arrive que des perquisitions aient lieu, mais les Babatchés sont informés à l’avance. Lorsqu’un fumoir est mis à plat par la police, il réouvre généralement le lendemain.

On entre dans le quartier directement après la grande prière à la gare routière centrale. On passe lentement devant un fumoir qui est construit contre le mur arrière d’un poste de gendarmerie. On sort de la voiture un peu plus loin. Sur le chemin de terre, les hommes ont déjà commencé à égorger des chèvres et des vaches. Une porte battante s’ouvre. À l’intérieur, une trentaine de jeunes fument du crack, la tête penchée en avant. gare routière centrale d'Adjamé fête de la Tabaski Gare routière centrale d’Adjamé, juste après la prière pour Tabaski (Photo : Daan Bauwens).

Sur le chemin du retour, les bordures de routes sont couvertes de carcasses et de sang. Quand on arrive à notre planque à Beverly Hills, un homme déguisé en Michael Jackson chante devant le ministre de la Défense. Il est chassé par des soldats en uniforme. Juste après, sept Range Rovers de luxe, blancs, beiges et gris arrivent en file. Les soldats ouvrent le portail, se mettent en position et saluent les voitures.

Ce qu’on découvrira par la suite, c’est que cet après-midi et ce soir-là, le ministre de la Défense a organisé une house party pour la crème de l’industrie musicale ivoirienne. Détail important : DJ Arafat n’avait pas été invité, ayant perdu les faveurs de son parrain – les deux hommes étaient si proches que Bakayoko considérait Arafat comme son filleul et le disait ouvertement lors d’interviews à la télévision. Arafat roulait sur sa moto cette nuit-là, à quelques kilomètres de la fête à laquelle il n’était pas invité. Une voiture le percute. Arafat est propulsé de sa moto et meurt un peu plus tard à l’hôpital.

Cette série a été réalisée avec le soutien du Money Trail Project (www.money-trail.org).

Cet article a été publié sur VICE FRBE.

https://www.vice.com/fr/series/e643mr/comment-votre-conso-de-coke-fout-la-merde-en-afrique-de-louest

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