Combattre le colonialisme monétaire avec le code open-source de Bitcoin (BTC)


– par Gloire Kambale Wanzavalere

La France passe par le colonialisme monétaire pour asservir 15 Nations africaines. Bitcoin pourrait-il constituer une porte de sortie?

Avertissement : cet article est une traduction d’un essai d’Alex Gladstein. Nous avons fait la traduction avec l’accord de l’auteur. Vous pouvez retrouver l’article original (en anglais) sur Bitcoin Magazine.

À l’automne 1993, la famille de Fodé Diop économisait pour garantir son avenir. Jeune homme (18 ans) brillant vivant au Sénégal, Fodé avait devant lui une belle carrière de basketteur et d’ingénieur. Son père, un instituteur, l’avait aidé à trouver de l’inspiration dans les ordinateurs et dans la connexion avec le monde qui l’entourait. Ses talents d’athlète, eux, lui avaient valu des offres d’études en Europe et aux États-Unis.

Mais tout avait changé à son réveil, un matin du 12 janvier 1994. Du jour au lendemain, sa famille a perdu la moitié de ses économies. Non pas à cause d’un vol, d’un braquage de banque ou d’une faillite d’entreprise, mais à cause de la dévaluation de la monnaie, une monnaie imposée par une puissance étrangère basée à plus de5 000 kilomètres de là.

La veille, au soir, des officiels français avaient rencontré leurs homologues africains à Dakar pour discuter du sort du “Franc de la Communauté Financière Africaine”, connu sous le nom de franc CFA ou “seefa” pour faire plus court. Pendant toute la vie de Fodé, le franc CFA était rattaché au franc français à un taux de 1 pour 50 mais tard dans la nuit, à minuit, à la fin de la réunion, une annonce a fixé le nouveau taux à 1 pour 100.

L’ironie cruelle était que le destin économique de millions de Sénégalais était complètement hors de leur contrôle. Aucune protestation ne pouvait renverser leurs maîtres économiques.

Pendant des décennies, de nouveaux présidents se sont succédé, mais l’accord financier n’a jamais changé. Contrairement à une monnaie fiduciaire typique, le système était bien plus insidieux. C’était du colonialisme monétaire.

LA MÉCANIQUE DU SYSTÈME CFA
Dans leur ouvrage révélateur, “Africa’s Last Colonial Currency : The CFA Franc Story”, les économistes Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla racontent l’histoire tragique et parfois choquante du franc CFA.

La France, comme d’autres puissances européennes, a colonisé de nombreuses nations dans le monde à l’époque de son âge d’or impérial, souvent de façon brutale. Après son occupation par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial français a commencé à se désintégrer. Les Français se sont battus pour conserver leurs colonies, infligeant au passage un énorme bilan humain. Malgré une série de guerres mondiales coûteuses, la France perd l’Indochine, puis la Syrie et le Liban, et enfin son territoire en Afrique du Nord, y compris l’Algérie, une colonie riche en pétrole et en gaz. Mais la France était déterminée à ne pas perdre ses territoires en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Ceux-ci avaient fourni la main-d’œuvre militaire pendant les deux guerres mondiales et offert une corne d’abondance de ressources naturelles – dont l’uranium, le cacao, le bois et la bauxite – qui avaient enrichi et soutenu la métropole.

À l’approche de 1960, la décolonisation semblait inévitable. L’Europe était unanime pour se désengager de l’Afrique après des décennies de déprédations et de pillage institutionnalisé. Mais les autorités françaises ont compris qu’elles pouvaient avoir le beurre et l’argent du beurre en cédant le contrôle politique tout en conservant le contrôle monétaire.

Cet héritage est toujours d’actualité dans 15 pays francophones qui utilisent une monnaie contrôlée par Paris : Sénégal, Mali, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Togo, Bénin, Burkina Faso, Niger, Cameroun, Tchad, République centrafricaine, Gabon, Guinée équatoriale, République du Congo et Comores.

En 2021, les Français exercent encore un contrôle monétaire sur plus de 2,5 millions de kilomètres carrés du territoire africain, soit une superficie équivalente à 80 % de celle de l’Inde.

La France a entamé la décolonisation en 1956 avec “La Loi-cadre Defferre”, un texte de loi accordant plus d’autonomie aux colonies et créant des institutions démocratiques et le suffrage universel. En 1958, la Constitution française est modifiée pour mettre en place la communauté : un groupe de territoires d’outre-mer autonomes et administrés démocratiquement. Le président Charles de Gaulle a fait le tour des colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale pour proposer une autonomie sans indépendance par le biais de la communauté ou une indépendance totale immédiate. Il a été clair sur le fait que la première solution présentait des avantages et une certaine stabilité, tandis que la seconde comportait de grands risques, voire le chaos.

En 1960, la France avait en une population plus importante – environ 40 millions d’habitants – que les 30 millions d’habitants de ce qui est aujourd’hui les 15 nations du CFA. Mais aujourd’hui, 67 millions de personnes vivent en France et 183 millions dans la zone CFA. Selon les projections de l’ONU, en 2100, la France comptera 74 millions d’habitants et les pays du CFA plus de 800 millions. Étant donné que la France tient toujours leur destin financier entre ses mains, la situation ressemble de plus en plus à un apartheid économique.

Lorsque le franc CFA a été introduit en 1945, il valait 1,7 franc français. En 1948, il a été renforcé à 2 francs français. Mais lorsque le franc CFA a été rattaché à l’euro à la fin des années 90, il valait 0,01 franc français. Il s’agit là d’une dévaluation de 99,5 %. Chaque fois que la France a dévalué le franc CFA, elle a augmenté son pouvoir d’achat par rapport à ses anciennes colonies et a rendu l’importation de biens essentiels. En 1992, le peuple français a pu se prononcer sur l’adoption ou non de l’euro par le biais d’un référendum national. Les ressortissants du CFA se sont vu refuser ce droit et ont été exclus des négociations visant à rattacher leur monnaie à une nouvelle devise.

Le mécanisme exact du système CFA a évolué depuis sa création, mais la fonctionnalité de base et les méthodes d’exploitation sont restées inchangées. Elles sont décrites par ce que Pigeaud et Sylla appellent la “théorie de la dépendance”, selon laquelle les ressources des nations en développement sont “continuellement drainées au profit des nations riches … les nations riches n’investissent pas dans les nations à faible revenu pour les rendre plus riches… [cette] exploitation a évolué au fil du temps, passant de régimes d’esclavage brutaux à des moyens plus sophistiqués et moins évidents de maintenir la servitude politique et économique”.

Trois banques centrales desservent aujourd’hui les 15 pays du CFA : la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pour les pays d’Afrique occidentale, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) pour les pays d’Afrique centrale et la Banque centrale des Comores (BCC) pour les Comores. Les banques centrales détiennent les réserves de change (c’est-à-dire l’épargne nationale) des différents pays de leur région, qui doivent conserver en permanence 50 % de ces réserves auprès du Trésor français. Ce chiffre, aussi élevé soit-il, est le résultat de négociations historiques. À l’origine, les anciennes colonies devaient conserver 100 % de leurs réserves en France, et ce n’est que dans les années 70 qu’elles ont obtenu le droit d’en contrôler une partie et de céder “seulement” 65 % à Paris. Les pays de la zone CFA n’ont aucun pouvoir discrétionnaire sur leurs réserves stockées à l’étranger. Ils ne savent pas comment cet argent est dépensé. Entre temps, Paris sait exactement comment l’argent de chaque nation CFA est dépensé, car elle gère des “comptes d’opérations” pour chaque pays dans les trois banques centrales.

Par exemple, lorsqu’une société ivoirienne de café vend pour un million de dollars de marchandises à un acheteur chinois, les yuans de l’acheteur sont échangés en euros sur un marché des changes français. Ensuite, le Trésor français reprend les euros et crédite le montant en francs CFA sur le compte ivoirien à la BCEAO, qui crédite ensuite le compte local du cafetier. Tout passe par Paris. Selon Pigeaud et Sylla, la France fabrique encore l’ensemble des billets et pièces utilisés dans la région CFA – facturant 45 millions d’euros par an pour ce service – et détient toujours 90 % des réserves d’or des pays du CFA, soit environ 36,5 tonnes.

Le système CFA confère cinq avantages majeurs au gouvernement français : des réserves qu’il peut utiliser à sa guise ; de grands marchés pour des exportations coûteuses et des importations bon marché ; la possibilité d’acheter des minéraux stratégiques dans sa monnaie nationale sans épuiser ses réserves ; des prêts avantageux lorsque les pays de la zone CFA sont créditeurs et des taux d’intérêt favorables lorsqu’ils sont endettés (pendant une grande partie de l’histoire, le taux d’inflation français a même dépassé le taux d’intérêt des prêts, ce qui signifie, en fait, que la France obligeait les pays de la zone CFA à payer des frais pour stocker leurs réserves à l’étranger) ; et, enfin, un “double prêt”, dans lequel une nation CFA emprunte de l’argent à la France, et, en cherchant à déployer le capital, n’a guère d’autre choix, étant donné les circonstances macroéconomiques perverses, que de passer des contrats avec des entreprises françaises. Cela signifie que le capital de l’emprunt revient immédiatement à la France, mais la nation africaine doit encore supporter le capital et les intérêts.

Cela conduit à une sorte de phénomène de “recyclage du pétrodollar” (similaire à la façon dont l’Arabie saoudite prendrait les dollars gagnés par les ventes de pétrole pour les investir dans les bons du Trésor américain), car les exportateurs de la zone CFA vendaient historiquement des matières premières à la France, une partie des recettes étant collectée par la banque centrale régionale et “réinvestie” dans la dette de la métropole par le biais de la dette publique française ou, aujourd’hui, européenne. Et puis il y a la convertibilité sélective du franc CFA. Les entreprises peuvent facilement vendre leurs francs CFA contre des euros aujourd’hui (auparavant des francs français), mais les citoyens qui détiennent des francs CFA en dehors de la zone de leur banque centrale ne peuvent les échanger nulle part. Ils sont à peu près aussi inutiles que les cartes postales. Si un Ivoirien quitte son pays, il doit d’abord échanger ses billets contre des euros, dont le Trésor français et la Banque centrale européenne (BCE) extraient le seigneuriage par le biais du taux de change.

La répression monétaire en jeu réside dans le fait que la France oblige les pays de la zone CFA à conserver une quantité énorme de réserves dans les coffres Parisiens, empêchant ainsi les Africains de créer du crédit intérieur. Les banques centrales régionales finissent par prêter très peu à des taux très élevés, au lieu de prêter plus à des taux bas. Et les pays du CFA finissent, contre leur gré, par acheter de la dette française ou, aujourd’hui, européenne, avec leurs réserves stratégiques.

La partie la plus surprenante, sans doute, est le privilège spécial du premier droit de refus sur les importations et les exportations. Si vous êtes un producteur de coton malien, vous devez d’abord proposer vos marchandises à la France, avant d’aller sur les marchés internationaux. Ou si vous êtes au Bénin et que vous voulez construire un nouveau projet d’infrastructure, vous devez prendre en considération les offres françaises avant les autres. Historiquement, cela signifie que la France a pu accéder à des biens moins chers en provenance de ses anciennes colonies et vendre ses propres biens et services à des prix supérieurs à ceux du marché.

Pigeaud et Sylla appellent cela la continuation du “pacte colonial”, qui s’articulait autour de quatre principes fondamentaux : “les colonies sont interdites d’industrialisation et doivent se contenter de fournir des matières premières à la métropole qui les transforme en produits finis qui sont ensuite revendus aux colonies ; la métropole jouit du monopole des exportations et importations coloniales ; elle détient également le monopole de l’expédition des produits coloniaux à l’étranger ; enfin, la métropole accorde des préférences commerciales aux produits des colonies.”

Il en résulte une situation où “les banques centrales disposent d’abondantes réserves de change rémunérées à des taux faibles, voire négatifs en réalité, dans lesquels les banques commerciales détiennent des liquidités excédentaires, où l’accès au crédit des ménages et des entreprises est rationné et où les États sont de plus en plus obligés, pour financer leurs projets de développement, de contracter des emprunts en devises à des taux d’intérêt insoutenables, ce qui favorise davantage la fuite des capitaux.”

Aujourd’hui, le système CFA a été “africanisé”, c’est-à-dire que les billets portent désormais la culture, la flore et la faune africaines et que les banques centrales sont situées à Dakar, Yaoundé et Moroni – mais ce ne sont là que des changements superficiels. Les billets de banque sont toujours fabriqués à Paris, les comptes d’opérations sont toujours gérés par les autorités françaises et des fonctionnaires français siègent toujours aux conseils d’administration des banques centrales régionales et détiennent de facto un droit de veto. C’est une situation remarquable où une citoyenne du Gabon voit un bureaucrate français prendre des décisions en son nom. Tout comme si, à la BCE ou à la Réserve fédérale, des Japonais ou des Russes prenaient des décisions pour les Européens et les Américains.

La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont historiquement travaillé de concert avec la France pour faire respecter le système CFA, et ont rarement, voire jamais, critiqué son caractère exploiteur. En fait, dans le cadre du système de Bretton Woods de l’après-guerre – où les Américains dirigeaient la Banque mondiale et les Européens le FMI – le poste de directeur général du FMI a souvent été occupé par un fonctionnaire français, tout récemment Christine Lagarde. Au fil des ans, le FMI a aidé la France à faire pression sur les pays de la zone CFA pour qu’ils poursuivent les politiques qu’elle souhaitait. Un exemple frappant est celui du début des années 90, lorsque la Côte d’Ivoire ne voulait pas dévaluer sa monnaie, mais que les Français faisaient pression pour un tel changement. Selon Pigeaud et Sylla, “à la fin de 1991, le FMI a refusé de continuer à prêter de l’argent à la Côte d’Ivoire, offrant au pays deux options. Soit le pays devrait rembourser les dettes contractées auprès du Fonds, soit il devrait accepter la dévaluation.” La Côte d’Ivoire et les autres pays de la zone CFA ont cédé et accepté la dévaluation trois ans plus tard.

En contradiction avec les valeurs de “liberté, égalité, fraternité”, les responsables français ont soutenu des tyrans dans la zone CFA au cours des six dernières décennies. Par exemple, trois hommes – Omar Bongo au Gabon, Paul Biya au Cameroun et Gnassingbé Eyadéma au Togo – ont tous les trois accumulés 120 ans au pouvoir. Tous auraient été chassés par leur peuple bien plus tôt si les Français ne leur avaient pas fourni argent, armes et couverture diplomatique. Selon Pigeaud et Sylla, entre 1960 et 1991, “Paris a mené près de 40 interventions militaires dans 16 pays pour défendre ses intérêts.” Ce chiffre est certainement plus élevé aujourd’hui.

Au fil du temps, le système CFA a servi à permettre à l’État français d’exploiter les ressources et la main-d’œuvre des nations africaines, sans leur permettre de consolider leur accumulation de capital et de développer leurs propres économies axées sur l’exportation. Les résultats ont été catastrophiques pour le développement humain.

Aujourd’hui, le PIB par habitant de la Côte d’Ivoire, ajusté de l’inflation (en dollars), est d’environ 1 700 dollars, contre 2 500 dollars à la fin des années 1970. Au Sénégal, il a fallu attendre 2017 pour que le PIB par habitant corrigé de l’inflation dépasse les sommets atteints dans les années 1960. Comme le notent Pigeaud et Sylla, “10 États de la zone franc ont enregistré leurs plus hauts niveaux de revenu moyen avant les années 2000. Au cours des 40 dernières années, le pouvoir d’achat moyen s’est détérioré presque partout. Au Gabon, le revenu moyen le plus élevé a été enregistré en 1976, soit un peu moins de 20 000 dollars. Quarante ans plus tard, il a diminué de moitié. La Guinée-Bissau a rejoint le [système CFA] en 1997, année où elle a enregistré le pic de son revenu moyen. 19 ans plus tard, celui-ci a chuté de 20 %”.

Dix des quinze pays de la zone CFA sont considérés comme faisant partie des “pays les moins developpés” du monde par les Nations unies, aux côtés de pays comme Haïti, le Yémen et l’Afghanistan. Dans divers classements internationaux, le Niger, la République centrafricaine, le Tchad et la Guinée-Bissau sont souvent considérés comme les pays les plus pauvres du monde. Les Français entretiennent, en fait, une version extrême de ce qu’Allen Farrington a appelé la “mine de capital”.

L’homme politique sénégalais Amadou Lamine-Guèye a un jour résumé le système CFA en disant que les citoyens n’avaient “que des devoirs et aucun droit” et que “la tâche des territoires colonisés était de produire beaucoup, de produire au-delà de leurs propres besoins et de produire au détriment de leurs intérêts plus immédiats, afin de permettre à la métropole un meilleur niveau de vie et un approvisionnement plus sûr”. La métropole, bien sûr, résiste à cette description. Comme l’a déclaré le ministre français de l’économie Michel Sapin en avril 2017, “la France est là en tant qu’amie.”

Maintenant, le lecteur peut se demander : les pays africains résistent-ils à cet abus ? La réponse est oui, mais ils paient un lourd tribut. Les premiers leaders nationalistes de l’ère de l’indépendance africaine ont reconnu la valeur de la liberté économique.

“L’indépendance n’est que le prélude à une lutte nouvelle et plus engagée pour le droit de mener nos propres affaires économiques et sociales […] sans être gênés par le contrôle et l’ingérence néocolonialistes écrasants et humiliants”, a déclaré Kwame Nkrumah en 1963, à la tête du mouvement qui a fait du Ghana la première nation indépendante d’Afrique subsaharienne. Mais tout au long de l’histoire de la région CFA, les dirigeants nationaux qui ont tenu tête aux autorités françaises ont eu tendance à mal s’en sortir.

En 1958, la Guinée a tenté de revendiquer son indépendance monétaire. Dans un discours célèbre, le nationaliste Sekou Touré déclare à Charles de Gaulle en visite : “Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage”, et quitte peu après le système CFA. Selon le Washington Post, “en réaction et en guise d’avertissement aux autres territoires francophones, les Français se sont retirés de la Guinée sur une période de deux mois, emportant tout ce qu’ils pouvaient. Ils ont dévissé des ampoules, retiré les plans des canalisations d’égouts de Conakry, la capitale, et même brûlé des médicaments plutôt que de les laisser aux Guinéens.”

Ensuite, en guise de représailles déstabilisantes, les Français ont lancé l’opération Persil, au cours de laquelle, selon Pigeaud et Sylla, les services secrets français ont contrefait d’énormes quantités des nouveaux billets de banque guinéens, puis les ont déversés “en masse” dans le pays. “Le résultat”, écrivent-ils, “fut l’effondrement de l’économie guinéenne”. Les espoirs démocratiques du pays ont été anéantis en même temps que ses finances, car Touré a pu asseoir son pouvoir dans le chaos et commencer 26 ans de règne brutal.

En juin 1962, le leader de l’indépendance du Mali, Modibo Keita, annonce la sortie du Mali de la zone CFA pour créer sa propre monnaie. M. Keita a expliqué en détail les raisons de cette décision, telles que la dépendance économique excessive (80 % des importations du Mali provenaient de France), la concentration des pouvoirs décisionnels à Paris et l’arrêt de la diversification et de la croissance économiques.

“Il est vrai que le vent de la décolonisation est passé sur le vieil édifice mais sans trop le secouer”, a-t-il déclaré à propos du statu quo. En réponse, le gouvernement français rendit le franc malien inconvertible. Une profonde crise économique s’en est suivi et Keita fut renversé par un coup d’État militaire en 1968. Le Mali a finalement choisi de réintégrer la zone CFA, mais les Français ont imposé deux dévaluations du franc malien comme conditions de réintégration et n’ont pas permis la réintégration avant 1984.

En 1969, lorsque le président nigérien Hamani Diori a demandé un accord plus “flexible”, dans lequel son pays aurait une plus grande indépendance monétaire, les Français ont dit niet. Ils l’ont menacé en retenant le paiement de l’uranium qu’ils récoltaient dans les mines du désert et qui devrait donner à la France une indépendance énergétique grâce à l’énergie nucléaire. Six ans plus tard, le gouvernement de Diori est renversé par le général Seyni Kountché, trois jours avant une réunion prévue pour renégocier le prix de l’uranium nigérien. Diori voulait augmenter le prix, mais son ancien maître colonial n’était pas d’accord. L’armée française était stationnée à proximité pendant le coup d’État mais, comme le notent sèchement Pigeaud et Sylla, elle n’a pas levé le petit doigt.

En 1985, le chef militaire révolutionnaire du Burkina Faso, Thomas Sankara, a été interrogé dans une interview : “Le franc CFA n’est-il pas une arme pour la domination de l’Afrique ? Le Burkina Faso compte-t-il continuer à porter ce fardeau ? Pourquoi un paysan africain a-t-il besoin, dans son village, d’une monnaie convertible ?”. Sankara a répondu : “Que la monnaie soit convertible ou non n’a jamais été la préoccupation du paysan africain. Il a été plongé contre son gré dans un système économique contre lequel il est sans défense.”

Sankara est assassiné deux ans plus tard par son meilleur ami et second, Blaise Compaoré. Aucun procès n’a jamais eu lieu. Au lieu de cela, Compaoré s’est emparé du pouvoir et a régné, jusqu’en 2014, en serviteur loyal et brutal du système CFA.

LE COMBAT DE FARIDA NABOUREMA POUR LA LIBERTÉ FINANCIÈRE DES TOGOLAIS

En décembre 1962, le premier dirigeant post-colonial du Togo, Sylvanus Olympio, a officiellement pris des mesures pour créer une banque centrale du Togo et un franc togolais. Mais le matin du 13 janvier 1963, quelques jours avant de cimenter cette transition, il est abattu par des soldats togolais qui avaient reçu une formation en France. Gnassingbé Eyadéma est l’un des soldats qui ont commis ce crime. Il a ensuite pris le pouvoir et est devenu le dictateur du Togo, avec le soutien total de la France, gouvernant pendant plus de cinq décennies et promouvant le franc CFA jusqu’à sa mort en 2005. Son fils gouverne encore aujourd’hui et le meurtre d’Olympio n’a jamais été élucidé.

La famille de Farida Nabourema a toujours été impliquée dans la lutte pour les droits de l’homme au Togo. Son père était un leader actif de l’opposition et a fait de la prison politique. Son père s’est opposé aux Français à l’époque coloniale. Aujourd’hui, elle est une figure de proue du mouvement démocratique du pays.

Farida avait 15 ans lorsqu’elle a appris que l’histoire de la dictature togolaise était intimement liée au franc CFA. À cette époque, au début des années 2000, elle avait commencé à se rapprocher de son père et lui posait des questions sur l’histoire de son pays. “Pourquoi notre premier président a-t-il été assassiné quelques années seulement après notre indépendance ?

La réponse : il s’est opposé au franc CFA.

En 1962, Olympio lance le mouvement vers l’indépendance financière vis-à-vis de la France. Le parlement vote en faveur de cette transition, de la création d’un franc togolais et de la détention de leurs réserves dans leur propre banque centrale. Farida est choquée d’apprendre qu’Olympio a été assassiné deux jours seulement avant que le Togo ne soit censé quitter l’accord CFA. Comme elle l’a dit : “Sa décision de rechercher la liberté monétaire a été perçue comme un affront à l’hégémonie en Afrique francophone. Ils avaient peur que d’autres suivent.”

Aujourd’hui, dit-elle, pour de nombreux militants togolais, le CFA est la principale raison de la recherche d’une liberté plus large. “C’est ce qui anime beaucoup de personnes dans le mouvement d’opposition”.

Les raisons sont claires. Farida dit que la France garde plus de la moitié des réserves du Togo dans ses banques, le peuple togolais n’a aucun contrôle sur la façon dont ces réserves sont dépensées. Souvent, ces réserves, gagnées par les Togolais, sont utilisées pour acheter de la dette française afin de financer les activités des Français. En fait, cet argent est souvent prêté à l’ancien maître colonial à un taux négatif. Les Togolais paient Paris pour qu’elle garde leur argent à leur place et financent ainsi le niveau de vie des Français.

En 1994, la dévaluation qui dissolu les économies de la famille de Fode Diop au Sénégal a aussi durement touché le Togo, provoquant une énorme augmentation de la dette, une réduction du financement public des infrastructures locales et une augmentation de la pauvreté.

“Rappelez-vous”, dit Farida, “notre gouvernement est obligé de donner la priorité à la détention de nos réserves dans la banque française plutôt qu’aux dépenses dans le pays, donc quand un choc survient, nous devons nous dégrader, pour nous assurer qu’une quantité appropriée de liquidités est dans les mains de Paris.”

Cela crée un climat de dépendance, où les Togolais sont obligés d’expédier des produits bruts à l’extérieur et de faire entrer des produits finis, sans jamais creuser pour s’en sortir.

Selon Farida, il y a environ 10 ans, le mouvement anti-CFA a commencé à prendre de l’ampleur. Grâce aux téléphones portables et aux médias sociaux, les gens ont pu s’unir pour s’organiser de manière décentralisée. Auparavant, les Ivoiriens et les Togolais luttaient chacun de leur côté, mais aujourd’hui, il existe un effort régional entre les militants.

Depuis des dizaines d’années, l’idée d’une monnaie “Eco” pour tous les pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), y compris les puissances économiques régionales que sont le Nigeria et le Ghana, a été lancée. Selon Farida, les Français ont essayé de détourner ce plan, y voyant un moyen d’étendre leur propre empire financier. En 2013, François Hollande, alors président, a formé une commission qui a créé un document pour l’avenir de la France en Afrique. Dans ce document, ils ont déclaré qu’il était impératif d’impliquer les pays anglophones comme le Ghana.

L’administration d’Emmanuel Macron tente maintenant de renommer le franc CFA l’Eco, dans un processus continu d’”africanisation” du système financier colonial français. Le Nigeria et le Ghana se sont retirés du projet Eco lorsqu’ils ont compris que les Français allaient continuer à en avoir le contrôle. Rien ne s’est encore produit officiellement, mais les pays actuellement gérés par la banque centrale de la BCEAO sont en passe de passer à cette monnaie d’ici 2027. Les Français auront toujours le pouvoir de décision et il n’existe aucun projet formel d’ajustement de la banque centrale des nations CFA d’Afrique centrale ou des Comores.

“C’est le summum de l’hypocrisie pour des dirigeants français comme Macron d’aller à Davos et de dire qu’ils en ont fini avec le colonialisme”, a déclaré Farida, “alors qu’en fait, ils essaient de l’étendre.”

Elle a déclaré qu’à l’origine, le franc CFA a été créé sur la base du plan monétaire utilisé par les occupants nazis de la France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a créé une monnaie nationale pour les colonies françaises afin de pouvoir contrôler facilement les importations et les exportations en utilisant un seul levier financier. Lorsque la guerre s’est terminée et que les Français ont retrouvé leur liberté, ils ont décidé d’utiliser exactement le même modèle pour leurs colonies. Ainsi, selon Farida, la fondation du franc CFA est en réalité d’origine nazie.

Le système a un génie obscur, dans la mesure où les Français ont pu, au fil du temps, imprimer de l’argent pour acheter des biens vitaux à leurs anciennes colonies, mais ces pays africains doivent travailler pouracquérir des réserves.

“Ce n’est pas juste, ce n’est pas l’indépendance”, a déclaré Farida. “C’est de la pure exploitation”.

La France prétend que le système est bon parce qu’il assure la stabilité, une faible inflation et la convertibilité pour le peuple togolais. Mais la convertibilité tend à faciliter la fuite des capitaux – lorsqu’il est facile pour les entreprises de fuir le CFA et de placer leurs bénéfices en euros aujourd’hui – tout en enfermant les Togolais dans un régime de seigneuriage. Chaque fois que le CFA est converti – et il doit l’être, car il ne peut être utilisé en dehors de la zone économique d’un citoyen – les Français et la BCE prennent leur part.

Oui, a déclaré Farida, l’inflation est faible au Togo par rapport aux pays indépendants, mais une grande partie de leurs revenus sert à lutter contre l’inflation au lieu de soutenir la croissance des infrastructures et de l’industrie dans le pays. Elle a souligné la croissance du Ghana, qui a une politique monétaire indépendante et une inflation plus élevée au fil du temps que les pays du CFA, par rapport au Togo. Quel que soit le critère utilisé – soins de santé, croissance de la classe moyenne, chômage – le Ghana est supérieur. En fait, si l’on fait un zoom arrière, on constate que pas une seule nation CFA ne figure parmi les 10 pays les plus riches d’Afrique. Mais parmi les 10 pays les plus pauvres, la moitié se trouve dans la zone CFA.

Selon Farida, le colonialisme français va au-delà de l’argent. Il affecte également l’éducation et la culture. Par exemple, dit-elle, la Banque mondiale donne 130 millions de dollars par an pour aider les pays francophones à payer des livres pour les écoles publiques. Selon Farida, 90 % de ces livres sont imprimés en France. L’argent va directement de la Banque mondiale à Paris, et non au Togo ou à toute autre nation africaine. Les livres sont des outils de lavage de cerveau, dit Farida. Ils mettent l’accent sur la gloire de la culture française et minimisent les réalisations des autres nations, qu’elles soient américaines, asiatiques ou africaines.

Au lycée, Farida a demandé à son père : “Est-ce que les gens utilisent une autre langue que le français en Europe ?” Il a ri. Ils n’apprenaient que l’histoire de la France, les inventeurs français et les philosophes français. Elle a grandi en pensant que les seules personnes intelligentes étaient des français. Elle n’avait jamais lu un livre américain ou britannique avant son premier voyage à l’étranger.

En général, dit Farida, l’Afrique francophone consomme 80 % des livres que les Français impriment. Le président Macron veut étendre cette domination et a promis de dépenser des centaines de millions d’euros pour booster le français en Afrique, déclarant qu’il pourrait être la “première langue” du continent et le qualifiant de “langue de la liberté.” Compte tenu des tendances actuelles, 85 % de tous les francophones pourraient vivre en Afrique d’ici 2050. La langue est l’un des piliers qui soutiennent la survie du franc CFA.

La politique en est un autre. Un élément important du système CFA est le soutien français à la dictature. À l’exception du Sénégal, pas un seul pays du bloc CFA n’a connu une démocratisation significative. Tous les tyrans qui ont réussi en Afrique francophone, dit Farida, ont bénéficié du soutien total de l’État français. Chaque fois qu’il y a un coup d’État contre la démocratie, les Français soutiennent les putschistes tant qu’ils sont favorables au régime CFA. Mais dès que quelqu’un a des tendances anti-françaises, il y a des sanctions, des menaces, voire des assassinats.

Farida cite l’exemple du Tchad et du Mali aujourd’hui. Les deux pays sont menacés par le terrorisme et la rébellion. Au Tchad, le dictateur militaire Idriss Deby a été soutenu par la France pendant trois décennies, jusqu’à sa mort en avril. Selon la constitution tchadienne, le chef du parlement est normalement le prochain candidat à la présidence, mais les militaires ont préféré installer le fils de Deby, un général de l’armée. Le gouvernement français a applaudi cette transition illégale et le président Macron s’est même rendu au Tchad il y a deux mois pour célébrer cette imposture. Dans un discours d’hommage, il a qualifié Deby d’”ami” et de “soldat courageux” et a déclaré que “la France ne laissera personne mettre en cause ou menacer aujourd’hui ou demain la stabilité et l’intégrité du Tchad.” Le fils, bien sûr, fera la promotion du franc CFA.

Le Mali, quant à lui, a connu un coup d’État un mois après celui du Tchad, selon Farida. La junte et la population ne sont pas aussi amicales envers Paris et semblent chercher, en Russie, un nouveau partenaire pour enrayer le terrorisme. Le gouvernement français a qualifié le coup d’”inacceptable”, menacé de retirer ses troupes du Mali pour “les laisser seuls avec les terroristes”, comme l’a dit Farida, et prépare des sanctions. Le Mali est puni par la France pour avoir fait la même chose que le Tchad. Il y a du despotisme et de la corruption des deux côtés. La seule différence est que le Mali a voulu s’affranchir du contrôle monétaire français, alors que le Tchad coopère toujours.

“Quand vous êtes un dictateur, tant que vous travaillez pour la France, ils continueront à trouver des excuses pour vous aider à rester au pouvoir”, a déclaré Farida. Ils ont fait la même chose en 2005 dans son pays, le Togo, ce qui a conduit un fils à prendre la place de son père dictateur et à son propre réveil politique.

LA MISSION DE FODÉ DIOP POUR AMENER BITCOIN AU SÉNÉGAL 

Ce n’est que lorsque Fodé Diop a eu l’occasion de se rendre aux États-Unis qu’il a pu commencer à observer son pays, le Sénégal, de l’extérieur.

Au début, la dévaluation du franc CFA en 1994 avait mis en péril son avenir académique. Il avait la possibilité d’aller étudier et jouer au basket dans une université du Kansas, mais les économies de sa famille avaient été détruites. Plus chanceuse que la plupart des gens autour de lui, sa famille avait une autre option : son père avait des droits d’auteur sur du matériel pédagogique qu’il avait créé,il a pu les utiliser pour emprunter ce qui était nécessaire pour permettre à Fodé d’aller à l’école.

Un jour, quelques années après avoir obtenu son diplôme universitaire, alors qu’il vivait aux États-Unis et travaillait, avec son frère, sur un nouveau site de vidéo, Fodé est tombé sur une vidéo YouTube du Dr Cheikh Anta Diop, un scientifique et historien sénégalais, qui expliquait comment l’argent et la langue étaient des outils permettant de contrôler l’esprit et les moyens de subsistance des gens.

Fodé avait déjà entendu parler du Dr Diop – la plus grande université du Sénégal porte son nom – mais il n’avait pas écouté sa critique du système CFA. Cette critique a frappé Fodé de plein fouet. Il a dit que c’était comme le moment dans “Matrix”, l’un de ses films préférés, où Neo prend la pilule rouge de Morphée et sort de sa capsule pour se retrouver dans le monde réel, d’une brutalité saisissante. Il a enfin vu l’eau dans laquelle il a nagé pendant son enfance.

“C’est la première fois de ma vie que j’ai commencé à penser par moi-même”, a déclaré Fodé. “La première fois que j’ai réalisé que la monnaie de mon propre pays était un mécanisme de contrôle”.

Il a ajouté que c’est plus qu’un simple contrôle de la monnaie. Parce que les Français impriment et contrôlent l’argent à travers les comptes d’opérations de chaque pays, ils disposent de données.

“Ils savent ce qui va où, ils ont des informations sur tous les pays. Ils ont un avantage sur ces pays. Ils savent qui est corrompu. Ils savent qui achète des biens immobiliers en France. Ils savent ce qui est disponible. Ils ont le premier droit de refus sur les prix préférentiels à l’importation et à l’exportation. Ils ont une domination totale”, a déclaré Fodé.

Il se souviendra plus tard de la dévaluation de 1994. À l’époque, il n’avait que 18 ans et ne comprenait donc pas ce qui se passait, si ce n’est quela situation financière de la famille était dévenu beaucoup plus difficile.

“Ils vous mettent un sac sur la tête pour que vous ne vous rendiez pas compte de votre réalité”, dit-il.

Mais rétrospectivement, il y a eu un grand débat public à ce sujet. Les gens ont réalisé que lorsqu’ils allaient se convertir en francs français, ils n’obtenaient que la moitié de leur argent, alors qu’ils faisaient la même quantité de travail. Selon M. Fodé, le raisonnement français consistait à rendre les exportations moins chères afin que les pays africains puissent produire de manière plus compétitive. Mais Fodé voit les choses différemment : cela permettait à la France de donner un coup de fouet et d’acheter des marchandises moins chères.

Fodé aura deux autres moments de “pilule rouge”. Le suivant a eu lieu en 2007, alors qu’il travaillait à Las Vegas dans le secteur de la technologie. Il regarde une vidéo de Steve Jobs, qui vient d’annoncer l’iPhone au monde entier. Fodé est stupéfait : un téléphone mobile doté d’un navigateur natif à écran tactile. La même chose qui se trouvait sur votre ordinateur se trouvait maintenant sur votre téléphone. Il a su instantanément que cela allait changer le monde. Son idée suivante : comment intégrer les paiements natifs dans les applications iPhone, afin que les personnes sans compte bancaire ni carte de crédit puissent utiliser le mobile money ?

La dernière pilule rouge pour Fodé a été de découvrir le bitcoin en 2010. Il vivait à Los Angeles lorsqu’il a lu pour la première fois le livre blanc de Satoshi Nakamoto sur un “système de monnaie électronique pair à pair”. Dès qu’il l’a lu, Fodé a pensé: pour la première fois, nous avons une arme pour lutter contre l’oppression et le colonialisme. L’argent du peuple, non contrôlé par les gouvernements. “C’est exactement ce dont nous avons besoin”, a-t-il dit.

Quelques années auparavant, Fodé avait lu “Out Of Control” de Kevin Kelly. L’un des chapitres portait sur les monnaies électroniques. Il savait qu’à terme, toute la monnaie serait numérique, dans le cadre d’une grande révolution électronique mondiale. Mais, avant de découvrir bitcoin, il n’avait jamais réfléchi en profondeur au pouvoir de transformation que pouvait avoir la monnaie numérique.

“Qu’est-ce que l’argent ? D’où vient-il ? Poser ces questions, c’est ce que Bitcoin a fait pour moi”, a-t-il déclaré. “Avant cela, on ne se posait pas de questions”.

Peut-être, a-t-il pensé, qu’un jour, la France n’aurait plus le droit ou la capacité d’imprimer et de contrôler l’argent du peuple sénégalais.

Fodé et son colocataire à Las Vegas se sont couchés tard de nombreuses fois au cours des années suivantes, en pensant à ce que le bitcoin pourrait rendre possible pour les paiements, l’épargne et toute activité économique. Il a appris ce qui se passait lorsque vous glissiez votre carte de crédit, quel type d’informations cela révélait. Et ce que des tiers faisaient de ces informations.

Il a pensé que le mariage entre le smartphone et bitcoin ferait un incroyable outil d’autonomisation. Fodé retournait fréquemment au Sénégal et chaque fois qu’il y allait, il emportait un tas de téléphones à distribuer. Il les considérait comme des liens avec le monde extérieur pour ses amis restés au pays.

Au cours des années suivantes, il a travaillé dans différentes startups, toutes dans l’industrie de la numérisation de différentes parties de nos vies. En 2017, il a quitté Vegas et s’est rendu à San Francisco. Il a rejoint un coding bootcamp et a décidé de devenir ingénieur informatique. Au départ, il s’est beaucoup impliqué dans la scène des crypto-monnaies dans son ensemble, mais finalement, il dit être “tombé amoureux” d’Ethereum, juste au moment où il a commencé à aller aux séminaires Socratic de San Francisco avec le fondateur de River, Alex Leishman. Il a rencontré beaucoup de développeurs de bitcoin core et les premiers utilisateurs de Lightning.

En 2019, il a remporté un hackathon sur les transports, en réalisant une facture Lightning qui permettait à débloquer une Tesla. Cela lui a donné un grand coup de confiance sur le fait qu’il pouvait aider à changer le monde. Il a décidé de rentrer chez lui, au Sénégal, pour répandre l’enseignement duvulgariser bitcoin. En chemin, il a bénéficié d’une bourse de voyage, offerte par Elizabeth Stark, PDG de Lightning Labs, pour la conférence Lightning à Berlin où il a rencontré Richard Myers de GoTenna et le développeur Will Clark, qui réfléchissaient sur la manière de combattre la censure sur Internet grâce aux réseaux maillés. Fodé a réfléchi : Au Sénégal, la société française de télécommunications Orange contrôle tous les réseaux téléphoniques. Peut être qu’ils pourraient peut-être trouver un moyen de contourner le contrôle français sur les communications et la capacité à “éteindre l’internet” grâce à Bitcoin et Lightning.

Les passerelles de télécommunications du Sénégal sont contrôlées par la France et peuvent être fermées en cas de protestations contre le dirigeant du pays, qu’elles soutiennent tant qu’il s’en tient au système CFA. Mais il est possible de trouver des points d’accès, selon M. Fodé, par l’intermédiaire d’autres fournisseurs. Il peut s’agir d’autres réseaux téléphoniques nationaux, ou même de connexions par satellite. Fodé a créé un boîtier qui capte ces autres signaux. Les téléphones mobiles pourraient se connecter à ce boîtier, ce qui permettrait aux utilisateurs de se connecter même lorsque les Français ont coupé l’internet. Pour encourager les personnes qui gèrent ces boîtiers, il les paie en bitcoins. On est payé via Lightning pour l’acheminnement des données et la maintenance de ces boîtes au Sénégal. C’est ce sur cela que Fodé travaille aujourd’hui.

“C’est très risqué”, a déclaré Fodé. “Vous pouvez risquer la prison ou des amendes. Mais avec des incitations monétaires, les gens sont prêts.”

La prochaine fois qu’Orange coupera l’internet pour protéger son allié au gouvernement, le peuple aura peut-être un nouveau moyen de communiquer que le régime ne pourra pas arrêter:

Lightning, dit Fodé, c’est tout.

“Nous avons besoin de paiements instantanés et bon marché. Nous ne pouvons pas faire de paiements Bitcoin sur la chaîne. Les frais sont tout simplement trop élevés. Nous devons utiliser Lightning. Il n’y a pas d’autre option”, a-t-il déclaré. “Et ça marche”.

Cela sonne particulièrement vrai dans le domaine des transferts de fonds qui, selon la Banque mondiale, constituent une source importante de PIB pour de nombreuses nations de la zone CFA. Par exemple, 14,5 % du PIB des Comores est basé sur les transferts de fonds. Pour le Sénégal, c’est 10,7 % ; la Guinée-Bissau, de 9,8 % ; le Togo, de 8,4 % ; et le Mali, de 6 %. Étant donné que le coût moyen d’un envoi de 200 dollars en Afrique subsaharienne est de 8 %, que le coût moyen d’un envoi de 500 dollars est de 9 %, et que les services d’envoi de fonds en bitcoins comme Strike peuvent réduire les frais à bien moins de 1 %, de 0,5 % à 1 % du PIB des pays CFA pourrait être économisé en adoptant un modèle basé sur bitcoin. Si l’on fait un zoom arrière, chaque année, environ 700 milliards de dollars sont envoyés par les expéditeurs de fonds dans le monde entier. Entre 30 et 40 milliards de dollars pourraient être économisés, ce qui correspond à peu près au montant que les États-Unis consacrent chaque année à l’aide étrangère.

M. Fodé comprend pourquoi les Occidentaux peuvent être sceptiques à l’égard du bitcoin. “Si vous avez Venmo et Cash App, vous ne voyez peut-être pas pourquoi c’est important. Vous avez toutes les commodités d’un système monétaire moderne. Mais quand vous allez au Sénégal, plus de 70% de nos populations n’ont jamais mis les pieds dans une banque. Ils n’ont jamais eu de carte de crédit ou de carte de débit”, a-t-il déclaré.

Il s’interroge : Comment vont-ils pouvoir participer au système financier mondial ?

Selon lui, le mariage entre smartphones et bitcoin va libérer les gens et changer la société. M. Fodé a mentionné “The Mobile Wave”, le livre que Michael Saylor, PDG de MicroStrategy, a écrit sur la révolution des ordinateurs de poche, comme étant “très important”. Lorsque Fodé a touché l’iPhone pour la première fois, il a su que c’était ce qu’il attendait. L’univers conspirait, pensait-il. En quelques années seulement, il a vu l’iPhone, la grande crise financière, la création du bitcoin par Satotshi et sa propre transition vers la citoyenneté américaine.

Il a déclaré que, puisqu’il a passé la moitié de sa vie en Afrique et l’autre moitié aux États-Unis, il peut voir une voie à suivre.

“Quand je rentre chez moi, je vois comment les gens sont tenus à l’écart. Mais de la même manière que nous avons sauté les lignes fixes pour passer directement aux téléphones portables, nous allons sauter les banques et passer directement au bitcoin.”

Un autre effet qu’il observe au Sénégal est que lorsque les gens sont exposés au bitcoin, ils commencent à épargner.

“Aujourd’hui, à la maison, je réfléchis sur la façon d’aider les gens à économiser de l’argent”, a-t-il dit. “Personne n’économise quoi que ce soit ici. Ils se contentent de dépenser tous les francs CFA qu’ils peuvent obtenir.”

Fodé est “à jamais reconnaissant” pour les bitcoins (BTC) que Leishman lui a donné, car il a fini par les partager en petites parties à des personnes au Sénégal – celles qui venaient aux événements ou qui posaient de bonnes questions. Les gens ont vu leur valeur augmenter au fil du temps.

Il a observé ce qui s’est passé au Salvador avec beaucoup d’enthousiasme. Lorsqu’il s’est trouvé dans une salle de conférence à Miami au début du mois et qu’il a écouté le fondateur de Strike, Jack Mallers, annoncer qu’un pays faire du bitcoin une monnaie légale, M. Fodé dit qu’il avait eu les larmes aux yeux. Il pensait que cela n’arriverait jamais.

“Ce qui a commencé comme une réserve de valeur évolue maintenant pour devenir un moyen d’échange”, a-t-il déclaré.

Le Salvador présente certaines similitudes avec les pays de la zone CFA. Il s’agit d’un pays plus pauvre, lié à une monnaie étrangère, dépendant des importations et dont la base d’exportation est plus faible. Sa politique monétaire est contrôlée par une puissance extérieure. 70% du pays n’est pas bancarisé et 22% du PIB dépend des transferts de fonds.

“Si cela peut être une bonne option pour eux,” pensait Fodé, “peut-être que cela pourrait fonctionner pour nous.”

Mais il sait qu’il y a des obstacles majeurs.

Le premier est la langue française. Il n’y a pas beaucoup d’informations en français sur GitHub, ou dans la documentation sur Lightning ou Bitcoin core. Actuellement, Fodé travaille à la traduction de certaines de ces informations en français afin que la communauté locale de développeurs puisse s’impliquer davantage.

Une communauté Bitcoin Beach pourrait-elle éventuellement voir le jour au Sénégal ? Oui, répond Fodé. C’est pour cela qu’il est revenu au pays, qu’il organise des rencontres, qu’il collecte des dons via Lightning et qu’il construit une version de Radio Free Europe basée sur Bitcoin et alimentée par les individus.

“Ils pourraient m’emprisonner”, a-t-il déclaré. “Mais grâce aux meetups, je fais en sorte de ne pas être un point de défaillance unique”.

Il pense qu’il sera difficile de faire adopter  bitcoin au Sénégal, en raison de l’influence française.

“Ils ne partiront pas sans se battre”, a-t-il déclaré.

Comme le dit Ndongo Samba Sylla, “Aujourd’hui, la France fait face à un déclin économique relatif dans une région qu’elle a longtemps considérée comme sa réserve privée. Même face à la montée en puissance d’autres puissances comme la Chine, la France n’a pas l’intention d’abdiquer – elle se battra jusqu’au bout.”

Mais peut-être qu’au lieu d’une révolution violente, il pourrait s’agir d’une révolution pacifique graduelle qui mettrait fin au colonialisme.

“Pas un interrupteur soudain, mais un système parallèle dans lequel les gens peuvent s’inscrire par eux-mêmes au fil du temps”, a déclaré Fodé. “Pas de coercition.”

Quant aux personnes qui pensent que nous devrions simplement demander au gouvernement de protéger nos droits ?

“Ils ne savent pas que les démocraties comme la France ont ce mauvais côté”, a déclaré Fodé. “Elles ne nous feront pas cadeau de la liberté. Au lieu de cela, nous devrions suivre les traces des cypherpunks, et nous emparer de nos libertés avec du code open-source.”

Interrogé sur les chances de Bitcoin de remplacer les banques centrales, Fodé a déclaré que l’idée “peut sembler folle aux Américains, mais pour les Sénégalais ou les Togolais, les banques centrales sont un parasite de notre société. Nous devons nous défendre”.

Fodé considère que le bitcoin “change la vie”.

“Jamais auparavant nous n’avions un système où l’argent pouvait être frappé de manière décentralisée. Mais c’est ce que nous avons aujourd’hui. C’est une solution pour ceux qui en ont le plus besoin. Pour la première fois, nous disposons d’un outil puissant pour repousser l’oppression”, a-t-il déclaré. “Ce n’est peut-être pas parfait, mais nous devons utiliser les outils dont nous disposons aujourd’hui pour nous battre pour le peuple. Pas attendre que quelqu’un vienne nous aider.”

LA SÉPARATION ENTRE L’ETAT ET LA MONNAIE

En 1980, l’économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouemi a écrit “Monnaie, servitude et liberté : La répression monétaire de l’Afrique”. La thèse : la dépendance monétaire est le fondement de toutes les autres formes de dépendance. Les derniers mots du livre résonnent particulièrement fort aujourd’hui : “Le destin de l’Afrique sera forgé par la monnaie ou ne sera pas forgé du tout”.

L’argent et la monnaie sont enfouis sous la surface dans le mouvement mondial des droits de l’homme. Ils ne sont presque jamais abordés lors des conférences sur les droits de l’homme et sont rarement discutés entre militants. Mais demandez à un défenseur de la démocratie issu d’un régime autoritaire de vous parler d’argent et il vous racontera des histoires étonnantes et tragiques. La démonétisation en Érythrée et en Corée du Nord, l’hyperinflation au Zimbabwe et au Venezuela, la surveillance de l’État en Chine et à Hong Kong, le gel des paiements en Bielorussie et au Nigeria, les pare-feu économiques en Iran et en Palestine. Et maintenant : le colonialisme monétaire au Togo et au Sénégal. Sans liberté financière, les mouvements et les ONG ne peuvent pas se maintenir. Si leurs comptes bancaires sont fermés, si les billets sont démonétisés ou si les fonds sont dévalués, leur pouvoir est limité et la tyrannie progresse.

La répression monétaire continue d’être cachée, et on n’en parle pas dans les cercles polis. La réalité d’aujourd’hui pour les 182 millions de personnes vivant dans les pays de la zone CFA est que, même s’ils sont politiquement indépendants de nom, leurs économies et leurs monnaies sont toujours sous domination coloniale, et les puissances étrangères continuent d’abuser et de prolonger cette relation pour exploiter autant de valeur que possible de leurs sociétés et de leurs géographies.

Ces dernières années, les citoyens de la zone CFA se soulèvent de plus en plus. Le slogan “France Dégage !” est devenu un cri de ralliement. Mais les détracteurs les plus virulents du système, dont Pigeaud et Sylla, ne semblent pas offrir d’alternative viable. Ils rejettent le statu quo et la servitude du FMI, pour ne proposer qu’une monnaie régionale, contrôlée par les dirigeants locaux, ou un système où chaque nation CFA crée et gère sa propre monnaie. Mais le fait que le Sénégal ou le Togo obtiennent leur indépendance monétaire de la France ne garantit pas qu’ils seront performants, ni que les dirigeants du pays n’abuseront pas de la monnaie.

Il y a toujours la menace d’une mauvaise gestion dictatoriale nationale ou d’une nouvelle prise de pouvoir par des puissances étrangères russes ou chinoises. Il est clair que les gens ont besoin d’une monnaie qui casse réellement la roue, une monnaie qu’ils peuvent contrôler et qui ne peut pas être manipulée par des gouvernements d’aucune sorte. Tout comme la séparation historique de l’Église et de l’État a ouvert la voie à une société humaine plus prospère et plus libre, une séparation de l’argent et de l’État est en cours.

Les citoyens des pays du CFA pourraient-ils, avec le temps et un accès croissant à Internet, populariser le bitcoin au point que les gouvernements seraient contraints de l’adopter de facto, comme cela s’est produit dans des pays d’Amérique latine comme l’Équateur avec la “dolarización popular” ? L’histoire reste à écrire, mais une chose est sûre : la Banque mondiale et le FMI s’opposeront à toute tendance allant dans ce sens. Ils se sont déjà manifestés contre le Salvador.

Il y a quelques semaines, l’acteur Hill Harper était cité dans le New York Times à propos de son militantisme pour bitcoin dans la communauté afro-américaine. Il a dit, tout simplement, “Ils ne peuvent pas coloniser Bitcoin”.

Farida Nabourema est d’accord. “Bitcoin”, dit-elle, est “la toute première fois qu’il existe une monnaie réellement décentralisée et accessible à quiconque dans le monde, indépendamment de sa couleur de peau, de son idéologie, de sa nationalité, du montant de sa richesse ou de son passé colonial.”

Selon elle, c’est la monnaie du peuple, et elle va même un peu plus loin.

“Peut-être”, dit-elle, “devrions-nous appeler le bitcoin la monnaie de la décolonisation‘.

GLOIRE KAMBALE WANZAVALERE( African continent )

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https://www.cointribune.com/tribunes/tribune-cryptomonnaies-geopolitique/combattre-le-colonialisme-monetaire-avec-le-code-open-source-de-bitcoin-btc/

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