Ces impérialistes occidentaux qui s’amusent avec les populations pauvres d’Afrique subsaharienne

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Nous allons voir qu’en Afrique subsaharienne, il est inutile de se gêner avec les pauvres – et plus spécialement avec les femmes pauvres. Il est carrément possible de leur faire croire à un monde à l’envers… On peut même dire qu’au Burkina Faso, en 1988, c’est-à-dire un an après l’assassinat de Thomas Sankara, l’impérialisme avait vraiment besoin de se réinstaller en n’y allant pas par quatre chemins… pour mettre complètement à plat ce qui subsistait du socialisme, tout en faisant comme si le socialisme était encore là…

Continuons à lire l’analyse que Cerise fait du système de micro-financement dénommé PPPCR :
«  Le crédit est assorti d’une obligation d’épargne constituant un fonds de groupe et un fonds de secours, gérés par le projet.  » (page 34 du document papier)

Non seulement on vous prête de l’argent, mais il en est une part qu’on ne vous prête que pour que vous puissiez immédiatement l’épargner… Décidément, on vous veut du bien !… L’absurdité – si vous en voyez une ici – n’est qu’apparente : voilà que vous allez avoir en tête ce fait très important que l’épargne doit être inscrite dans le mouvement du capital…

En effet, la microfinance ne vise qu’à installer de gentils petits capitalistes africains (hommes ou femmes) qui auront bien à cœur de respecter les critères de base de leur nouvelle activité. Dans un premier temps, les crédits vont leur permettre d’investir… dans une production qui doit impérativement déboucher sur une croissance du tout petit capital (emprunté) de départ… Autrement dit, du profit qui résultera de la vente de la toute première production, et puis des suivants, il faudra, à chaque fois, épargner quelque chose qui devrait permettre, en s’accumulant un peu, de lancer des productions de plus en plus importantes.

Le mieux est donc – pour les spécialistes occidentaux qui viennent répandre l’idéologie de l’exploitation de l’être humain par l’être humain en Afrique subsaharienne – d’ouvrir aussitôt la rubrique de l’épargne… « Je te fais crédit d’une somme dont tu mettras de côté immédiatement cette petite partie à laquelle tu en ajouteras constamment d’autres au fur et à mesure de la réussite de ton entreprise… »

Évidemment, si rapidement après la disparition de Thomas Sankara, il n’était pas possible de dévoiler trop vite certains aspects de ce plan, et notamment cette nécessité impérieuse de l’épargne… personnelle de celui ou de celle qui veulent absolument devenir de vrai(e)s patronn(e)s capables de s’enrichir beaucoup au détriment de leurs compatriotes…

Cerise nous dit que, tout d’abord, cette épargne sera gérée par « le projet », c’est-à-dire par les responsables centraux, et non pas par la base… Par ailleurs, elle devra être divisée en deux parties : le fonds de groupe et le fonds de secours… Le premier doit faire semblant de se rapprocher d’une certaine forme de « socialisme ». Voici comment Cerise nous décrit les débuts :

« La destination du fonds de groupe a évolué durant la vie du projet ; au départ, il était constitué dans une perspective plus ou moins mutualiste.  » (page 34 du document papier)

Il s’agissait de tromper… L’autre part de l’épargne constitue une sorte d’assurance-vie de caractère plus ou moins collectif :
« Le fonds de secours constitue une garantie en cas de décès d’un membre du groupe.  » (page 34 du document papier)

Il s’agissait de tromper une nouvelle fois… sur la réalité d’une visée qui, en système capitaliste, ne peut qu’être éminemment individualiste…

Toutefois, l’ensemble du projet PPPCR n’avait qu’un caractère expérimental… Il y avait là un vivier humain qui ne demandait qu’à être utilisé pour voir si cela pouvait fonctionner… La population burkinabé avait en quelque sorte été abandonnée par Thomas Sankara et par le socialisme… Les cobayes étaient sans doute tout disposés à donner le meilleur d’eux-mêmes dans des conditions que l’Occident impérialiste allait maintenant définir grâce à son expérience multiséculaire en matière de mise au pas de ce qu’il a longtemps considéré comme des « races inférieures »…

Cerise nous dit que, dans ce cas précis, les experts de la microfinance faisaient trois hypothèses, et qu’ils espéraient bien que les Africaines et les Africains embarqué(e)s dans le projet PPPCR apporteraient la preuve que l’affaire pouvait réussir… Ce qui montre bien que les Occidentaux n’en étaient pas tout à fait sûrs… Nous savons, aujourd’hui, qu’ils ont échoué… Les cobayes seront donc repartis vers d’autres cieux… vers d’autres expériences… Les Occidentaux n’étaient pas venus pour réussir, mais rien que pour essayer… Il ne faudrait donc pas leur en vouloir…

Cela ne nous empêche pas de regarder d’un peu plus près les trois hypothèses en question… Les deux premières nous montrent aussitôt que ce projet était directement lié à la volonté de déployer l’économie capitalisme (exploitation de l’être humain par l’être humain avec comme soubassement la fabrication de produits industriels) en Afrique subsaharienne. Ces hypothèses tournent autour du « capital » investi : il exploite le travail, récupère ce que celui-ci produit, et le vend en en tirant un profit qui provient de la part du travail qu’il ne paie pas à celles et à ceux qu’il ne fait que maintenir au minimum vital tel qu’il se définit localement, en ne leur versant qu’un salaire soigneusement mesuré.

Voici donc ces deux premières hypothèses retenues par les Occidentaux :
« – l’accès au crédit est un facteur déterminant de la recapitalisation des populations sahéliennes ébranlées par les sécheresses ;

– les populations étant trop fortement décapitalisées pour pouvoir épargner, le crédit doit être préalable à l’épargne. » (page 34 du document papier)

De quelle « recapitalisation » parlons-nous ici ? Les sécheresses avaient frappé une population agricole (culture et bétail) qui travaillait dans un cadre essentiellement tribal… où le capital (c’est-à-dire l’ensemble des outils de production) n’entretenait pas un rapport très direct avec ce qui doit être désigné par le terme de capital-argent. Il s’agissait d’un ensemble d’instruments de travail, de terres, d’animaux qui permettaient à toute une partie de la population locale de s’alimenter, le circuit de vente n’intervenant, en quelque sorte, que de façon relativement marginale… Cerise nous avait d’ailleurs dit qu’il n’était nullement question de rebâtir tout cela… Il convenait de faire quitter l’agriculture à celles et ceux que la microfinance allait essayer d’installer à l’intérieur d’une économie… informelle, c’est-à-dire très éloignée des anciens critères de vie de la population subsaharienne…

Nous le voyons : les Occidentaux ne souhaitaient que transformer très brutalement les modes de vie locaux pour jeter les Africaines et les Africains dans les circuits d’exploitation qui remontent jusqu’aux plus importants capitaux de la finance internationale… Crédit-épargne, voici l’hameçon qu’il faut dissimuler sous quelques mesures qui donnent une certaine impression d’engagement collectif… au début.

Quant à la troisième hypothèse, elle montre que les Occidentaux ne doutaient pas une seule seconde de pouvoir obtenir tout ce qu’ils voudraient des Africaines et des Africains… pauvres… qui ont tout perdu du fait d’une sécheresse… mais on n’essaiera surtout pas de les aider à se remettre dans les conditions de vie collective qui étaient les leurs jusqu’alors :
« – un système de crédit à « coût réels » pour les populations sahéliennes pauvres peut être durable (les « pauvres » sauront rentabiliser un crédit et le rembourseront, la caution solidaire peut pallier l’absence de garantie matérielle, l’économie rurale sahélienne est en mesure d’absorber et de rentabiliser une injection de crédit à son coût réel). » (page 34 du document papier)

Marchera ou marchera pas ?… Eh bien, non, au Burkina Faso, cela n’a pas marché !… Dès que ce qui rappelait le socialisme a été éliminé (celui-ci n’avait été mis dans le PPPCR par les Occidentaux que pour tromper les femmes africaines emportées par le projet), tout s’est lamentablement effondré…

Nous allons voir comment…

NB. La suite immédiate est accessible ici :
https://remembermodibokeita.wordpress.com/2020/06/07/la-double-gueule-de-crocodile-de-la-microfinance-francaise-intervenue-au-burkina-faso-des-1988/

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