Burundi: la parole passe, demeurent les actes

La décision de la France de rétablir sa coopération militaire avec le régime de Bujumbura, qui fait l’objet d’une enquête de la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité, génère déception et colère bien au-delà des familles des victimes. L’écrivain David Gakunzi interpelle le président Macron.

Tribune. Monsieur le président, ce n’est point en qualité de Burundais que je m’adresse à vous. C’est en qualité de citoyen du monde qui élève sa voix pour d’autres hommes et femmes en difficulté. Je ne plaide pas ici pour un peuple anonyme, perdu quelque part au cœur de l’Afrique ; je plaide pour des êtres humains concrets comme vous et moi.

Et si je me tourne vers vous c’est parce que vous incarnez par vos fonctions la responsabilité politique décisionnelle ultime et que, sous votre mandat, la France vient de décider de rétablir sa coopération militaire avec le régime de Bujumbura, objet d’une enquête de la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Voilà l’affaire !

Vous ne connaissez peut-être du Burundi que des choses générales. J’ose espérer que vous n’avez jamais entendu parler ni de Jean Bigirimana, journaliste porté disparu depuis trois ans, ni de Népomuscène [Jean Népomuscène Komezamahoro, ndlr], 15 ans, abattu, à genoux, les mains levées, par les forces de l’ordre, ni de Léon Hakizimana allongé par terre et exécuté froidement avec Franck et Fleury, ses deux fils jumeaux, ni de Charlotte Umugwaneza, déshabillée, tuée, jetée dans les eaux de la rivière Gikoma.

Je suis persuadé que vous ne savez rien non plus du massacre du 12 décembre 2015 perpétré par des éléments de la garde présidentielle, que vous n’êtes pas au courant de l’enfer infligé aux femmes martyrisées, que vous n’avez aucune connaissance réelle du quotidien des centaines de milliers de Burundais contraints de vivre exposés à tous les abus de pouvoir ou forcés de prendre le chemin de l’exil pour sauver leur peau.

Violation de la Constitution

Ainsi tangue le Burundi depuis avril 2015, suite à la décision de Pierre Nkurunziza, l’homme qui se dit Président par la grâce de Dieu, de se maintenir au pouvoir et ce, en violation de la Constitution.

Certes la violence du régime peut sembler aujourd’hui moins intensive car moins spectaculaire, n’empêche : l’œuvre de démolition des uns et des autres, des uns pour des raisons de naissance, les Tutsis, des autres pour des raisons d’opinion politique, les opposants, se poursuit méthodiquement, silencieusement, loin de la presse internationale et des témoins extérieurs, tous indésirables à Bujumbura.

Lors de votre discours de Ouagadougou, vous aviez promis solennellement à l’Afrique une nouvelle relation franco-africaine. Les sceptiques ont dit qu’il ne s’agissait-là que d’un amas de promesses sans lendemain. D’autres, dont je fais partie, ont bien voulu vous accorder le bénéfice de la jeunesse. Vous apparteniez à une nouvelle génération nettement moins marquée par les sentences et les préjugés de l’Afrique à papa. Et votre discours avait un certain panache. Nous avons cru, dans la capitale burkinabée, à la possibilité d’un autre désir africain de la France.

Et voilà cette décision de reprise de la coopération militaire avec l’un des régimes les plus féroces du continent, un régime couvert de cadavres ; voilà cette décision qui vient fissurer le don de parole de Ouagadougou, générant déception et colère bien au-delà des familles des victimes, partout sur le continent.

Engagement calamiteux au Rwanda

Mais au fond, de quel réel est le symptôme, cette prescription symbolique, de fait, des crimes commis là-bas ? De l’incompressible pulsion de répétition ? Car il y a un quart de siècle la France choisissait, au Rwanda, voisin du Burundi, de prêter main forte au régime de Habyarimana. On connait la suite : le génocide des Tutsis. Avec la décision, prise courant mai 2015 par votre prédécesseur, mettant un terme à la coopération sécuritaire avec le régime de Nkurunziza, nous avions cru que la France avait, enfin, tiré les leçons de son engagement calamiteux au Rwanda aux côtés des porteurs de machette. Nous avions cru que Paris venait là de faire amande honorable et de s’engager dans une autre voie ! Nous nous étions emballés trop vite !

Ne nous opposez pas, comme ce diplomate en poste à Bujumbura, la grammaire de la diplomatie de la collaboration et son pragmatisme qui serait la manifestation d’une politique bien raisonnée face à l’inhumanité calculée et organisée. Car qu’est-ce que le pragmatisme, brandi comme idée force pour justifier le renoncement devant la cruauté, sinon un sarcasme pour voiler l’inavouable ? Et l’éthique en politique serait donc une chose vaine et aléatoire ? Et il faudrait s’habituer à l’inhumanité des hommes qui ne serait, tout compte fait, et de surcroit là-bas, selon un préjugé tenace, qu’un mal héréditaire et continuer à faire les affaires comme d’habitude ?

J’ai appris sur les bancs de l’école que c’est bien la Révolution française qui a gravé dans le marbre, que tout homme, de par son essence, était doté de droits irréductibles. Il s’agit d’être responsable des valeurs héritées et proclamées devant la communauté des humains, de retrouver une certaine cohérence, d’affirmer l’unité de l’humanité en droits. Il s’agit d’envoyer un message clair aux bourreaux du Burundi et d’ailleurs : leurs crimes ne demeureront ni impersonnels, ni impunis.

La parole passe, demeurent les actes.

David Gakunzi, écrivain burundais

Cette lettre ouverte a été publiée initialement dans le volet Tribune (opinion) du quotidien français Libération le 31 juillet 2019 :

https://www.liberation.fr/debats/2019/07/31/burundi-la-parole-passe-demeurent-les-actes_1742970La source originale de cet article est Mondialisation.caCopyright © David Gakunzi, Mondialisation.ca, 2019

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