«Anonymorts»: Les repas de l’Atlantique


Par Adama Gaye*

Des corps flottent. Sans vie. La scène est coutumière, ces jours-ci, sur les bords Sénégalais de l’Atlantique. D’autres, dans les profondeurs, forment le menu de chanceux requins, surpris par pareille aubaine. Combien sont-ils, combien pèsent-ils ces cadavres, cette masse charnelle, engloutis par les eaux ? Nul n’ose s’aventurer pour savoir. L’omerta, d’une couche plus sombre, s’est chargée de dissiper jusqu’à leurs identités. Ce ne sont plus que des morts anonymes. Les morts de l’émigration.
Les regards impuissants des leurs, restés sur terre, enfouis dans leur propre malheur, ayant perdu le dernier espoir qu’ils avaient placé dans cette police d’assurance souscrite au plus haut sacrifice en en escomptant, une fois les passagers des fragiles embarcations arrivés sur la terre promise, n’en finissent plus d’interroger, en silence, les vagues. Endettés jusqu’au cou, leur placement envolé, dévoré par l’Océan, ils sont sans voix.
Du fond des âges, la voix du poète résonne. Qui, mieux qu’eux, peut capter le sens des mots de Victor Hugo. Même s’il ne s’adressait pas à eux. Il tonne.
«Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !».
Lui parlait de marins morts. Aux antipodes. Eux, ce sont les nôtres. Les premiers partaient au boulot, au bord d’un esquif, brusquement piégé par la houle de l’Océan. Les morts de l’Atlantique croyaient, pour leur part, trouver un nouvel élan en l’affrontant. Ils sont désormais le symbole de l’échec des politiques publiques qu’on leur avait tant vantées.
Victimes, leurs vies ont basculé. Elles sont maintenant la preuve indéniable du naufrage des promesses de création de centaines de milliers d’emplois qui leur avaient été faites, en 2012, par le candidat à la présidentielle, né après les indépendances, incarnation d’un leadership de jeunesse, en la personne de Macky Sall. Au gré des vagues, elles viennent échouer sur les rivages impuissants ou, lentement, plongent dans cette abîme sans fin.
Elles ne sont plus qu’un macabre, insoutenable, spectacle, une arithmétique, de cadavres rejetés ou avalés par l’adversaire qu’ils s’étaient choisi pour espérer atteindre l’eldorado, à l’autre rive.
On a fait d’elles le sujet d’une controverse malvenue.
L’organisation internationale des migrations (OIM) a estimé que dans une des vagues de morts, près de 500 personnes ont été décomptées.
Le Secrétaire-général de l’Organisation des nations-unies (ONU), Antonio Guterres, a crû humain de présenter ses condoléances, d’exprimer sa compassion. On lui a tapé sur les doigts. Circulez, lui a dit le gouvernement champion de l’irresponsabilité. Le ministre des pêches qui aurait vendu, contre commissions, les licences de pêches à des prédateurs étrangers, continue de jouer aux élégants, ne mesurant pas qu’il a privé ces futures victimes de leur pain, les jetant ainsi dans les bras assassins de l’Océan.
Le Président, les autres autorités du pays, sont restés immuables dans leur déni.
L’outrage est allé plus loin quand quelques-jours après, en ce mois d’Octobre qui voyait les victimes s’amonceler, un bateau de la marine nationale réussit l’exploit de cogner, le faisant chavirer, l’embarcation où se trouvaient, pense-t-on des dizaines, voire des centaines de passagers. Au large de la ville touristique de St-Louis, au nord du Sénégal. L’OIM déclare la mort de 140 personnes suite à ce coup de…torchon. Comme s’il était question de couler le bateau d’une puissance ennemie. Aucun remords. Ou plutôt une fanfaronnade de galonnés trop heureux de prouver qu’ils ont maintenant des équipements pour participer à la politique de militarisation de l’aide Européenne. Dont le but, par Frontex et maints autres mécanismes, vise, en échange d’un renforcemen

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