ANALYSE – La stratégie hypocrite et mal conçue de la France met en péril la stabilité politique de la Libye

– Bien que son objectif premier en aidant Haftar soit de récolter des bénéfices économiques et d’obtenir une plus grande influence politique, la France ne cesse de répéter le mantra du « contre-terrorisme » pour justifier sa position.

Ferhat Polat – L’auteur est chercheur adjoint au Centre de recherche mondial de la TRT. Il est chercheur doctorant en études nord-africaines à l’Institut d’études arabes et islamiques d’Exeter, avec un accent particulier sur la politique étrangère turque.

Récemment, la France, alliée du seigneur de guerre Haftar, a accusé [1] la Turquie de contrecarrer les efforts de cessez-le-feu en violant un embargo sur les armes de l’ONU.
Jusqu’en décembre dernier, Haftar a maintenu un avantage militaire sur le gouvernement légitime de la Libye grâce au soutien important d’un certain nombre de pays, dont l’Égypte, les Émirats arabes unis (EAU), la Russie et la France. La Turquie a signé un pacte militaire avec le Gouvernement d’accord national (GNA) soutenu par les Nations Unies en novembre 2019, et depuis lors, elle a fourni un soutien militaire important, en premier lieu des drones armés et des systèmes de défense aérienne, qui ont fait basculer l’équilibre sur le terrain en Libye.

Avec le soutien vital de la Turquie, les forces alignées avec le gouvernement soutenu par les Nations Unies ont, depuis avril, infligé un flux constant de pertes à Haftar, ce qui a finalement conduit à la défaite de ses milices dans l’ouest de la Libye. Les forces du GNA soutenu par l’ONU combattent maintenant l' »Armée nationale libyenne » (LNA) autoproclamée par Haftar à Syrte, une ville côtière et une porte d’entrée vers les gisements pétrolifères et l’Est.
Ces défaites représentent un coup dur pour Haftar et ses partisans, plus d’un an après qu’il ait lancé une offensive sur la capitale en avril 2019. Comme pour prouver l’importance de ce coup, le ministère français des affaires étrangères a accusé la Turquie de jouer un rôle « agressif » en Libye. Cette accusation sans fondement ne peut pas cacher le fait que le seigneur de guerre est en mauvaise posture.

Le Dr Ibrahim Kalin, porte-parole du président turc, a accusé la France de « mettre en danger » la sécurité de l’OTAN [2] en soutenant Haftar. Il a souligné que la Turquie soutenait le gouvernement légitime de la Libye alors que le gouvernement français soutenait un seigneur de guerre illégitime, mettant ainsi en danger la sécurité de la région et la stabilité politique de la Libye.

Jusqu’à présent, la position de la France à l’égard des deux principales factions en Libye a été une oscillation continue. Le gouvernement français, tout en donnant un appui au gouvernement soutenu par l’ONU, a coopéré étroitement avec Haftar.

Selon certaines informations [3], le gouvernement français a fortement soutenu Haftar, lui fournissant des armes, des renseignements et des forces spéciales. Les forces militaires françaises opèrent sous couverture en Libye. Les médias ont rapporté que des agents armés des services de renseignement français ont été arrêtés [4] en avril de l’année dernière alors qu’ils traversaient la frontière tuniso-libyenne.

En outre, l’admission par la France qu’elle possédait les missiles antichars américains Javelin découverts lorsque les forces gouvernementales [5] ont repris Gharyan à Haftar fin juin, pose des questions importantes sur le rôle de la France en Libye.

L’UE appuie officiellement le gouvernement soutenu par les Nations Unies [6]. Malgré la position de l’UE, Paris a développé des liens forts avec Haftar, ce qui affaiblit l’influence de l’UE sur la Libye.
Lorsque Haftar a commencé son offensive contre le gouvernement reconnu internationalement, l’UE a décidé d’agir et de condamner l’agression peu après son début en avril de l’année dernière, mais la France a bloqué [7] la résolution, permettant à Haftar de continuer à agir en toute impunité.
La France a divers intérêts stratégiques, géopolitiques et idéologiques en Libye. Son ingérence en Libye est principalement motivée par la préservation des intérêts économiques français et est conforme à son ambition de renforcer l’influence française en Afrique du Nord. Les arguments de sécurité jouent également un rôle important dans la prise de décision de la France dans la région.

Lorsque Kadhafi était au pouvoir, la Libye produisait environ 1,6 million de barils de pétrole par jour (bbl/J)), et l’exportait principalement vers l’Italie, la France, l’Espagne et l’Allemagne. Le pétrole libyen est peu coûteux à extraire et facile à exporter vers l’Europe. C’est pourquoi Paris cherche à récolter d’importants bénéfices commerciaux en sécurisant et en promouvant les intérêts de Total, le géant pétrolier français.

La France semble avoir une approche très militarisée de la lutte contre le terrorisme [8] dans la région du Sahel en Afrique, qui s’est faite au prix d’un soutien aux régimes militaires au lieu de soutenir les processus démocratiques dans la région.

Plusieurs gouvernements ayant des liens traditionnellement étroits avec la France ont un bilan médiocre en matière de gouvernance intérieure, en termes de droits de l’homme, de corruption et de concentration du pouvoir au sein d’une minuscule élite dirigeante. Par exemple, Gnassingbé Eyadema, ancien président du Togo, est arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire et a dirigé un régime oppressif alors qu’il bénéficiait du soutien de Paris. Eyadema a été décrit [9] par l’ancien président français Jacques Chirac comme étant « un ami de la France qui était pour [lui] un ami personnel’’.

Bien que son objectif premier en aidant Haftar soit de récolter des bénéfices économiques et d’obtenir une plus grande influence politique, la France ne cesse de répéter le mantra du « contre-terrorisme » pour justifier sa position. Ainsi, la politique de la France à l’égard de la Libye ignore apparemment les préoccupations relatives aux droits de l’homme et les idéaux démocratiques.

En fait, en soutenant Haftar, qui cherche à ramener la Libye à un régime militaire et à une dictature, la France est en contradiction directe avec les principes démocratiques que Paris affirme défendre.

La stabilisation de la Libye doit être l’objectif principal de tout engagement à l’étranger. Parce que des pays comme la France sont particulièrement soucieux de leurs intérêts étroits, leurs actions égoïstes ont apporté une plus grande incertitude en Libye et ont empêché une résolution rapide de la crise.

La France a simplement cherché à protéger ses intérêts commerciaux et le renforcement de son influence politique en Afrique du Nord. En fournissant un soutien militaire et des services de renseignement au seigneur de guerre Haftar, tout ce que la France semble faire est de générer une plus grande division et instabilité dans le pays, plutôt que d’apporter un semblant de « démocratie », qu’elle avait promis au peuple libyen en 2011.

Par conséquent, le gouvernement français devrait repenser sa politique en Libye et peser de tout son poids pour consolider le processus de paix de l’ONU – la seule façon d’avancer – avec l’OTAN, l’Union européenne et la Turquie.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l’Agence Anadolu.
[1] https://www.reuters.com/article/us-libya-security-france-turkey/france-wants-talks-about-aggressive-turkish-role-in-libya-idUSKBN23M299
[2] https://news.yahoo.com/turkey-says-haftar-forces-pull-key-city-libya-154703470.html
[3] https://www.politico.eu/article/frances-double-game-in-libya-nato-un-khalifa-haftar/
[4] https://www.aljazeera.com/news/2019/04/armed-men-crossing-libya-alleged-french-spies-190423174812673.html
[5] https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-06-30/libyan-officials-say-u-s-missiles-seized-from-haftar-s-forces
[6] https://www.dw.com/cda/en/opinion-germany-shares-blame-for-libyas-unrest/a-48257351
[7] https://uk.reuters.com/article/uk-libya-security-eu/france-blocks-eu-call-to-stop-haftars-offensive-in-libya-idUKKCN1RM2WN
[8] https://www.foreignaffairs.com/articles/west-africa/2016-02-01/flawed-strategy-sahel
[9] https://www.telegraph.co.uk/news/obituaries/1483018/Gnassingbe-Eyadema.html

Agence Anadolu

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