Algérie : Tebboune élu, et maintenant ?

ANALYSE. À quels scénarios le pays va-t-il être exposé après une présidentielle qui n’a en rien ralenti l’ardeur du hirak. Éléments de réponse.

La profonde crise politique que traverse l’Algérie depuis plusieurs mois n’a pas connu son épilogue avec l’élection présidentielle remportée par Abdelmadjid Tebboune jeudi dernier. Loin s’en faut. Le jour même de l’annonce des résultats, des milliers d’Algériens sont sortis manifester dans les rues pour dénoncer l’opération électorale imposée par le système en place malgré le rejet du hirak, le mouvement de contestation en cours depuis le 22 février. Quelle peut être la suite au moment où le pays devrait également faire face à une importante crise économique et financière ?

Lors de sa première conférence de presse organisée vendredi 13 décembre en fin de journée à Alger, M. Tebboune, qui devrait prêter serment et prendre ses fonctions dans quelques jours, a adopté un ton conciliant. Le nouveau chef de l’État a commencé par saluer les jeunes, ceux qui ont voté pour les autres candidats et ceux qui ont boycotté le scrutin, avant de s’adresser directement au hirak. « Je m’adresse directement au hirak, que j’ai à maintes reprises qualifié de béni, pour lui tendre la main afin d’amorcer un dialogue sérieux au service de l’Algérie et seulement de l’Algérie », a-t-il rassuré dans sa déclaration préliminaire avant de donner la parole aux journalistes.

L’apaisement
Le discours du vainqueur de l’élection présidentielle du 12 décembre laisse penser d’emblée qu’il veut jouer la carte de l’apaisement avec un mouvement populaire qui a repris de la vigueur. Les déclarations de son entourage le confirment aussi. Samedi 14 décembre, soit au lendemain de sa conférence de presse, son directeur de campagne a affirmé avoir reçu de « nombreux signaux positifs » émanant des « acteurs du hirak » en assurant que les « portes de la présidence de la République rester(aient) ouvertes ». « C’est un message qu’il (Abdelmadjid Tebboune) m’a demandé de transmettre aux enfants du hirak », a insisté Mohamed Laâgab lors de son passage à la chaîne de télévision privée El Bilad TV.

L’offre du dialogue suscite quelques questions au sein de la classe politique et de la société civile. Avec qui le nouveau président compte-t-il dialoguer ? Des représentants autoproclamés du hirak, à l’image de ceux qui ont intégré, en été, la commission dirigée par Karim Younes ? Ou est-ce des représentants qui seront choisis, par qui et comment ? Quelle forme prendra ce dialogue ? Abdelmadjid Tebboune va-t-il « négocier » avec le mouvement de contestation ? Difficile de répondre à toutes ces interrogations. Il faut attendre les premières mesures, qui pourraient être prises dans les prochains jours.

Libération des détenus d’opinion ?
La plus attendue est sans doute celle relative à la libération ou non des détenus d’opinion et des détenus politiques. Selon les avocats, près de 150 personnes sont placées sous mandat de dépôt ou condamnées par la justice après avoir été arrêtées lors des manifestations ou pour leurs déclarations. D’autres manifestants ont été placés en détention ou sous contrôle judiciaire après le scrutin. Aucune question sur le sujet n’a été posée au candidat vainqueur par les journalistes accrédités pour sa première conférence de presse. Pour les observateurs, le traitement de cette question est le premier grand « test » pour le nouveau président.

C’est ce qui pourrait également déterminer la participation ou non des acteurs politiques et ceux du hirak au dialogue. Le panel de Karim Younes avait appelé, dès son installation en juillet, à des mesures d’apaisement, dont la « libération de tous les détenus du hirak ». Quelques jours plus tard, le vice-ministre de la Défense nationale et chef d’état-major de l’armée a qualifié « l’élargissement des détenus » d’idée « empoisonnée » véhiculée par la « bande » adoptée par « certains porte-voix qui orbitent autour d’elle ». La commission du dialogue avait fini par y renoncer. Le nouveau chef de l’État pourra-t-il développer une autre approche vis-à-vis de cette question ?

Durcissement
Une chose est sûre. Si les mesures préalables exigées par le hirak et l’opposition pour participer au dialogue ne sont pas mises en œuvre, les autorités risquent de revenir à la situation antérieure à l’élection présidentielle. Dans ce cas de figure, le nouveau président de la République pourrait aussi opter pour une autre stratégie. Celle du durcissement face au hirak est pour l’instant très peu probable vu l’ampleur du mouvement, mais elle ne peut pas être totalement exclue. Le système pourrait considérer que les Algériens se sont exprimés « à travers les urnes » et ont élu un président en estimant qu’il est grand temps de mettre fin aux marches et aux rassemblements hebdomadaires.

La violence policière enregistrée la semaine dernière à Oran et dans d’autres villes de la région ouest du pays a terriblement inquiété les défenseurs des droits de l’homme. Les vidéos et les récits des manifestants réprimés partagés sur les réseaux sociaux dans la soirée du vendredi et dans la matinée du samedi ont provoqué une onde de choc au sein de l’opinion publique. « Matraques, lacrymogène et interpellations : Oran laboratoire policier de l’après-12 décembre », titre Maghreb émergent, un site d’information algérien, qui se demande si « Oran sert de terrain d’essai à une nouvelle approche, peu conventionnelle, du hirak ».

Une éventuelle interdiction des manifestations spontanées par étape ou par région pourrait s’avérer totalement contre-productive après une élection marquée par une abstention record. Le système en place ne l’ignore pas. La Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a d’ailleurs réagi dimanche en évoquant des « contenus malveillants manipulés et véhiculés par des personnes malintentionnées visant à altérer l’ordre et la tranquillité publics en appelant à braver les forces de l’ordre dans le but de provoquer des dérapages préjudiciables à l’ordre public ». Selon elle, ces images concernent un « groupe d’individus « venus spécialement le jour du scrutin, à savoir le jeudi 12 décembre 2019, pour empêcher matériellement les citoyens d’exercer leur droit constitutionnel ».

La troisième voie…
Reste une troisième voie pour le système qui a réussi à organiser cette élection pour résoudre cette crise politique qui a ébranlé ses fondements. Moins risquée que la précédente, celle-ci consiste à alterner mesures d’apaisement, gages d’ouverture pour la classe politique et la société civile et durcissement face aux manifestations dans la rue. L’idée est de faire adhérer le plus grand nombre de personnalités au dialogue annoncé et de lancer de nombreux chantiers, dont celui de la révision constitutionnelle, tout en mettant fin aux manifestations de contestation. Rien ne permet encore d’affirmer que le système pourrait emprunter aisément ce chemin.

L’appel au dialogue ne suscite pas un grand emballement au sein de l’opposition, même parmi les plus conciliants. « Les Algériens ont déjà entendu de la part des dirigeants des discours similaires pour voir se concrétiser sur le terrain tout le contraire », a souligné le Mouvement de la société pour la paix (MSP), qui a pourtant qualifié le premier discours du président de « rassembleur » en indiquant qu’il « pourrait aider à atténuer la tension et ouvrir des horizons pour le dialogue et le consensus ». Le parti islamiste a précisé qu’il « ne préjuge pas de ce qui va advenir avec de la mauvaise foi », qu’il « sera prudent » et qu’il jugera sur la pratique.

Par Hadjer Guenanfa, à Alger- Le Point Afrique

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