Algérie : faut-il juger Bouteflika… pour l’exemple ?

Faut-il juger Abdelaziz Bouteflika ?

JUSTICE. Presque un an après sa démission, l’ex-président n’a pas été inquiété par la justice, qui s’est attaquée à quasiment tout son entourage.

Juger Abdelaziz Bouteflika, le président algérien déchu ? La question est revenue au-devant de la scène après les déclarations de l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal devant la justice le dimanche 1er mars, où il comparaissait en appel dans deux affaires, celle dite du montage de voitures et celle du financement occulte de partis politiques et de campagnes électorales.

Sellal a rejeté les charges à son encontre, appelant notamment à faire comparaître l’ex-président Bouteflika, très affaibli depuis un AVC en 2013, comme témoin. Il a affirmé avoir mis en œuvre « le programme du président, adopté par le Parlement, et dont le premier responsable est l’ancien président qui devrait comparaître comme témoin ». Cette sortie inattendue de l’ancien Premier ministre a relancé le débat en Algérie sur le jugement même du président déchu.

« Rétablir au mieux vérité et justice »

Sur son mur Facebook, l’activiste Mounir Gherbi a expliqué que « la justice, par le biais du parquet, se doit de convoquer Abdelaziz Bouteflika, en sa qualité de premier responsable de l’État, en vue de sa comparution pour répondre de sa responsabilité dans l’ensemble des affaires liées à la bande [les oligarques et hauts responsables poursuivis pour corruption]. Sa non-convocation par la justice ne peut être considérée autrement que par la complicité du pouvoir effectif dans les crimes commis à l’encontre du peuple ». « Seule sa comparution permettra d’établir et de rétablir au mieux vérité et justice pour l’ensemble des affaires liées à la période de sa gestion du pays », poursuit l’activiste dans un récent post.

En mai 2019, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, opposition) avait déjà appelé à jugerBouteflika : « Si on veut que la justice et rien que la justice s’exerce, en plus de l’indépendance dont elle doit jouir, y compris vis-à-vis de l’opinion publique, elle doit déjà commencer à réfuter le caractère sélectif de ces interpellations en convoquant toute la 3issaba [la bande]. Abdelaziz Bouteflika, le chef de l’État déchu, doit être entendu sur ses actions et sur l’activité de ses collaborateurs. »

Pour l’exemple…

« Des voix de plus en plus pressantes montent des cercles politiques et de la société civile pour réclamer des poursuites légales contre celui qui est considéré comme le chef de bande patenté, auquel tous les ministres et toutes les personnalités qui ont été traînés devant les tribunaux, avec emprisonnement pour nombre d’entre eux, devaient obéissance et soumission », écrivait le quotidien privé El Watan en juin 2019.

« Le président de la République a une responsabilité, par exemple, dans la corruption […] Il l’a couverte. Le jugement du président, dans ses conditions sanitaires actuelles, sera symbolique […] D’anciens Premiers ministres ont dit devant le juge qu’ils ont octroyé des crédits sur ordre du président de la République. Je ne dis pas qu’il faut incarcérer le président. Nous sommes le seul peuple qui n’a pas pendu, jugé ou fait exiler son président », a soutenu récemment l’ancien ministre Abdelaziz Rahabi dans une émission de télévision. Cet ex-diplomate avait déjà plaidé pour le jugement de Bouteflika : « Aujourd’hui, les interrogations sont légitimes sur l’immunité accordée à Bouteflika depuis une année et son non-jugement pour sa responsabilité directe dans la crise du fait de la délégation de ses pouvoirs constitutionnels à son aventurier de frère et la couverture politique qu’il accordait à la corruption et à l’impunité. »

« Il faut juger cet assassin d’un peuple ! »

Le frère du président déchu et « conseiller spécial », Saïd Bouteflika, qui a été condamné par un tribunal militaire à 15 ans de prison dans une affaire de « complot », est suspecté d’avoir été le véritable « régent » du pays à cause de la maladie de son grand frère. En avril 2019, des Algériens ont déposé une plainte dans un tribunal algérien contre Saïd Bouteflika « pour faux, usage de faux et usurpation de fonction ». Mais il n’y a pas eu, depuis, de suite à cette affaire.

« Le jugement de Bouteflika sera le début de la vraie rupture avec l’ancien système », avait considéré l’écrivain et chroniqueur Kamel Daoud dans une interview à Jeune Afrique en novembre 2019. « Bouteflika a une responsabilité politique et humaine dans ce qui s’est passé en Algérie. Le pire des outrages qu’il nous ait faits  ? La destruction de la notion de justice. Des criminels se baladent tranquillement dans la rue quand un blogueur se retrouve en prison parce qu’il a osé critiquer le président », a estimé Kamel Daoud. Pour l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, « juger Bouteflika, c’est non seulement devenir clairs par rapport à notre passé, et surtout entrer propres dans notre avenir, en enfermant à jamais, et derrière nous, ce fantôme de la dictature ». Comme le criait Saint-Just à la veille du procès du roi : « Il faut juger cet assassin d’un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime ! » 

Par Adlène Meddi, – Le Point Afrique-

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