Afrique du Sud: Le soutien de la Banque mondiale et du FMI au régime de l’apartheid

La Banque mondiale et le FMI ont été complices de l’apartheid pendant des décennies, elles ont enfreint l’embargo décrété par les Nations unies contre le régime raciste au pouvoir en Afrique du Sud.

Entre 1951 et 1968, les prêts de la Banque mondiale ont permis de financer des projets « pro-Blancs » : une centrale électrique à charbon (Eskom) qui fournissait de l’électricité uniquement aux blancs, et une partie du réseau ferroviaire (South African railways/harbours), auquel les Noirs n’avaient accès que s’ils pouvaient prouver qu’ils avaient un emploi dans la ville reliée par le réseau (il leur fallait produire une autorisation de circuler).

En 1965, la Banque a directement défié une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies adoptée en 1964 recommandant à toutes les agences affiliées aux Nations unies – y compris la Banque mondiale – de cesser leur soutien financier au régime d’apartheid de l’Afrique du Sud car celui-ci violait la charte de l’ONU. La Banque argumenta que son article IV l’obligeait légalement à ne pas suivre les résolutions de l’ONU. Même un plaidoyer personnel du Secrétaire général des Nations unies, U Thant, auprès de George Woods, président à l’époque de la Banque mondiale, fut sans effet.

Tableau : Le régime de l’Apartheid d’Afrique du Sud et ses relations avec la Banque mondiale et le FMI (IFI’s – Institutions financières internationales)

Le refus de la Banque mondiale et du FMI de se conformer aux demandes de l’ONU en ce qui concerne le Portugal et l’Afrique du Sud

A partir de 1961, alors que la plupart des pays coloniaux ont obtenu leur indépendance et sont devenus membres de l’ONU, l’Assemblée générale adopte à plusieurs reprises des résolutions de condamnation du régime de l’apartheid en Afrique du Sud ainsi que de celui du Portugal qui maintient son joug sur plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. En 1965, devant la poursuite du soutien financier et technique de la Banque et du FMI à ces régimes, l’ONU demande formellement « à toutes les agences spécialisées des Nations Unies et en particulier la Banque internationale pour la reconstruction et le développement et le Fonds monétaire international […] de s’abstenir d’octroyer au Portugal toute aide financière, économique ou technique tant que le gouvernement portugais n’aurait pas renoncé à sa politique coloniale qui constitue une violation flagrante des dispositions de la Charte des Nations unies » [1]. Elle fait de même en ce qui concerne l’Afrique du Sud.

La direction de la Banque mondiale se réunit pour prendre position et une majorité des directeurs exécutifs décide de poursuivre les prêts. Justification avancée : l’article 4, section 10 de ses statuts [2]lui interdit de faire de la politique ! Tous les pays les plus industrialisés, appuyés par un certain nombre de pays latino-américains, votent en faveur de la poursuite des prêts. En 1966, la Banque approuve un prêt de 10 millions de dollars pour le Portugal et de 20 millions pour l’Afrique du Sud. Par la suite, sous une pression redoublée, la Banque n’accorde plus de nouveaux prêts. Néanmoins une structure des Nations unies, le Comité de décolonisation (Decolonization Committee), continuera de dénoncer pendant plus de 15 ans le fait que la Banque mondiale permette à l’Afrique du Sud et au Portugal de se porter candidats pour obtenir des financements de la Banque pour des projets dans d’autres pays. De plus, la Banque courtise l’Afrique du Sud pour que celle-ci fasse des dons à l’AID [3].

Le FMI, malgré les condamnations et les campagnes pour des sanctions financières, prêta au régime de l’apartheid 2 milliards de dollars pendant la décennie 1970.

Ce n’est que suite à l’interdiction par le Congrès étatsunien de financer l’Afrique du Sud que le FMI changea sa politique. Pourtant, loin des revendications des mouvements de masse, le FMI envoya chaque année, à partir de 1980, une équipe de conseillers pour aider le gouvernement sud-africain à appliquer des réformes néolibérales.

Conclusion : On peut affirmer sans risque d’exagération que, malgré la claire opposition de l’opinion internationale au régime de l’Apartheid, le FMI et la Banque mondiale ont été les complices du régime raciste et répressif en Afrique du Sud, en le soutenant financièrement et stratégiquement.

Eric Toussaint et Patrick Bond

Notes :

[1] UN Doc. A/AC.109/124 and Corr. 1 (June 10, 1965).

[2] L’art. IV section 10 stipule : “La Banque et ses responsables n’interféreront pas dans les affaires politiques d’un quelconque membre et il leur est interdit de se laisser influencer dans leurs décisions par le caractère politique du membre ou des membres concernés. Seules des considérations économiques peuvent influer sur leurs décisions et ces considérations seront soupesées sans parti pris, en vue d’atteindre les objectifs (fixés par la Banque) stipulés dans l’art. I ”.

[3] KAPUR, Devesh, LEWIS, John P., WEBB, Richard. 1997. The World Bank, Its First Half Century, Volume 1, p. 692

Eric Toussaint : docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Son dernier ouvrage : Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017

Patrick Bond enseigne à la Witwatersrand University School of Governance à Johannesburg. Il est également directeur du Centre for Civil Society à l’Université KwaZulu-Natal à Durban. Son dernier ouvrage (avec Ana Garcia) s’intitule BRICS, An Anti-Capitalist Critique.La source originale de cet article est CADTMCopyright © Eric Toussaint et Prof. Patrick BondCADTM, 2019



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