Afrique de l’Ouest : le temps des périls (Par Adama Gaye)

Le feu y couve. De la Côte d’Ivoire à la Guinéeau Mali et au Sénégal, les peuples ont le droit de se révolter contre le rapt de leurs droits démocratiques, au nom du sauvetage de leurs nations. Il y a néanmoins à craindre que l’inéluctable explosion d’une région, hier prometteuse, ne soit déjà enclenchée…

Alarme. Les tentations suicidaires qui agitent toute l’Afrique de l’Ouest ou presque ne sont pas le fruit de quelque nihiliste ou alarmiste journaliste, pour reprendre l’irresponsable accusation d’un Macky Sall, pyromane dépassé par les conséquences des alchimies qu’il a déclenchées, avec quelques-uns de ses pairs, sur cette région désormais balafrée par de graves menaces existentielles…

Têtes enfouies dans le sable, seuls d’irréductibles adeptes de la fuite en avant, autruches locales, refusent encore de voir les tangibles et visibles graffitis inquiétants inscrits sur les murs qui annoncent son implosion programmée, imminente.

Ils sont les derniers Mohicans à refuser l’évidence qui saute aux yeux faisant de cette région la plus inflammable du continent!

Satrapes au pouvoir

Même la presse plus habituée à embellir le tableau, plus embarquée en dames de compagnie volages dans les plans des satrapes au pouvoir jusqu’à être devenue experte dans le cirage des bottes de chefs, n’a plus d’autre choix que de redonner droit à la sacralité des faits. Comment peut-elle encore passer sous silence les crimes politiques et économiques des dirigeants Ouest africains, unanimement rejetés, ayant fini de placer les pays qu’ils pillent sous tous les rapports, plus qu’ils ne les gouvernent, sous des nuages que l’on voit s’accumuler au dessus de l’ensemble du territoire régional?

Les défis se déclinent en périls insurmontables qui ne laissent de troubler et d’hypothéquer l’avenir d’une région dont le présent est déjà pris à la gorge.

Il faut véritablement être gonflé, tel qui-on-sait, pour s’attendre à ce que quelque scribe puisse en tirer des images de cartes postales rassurantes.

Jamais en effet depuis si longtemps, l’Ouest africain n’a paru aussi fragile. Son destin est, sans excès verbal, en jeu, et les récents forcings pour s’ancrer au pouvoir, à vie, de certains de ses dirigeants les plus connus, comme d’anciens protagonistes de sa démocratisation, n’en sont que l’ultime coup de Jarnac.

Voici qu’elle est derechef dramatiquement travaillée par des forces centripètes en tous genres. L’extrémisme religieux s’y est installé du Niger au Burkina Faso, en étendant ses tentacules malgré la présence de mécanismes inter-etatiques appuyés par des forces extérieures bi-et-multilatérales, avec son lot quotidien de tueries.
Le banditisme ordinaire règne sans coup férir sur de vastes étendues territoriales incontrôlées par des États absents ou faillis.
L’Etat de droit est chahuté, la justice privatisée, la démocratie vandalisée.
L’avenir monétaire est flou. Les économies sont fracassées, à genoux, délaissées. La pauvreté omniprésente. Banqueroutes corporates et paralysies souveraines se conjuguent avec ce climat angoissant pour boucher l’horizon.
Et il y a cet agrégat imprévu: nul, en effet, n’ose banaliser encore moins considérer comme alarmiste la chronique des exploits de cette pandémie dévastatrice, mortelle, qui y perce comme un couteau dans du beurre au soleil. Au risque d’en conforter la cause. Impréparés, déficients sur le front des infrastructures sanitaires et incapables de la gérer, Etats et leaders, impuissants, sont ravalés au statut d’apothicaires des morts qu’elle traîne sur son passage.

Agonie

Dans l’oubli d’un monde occupé ailleurs, l’Afrique, de manière générale, celle de l’Ouest en particulier, est à l’agonie.
Ce qui s’y passe en 2020, au milieu d’un défi sanitaire planétaire inédit, n’est pas loin de rappeler comment elle fut laissée à son sort voici 30 ans en 1990 dans un contexte où le reste de la planète ne se préoccupait que de celui des sables gorgés de pétrole du golfe persique où le 2 août l’alors dictateur Irakien Saddam Hussein s’était emparé du Koweït.
Sortant à peine, un an plus tôt, d’une longue guerre froide, le nouveau leadership mondial, sous la conduite des États Unis d’Amerique, l’hyper-puissance du moment, en avait fait un casus belli du nouvel ordre mondial qu’il revendiquait sans craindre le paradoxe que représentait au même moment son lâchage de ce que l’on qualifiait non sans ironie sombre de continent noir.
C’était, on s’en souvient, une époque où sa pertinence antérieure due aux rivalités géopolitiques s’était évanouie avec la fin de celles-ci.
Perçu comme une terre sans espoir, secoué par des guerres civiles nées des stratégies de dérivation qui y furent tentées par ses ex-parrains idéologiques, ravagé par les conséquences économiques d’une décennie perdue, à partir de 1980, les pays africains situés dans cette partie occidentale n’étaient plus que des no-man’s land entre les mains des institutions technocratiques financières et plus tard celles d’une organisation des nations unies (ONU) en quête de nouvelle identité.
Dès Avril 1980, le coup d’état perpétré au Liberia par le Sergent Samuel Doe ouvrit la brèche des exécutions sommaires pour la conquête du pouvoir. L’atrocité des nouvelles méthodes fit oublier que 20 ans plus tôt à l’aube des indépendances, l’espoir fut de courte durée. Au nom de l’unité nationale, parfois sur fond de ralliement ethnique, les nouveaux pouvoirs africains prirent un mauvais pli. Les grands hommes, autoproclamés pères des nouvelles nations, tout imbus de leur volonté de gérer les pays revenus à la souveraineté internationale en quasi propriétés privées, furent ainsi les architectes de leur rapide déconfiture. Ils régnèrent par la terreur…
S’ouvrît, dans ces conditions, sur fond de compétition idéologique violente, une ère peu propice au développement économique ou à l’explosion des libertés. Plus l’incurie des civils se dévoilait plus la légitimité des soldats à sortir de leurs casernes pour revendiquer le leadership national, quitte à rompre le pacte civil-militaire noué à l’orée des indépendances devenait inéluctable.
Petit à petit, cependant, l’échec des militaires s’ajoutant à celui de leurs prédécesseurs civils, il apparaissait clair qu’une remise à plat était incontournable.
C’est dans ce contexte qu’un nouvel espoir sembla poindre dans le ciel Ouest africain. On commença à y évoquer, en des termes inappropriés, d’un printemps africain.
De fait, malgré leur abandon par leurs anciennes puissances tutélaires, et du fait du réveil des peuples Ouest africains influencés par les vents de l’Est qui avaient fait tomber les citadelles communistes Est-Européennes, Union Soviétique en tête, un renouveau démocratique s’y amorçait. Cela correspondait à une volonté de résoudre les conflits locaux, tels celui du Liberia devenu purulent mais oublié par la communauté internationale en 1990 au pic de la crise du Golfe Persique.

C’est alors qu’une volontariste Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) tient un sommet à Banjul à la fin de cette année charnière pour décider de créer sa force de règlement des crises dans sa sphère d’influence. L’Ecomog, le groupe de veille de la CEDEAO, son bras armé, était ainsi né.

Nouvelles normes

Partout le zèle dans les délibérations et les adoptions de nouvelles normes devinrent le leitmotiv d’une région qui menait la danse en montrant la voie au reste du continent. Les conférences nationales s’y firent jour, notamment au Bénin, où le marxisme-beninisme du truculent Mathieu Kerekou fut démantelé. Se déclarant souveraine, la conférence nationale reprit le pays en mains et désigna Nicephore Soglo, énarque et ancien administrateur à la banque mondiale, comme le vrai patron du pays, chargé de le préparer à une transition démocratique véritable.
Non loin de là, le Niger, longtemps sous la coupe d’un militarisme austère se donna démocratiquement à un jeune technocrate, Mahamane Ousmane, élu Président en Mars 1991, alors qu’il n’avait jamais dirigé plus de 6 personnes auparavant. La vague de démocratisation se déploya partout dans la région: du Cap Vert où le PAIGC, mouvement ayant conduit ce pays à l’indépendance en 1975, dut se résoudre à voir son leader, Aristides Pereira, perdre le pouvoir, au Mali, ou le Général Moussa Traore mordit la poussière en mars 1991 malgré son baroud de déshonneur au sommet de la Baule en Juin 1990, jusqu’à la Côte d’Ivoire où le vieux Houphouet-Boigny n’avait plus eu d’autre option que d’ouvrier en Avril 1990 le jeu politique à son opposition conduite par un certain Laurent Gbagbo tout en faisant appel aux services de son propre technocrate, Alassane Ouattara, véritable loup qu’il introduisit imprudemment dans la bergerie en en faisant son premier ministre en dépit des doutes sur sa nationalité. Même le grognard Togolais Gnassingbe Eyadema, acculé par une jeunesse révoltée dans les quartiers chauds de Lomé, Bé et Kodjovi-Akope, vacilla en faisant appel, contre son gré à un membre de l’opposition, Joseph Kokou Kofigoh, pour montrer son ouverture.
En vérité, avec l’adoption par la CEDEAO d’une Declaration de principes politiques indiquant les paramètres pour la démocratisation, copiée sur le modèle de celle adoptée en 1991 à Harare par les pays du Commonwealth, l’Afrique de l’Ouest s’imposait à toute l’Afrique comme la locomotive des changements qualitatifs voulus par les peuples africains.
Le vent démocratique ne soufflait plus de l’Est Européen mais de l’Ouest africain. Jusqu’à forcer le Nigeria a entrer dans une phase de transition du militics, la gestion par les militaires, à celle, validée par les urnes, des civils, qui se matérialisa le 29 mai 1999 par le parachevement du retour des soldats dans les baraques. Trois ans plus tôt, en 1996, le Ghana, longtemps pays appauvri par une mal-gouvernance économique et une violence militaire avait entrepris, lui aussi, sa mie démocratique.
L’ère des transitions dites alternances n’épargna aucun pays à part le Togo. Même le Sénégal s’y inscrivit en l’an 2000.
C’est dire qu’en dehors de quelques accès de fièvre associés à la lutte pour le pouvoir au Liberia, en Sierra Leone ou en Côte d’Ivoire, le consensus lourd s’était établi qui faisait de l’Afrique de l’Ouest, à l’aube du 21eme siècle, l’une des régions du monde célébrée pour son adhésion à la réthorique démocratique. Cette orientation semblait reposer sur de solides épaules. Ça et là, de vieux routiers du combat pour la démocratie et les libertés y associées, s’étaient hissés au pouvoir. Cas de Abdoulaye Wade au Sénégal, Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, Mamadou Tandja au Niger ou Alpha Conde en Guinee. Pendant ce temps, le pestiféré Alassane Ouattara était autorisé à participer au jeu électoral. Le reste de l’Afrique prenait l’exemple sur l’Afrique de l’Ouest…

Belle Époque

Partout, c’était la Belle Époque. L’Occident avait même convenu de nouer un nouveau pacte autour du Nepad, pour soutenir le projet de renaissance africaine, en se ralliant aux initiatives de certains dirigeants africains dont les Ouest-africains Wade et (le Nigérian) Olusegun Obasanjo, deux hommes qui avaient payé cher pour l’enracinement démocratique.
Le monde, donc l’Afrique, entrait dans un super-cycle économique, avec l’irruption de la Chine comme nouvelle puissance géo-économique avec une demande forte en ressources naturelles au grand bonheur des pays africains.
Que certains se soient laissés aller à croire à l’avènement d’une seconde indépendance africaine n’était pas excessif.
En parcourant l’Afrique, en rencontrant ses dirigeants alors, y compris un Nelson Mandela élargi de prison après. 27 ans de détention, et en participant aux travaux réformistes au sein de la CEDEAO en qualité de directeur, j’avais cru qu’un jour nouveau, décisif, s’était levé sur le continent.
La promesse d’un changement de garde sautait à mes yeux de baroudeur de la vie politique africaine. C’est ainsi que j’ai vu un Mobutu Sese-seko, qui n’était plus que l’ombre du resplendissant leader qu’il fut naguère, devenu chancelant, me recevoir en marge d’un Sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), au Caire, en Mai 1993; un Omar Bongo, auparavant tout puissant démiurge sur l’émirat pétrolier Gabonais, me parler, avec humilité, de ses craintes d’une destruction de la stabilité de son pays au point de taper sur la table pour exiger des pétroliers qu’ils y reviennent malgré l’ambiance insurrectionnelle prévalente (cf. Interview Onar Bongo par Adama Gaye in Jeune Afrique Juin 1990); et un Sassou Nguesso débordé par ses opposants avant qu’il ne perde le pouvoir en 1991.
Les remous étaient virulents et la rhétorique guerrière mais des années 1990 jusqu’aux milieu de celles de la première décennie de ce siècle, nul ne peut douter que l’Afrique de l’Ouest fut un fantastique laboratoire démocratique. Les idées économiques y bouillonnaient. Les sociétés civiles s’y imposaient…
La question qui se pose maintenant est celle de savoir ce qui s’est passé pour que de 1990 à 2020, le printemps, disons, le réveil, démocratique, se transforme en un reflux, une régression, un terrible ressac, voire le prélude à une recolonisation facilitée par des forces compradores agissant de l’intérieur en cinquième colonne contre leurs nations ?
Manifestement, en trois décennies, l’Afrique de l’Ouest est chamboulée.
Le tableau qu’elle offre ces jours-ci, par le sang qui coule entre les mains des terroristes et celles de services dévoyés des Etats instrumentalisés par des pouvoirs rétifs aux progrès démocratiques dont ils se faisaient naguère le chantre, de traduit par un climat de révolte générale.
Dans ce chaudron politique qu’elle est, submergée par les armes, lourdes et légères, qui y circulent, comment ne pas penser que la folie, injustifiable, d’un troisième mandat, posture d’un pouvoirisme indéboulonnable, qui traverse des pays clés de la région, notamment la Côte d’Ivoire, la Guinée et, sans doute, le Sénégal, sans compter les États faillis du Niger, de Guinée Bissau, du Mali, du Burkina et du Nigeria, n’est que l’étincelle qui mettra le feu à une poudrière déjà prête à exploser.
Qui pouvait penser que la démocratisation rimerait avec une malédiction pour une région qui croyait y trouver un levier pour surmonter ses démons?
Le reste du monde ne s’en soucie pas. Que le carnage commence donc ! Qui va arrêter les pyromanes ? Personne. La médiocrité règne à perte de vue. La pusillanimité l’entourant la rend encore plus destructrice. Une grande région africaine se meurt…

Adama Gaye, Exilé politique au Caire, 14 Août 2020.
Auteur de Otage d’un État aux Éditions l’Harmattan.

Senegal7.com

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