Zone de libre échange africaine : pour Buhari, les chefs d’Etat ont mis la charrue avant les bœufs

Alors que le Nigéria rechigne encore à signer l’Accord de libre-échange continental africain (AfCTA), le président Buhari vient de mettre en place un comité de haut niveau chargé d’évaluer l’impact de l’adhésion de la plus grande économie du Continent. Pour le chef d’Etat nigérian, qui prend ainsi tout son temps, les pays africains auraient mieux fait de promouvoir dans un premier temps, la compétitivité de leurs économies et de renforcer l’intégration des marchés, avant de rendre effectif l’accord de libre-échange. C’est en tout cas, selon Buhari, ce que le Nigéria compte faire avant d’intégrer la Zone de libre échange africaine (Zlecaf).
Un pas en avant, deux pas en arrière ! Tel semble la stratégie que privilégie désormais le président nigérian afin de se donner tout le temps de préparation nécessaire, avant que son pays ne signe l’Accord instaurant la Zone de libre-échange africaine continentale (AfCTA). Après s’être longtemps fait désirer avant de donner son engagement à accélérer le processus de signature et de ratification, Muhammadu Buhari, fait encore une sorte de volte-face, en prolongeant « la période de réflexion » qu’il s’est lui-même accordé. Le lundi 22 octobre, le chef de l’Etat nigérian a en effet procédé à l’installation d’un comité ministériel de haut-niveau, qui a comme cahier de charge, d’évaluer l’impact pour l’économie du pays de l’AfCTA, et de proposer des mesures destinées à préparer l’adhésion du pays à la Zone de libre échange africaine continentale (Zlecaf).

 

Les vraies raisons d’une hésitation
Selon Muhammadu Buhari, le Nigéria ne peut se permettre de signer, comme c’est le cas par le passé, des accords sans en connaitre les implications pour son marché interne et surtout sans planifier les mesures à prendre afin d’atténuer les éventuelles risques et par conséquent, préparer son économie à l’intégration des nouvelles règles commerciales.

Dans son intervention à l’occasion de la cérémonie solennelle d’installation du Comité au Palais présidentiel d’Aso Rock d’Abuja, le président nigérian a tenu à expliquer et à motiver les raisons qui le poussent à prendre tout son temps afin de franchir le pas. Il a pour ce faire tenu à rappeler que le Nigéria est aujourd’hui, « la plus grande économie d’Afrique », « la nation la plus peuplée », et qui est « bénie par d’importantes ressources naturelles ». Cependant, a regretté Buhari, « pendant trop longtemps, nos capacités de production nationale ont été négligées en faveur des importations ». Ainsi, comme il en fait cas, le chef de l’Etat a rappelé que le Nigéria a utilisé jusque-là ses revenus pétroliers pour créer des emplois dans d’autres pays au lieu de développer le potentiel de production locale, qui ne manque pas d’atouts au regard de la jeunesse de la population et surtout son dynamisme.

« Un grand nombre de nos défis d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de la sécurité, du chômage ou de la corruption, trouve sa source dans le fait que nous n’avons pas été en mesure de domestiquer la production de nos besoins les plus élémentaires. La récente récession, qui résulte de notre dépendance vis-à-vis des facteurs externes, montre clairement pourquoi les nigérians doivent maintenant aspirer à l’autosuffisance », a estimé le président Muhammadu Buhari.

Le chef de l’Etat nigérian, a saisi l’occasion pour rappeler que c’est pour relever ces défis que son gouvernement a mis en œuvre un ambitieux plan de relance économique et de croissance (ERGP), dont le principal objectif est la relance des secteurs stratégiques notamment l’agriculture, l’exploitation minière, l’industrie manufacturière et les services, dans le but de stimuler la création d’emplois et la substitution des importations.

Candidat à un second mandat et bientôt en campagne, Buhari a estimé que les avantages de ces réformes structurelles se font déjà sentir car, a-t-il souligné, « nos politiques économiques créent des emplois significatifs pour notre jeune population, assurent la sécurité alimentaire nationale et améliorent la compétitivité de notre économie afin de positionner le commerce d’exportation comme moteur de la croissance économique ».

Compétitivité nationale avant toute ouverture du marché
Bien qu’il a mis en avant les relais de croissance qu’offrent le potentiel de l’économie nigériane pour accompagner le développement du pays, Muhammadu Buhari a souligné que son administration n’a pas fait abstraction des tendances régionales et internationales, en particulier en matière de commerce, où la dynamique mondiale évolue rapidement. « Cela signifie que, comme nous l’avons prévu à long terme, nous devons également être suffisamment flexibles pour répondre aux chocs à court terme qui pourraient bouleverser notre diversification économique et nos stratégies d’intégration antérieures », a expliqué le président nigérian. C’est du reste pour cette raison que Buhari a salué l’initiative des pays africains d’instaurer une zone de libre échange continentale, sauf que pour le président nigérian, il aurait fallut d’abord préparer les économies nationales pour les rendre plus compétitifs, et ensuite promouvoir l’intégration africaine.

« La création de cette zone de libre-échange est une initiative louable. Il est clair que la population, les ressources, la répartition géographique et d’autres indicateurs commerciaux théoriques du continent mettent en évidence l’énorme potentiel qui existe si nous pouvons briser les diverses barrières qui entravent le commerce intra-Africain. Toutefois, bien que cette affirmation ait un sens facile en théorie, la réalité de l’entreprise en Afrique pose ses propres défis particuliers », a déclaré le président Buhari.

Le président nigérian n’a pas manqué de souligner que la question du libre-échange soulève plusieurs questions notamment en matière de concurrence équitable, en raison surtout du fait que le commerce africain est multiforme. C’est dans ce sens, a-t-il indiqué, qu’il y a quelques mois, il a engagé des consultations avec notamment les commissions nationales de négociations de l’AfCTA, d’analyser et de mesurer l’impact réel de cet accord sur le Nigéria et les nigérians, en tenant compte des politiques nationales et régionales existantes en matière de commerce.

Ces consultations ont selon Buhari, permis de mettre en relief plusieurs problématiques dont les risques d’abus sur les aspects relatifs aux règles d’origine, la contrebande résultant de difficultés dans les contrôles aux frontières, les effets non encore quantifiés des accords commerciaux préférentiels existants, ainsi que la faible capacité des entreprises locales à s’arrimer au commerce mondial. A ces handicaps, s’ajoutent la question cruciale du coût des financements, du déficit énergétique, ou de la faiblesse des infrastructures de transports.

La Zlecaf selon Buhari
Le président Muhammadu Buhari n’est donc pas contre la Zone de libre-échange continentale (Zlecaf). Cependant, il estime que la signature de l’accord, sans une véritable préparation en amont, est assez précipitée.

« Pour nous au Nigeria, notre vision pour le commerce intra-Africain est pour la libre circulation des produits « Made in Africa ». Cela signifie que les biens et les services doivent avoir un contenu africain significatif en termes de matières premières et de valeur ajoutée dans le processus de production des biens et des services. Par conséquent, il ne faut pas s’emballer car pour que les africains puissent véritablement profiter de la zone de libre-échange continentale, il faut une vision et une planification pour préparer nos économies et ainsi rendre compétitif le marché africain », a déclaré Muhamadu Buhari.

Le comité mis en place par le président nigérian sera conjointement dirigée par le ministre de l’Industrie, du commerce et des investissements, Okechukwu Enelamah, et le directeur de cabinet présidentiel, Abba Kyari. Il dispose d’un délai de douze (12) semaines pour apporter des réponses aux inquiétudes que soulèvent l’Accord de libre-échange auprès des acteurs locaux, telles qu’elles ressortent des consultations nationales des parties prenantes sur le traité. Il est donc attendu du comité, une proposition des mesures à court, moyen et long terme qui permettront de relever tous les défis qui en découleront, et c’est à la fin de ce processus, que d’ici la fin de l’année, le président du Nigéria prendra sa décision.

 

Nationalisme et protectionnisme nigérian
Avec cette posture, le président nigérian reste donc droit dans ses bottes car ce n’est pas la première fois que Buhari fait part de ses hésitations sur le processus. Malgré les appels pressant de ses pairs, notamment le champion africain de l’UA pour la Zlecaf, son voisin nigérien Mahammadou Issoufou, le chef de l’Etat nigérian compte prendre tout son temps. D’autant qu’il est conforté par la majorité des organisations patronales et professionnelles du pays, qui s’inquiètent des conséquences de l’ouverture sans des préalables du vaste marché nigérian dont la taille et le potentiel attise bien des convoitises, en Afrique comme ailleurs.

Les hésitations du président Buhari, qui pour lui ne sont que des préalables, ne manqueront certainement pas de provoquer quelques grincements de dents au regard de l’enthousiasme qui a accompagné l’adoption, le 21 mars dernier à Kigali, de l’AfCTA par les chefs d’Etat de l’Union Africaine (UA). En juillet dernier, 49 pays ont déjà signé l’accord seuls une dizaine l’a ratifié selon le décompte établi par le chef de l’Etat nigérien qui a fait le bilan d’étape à l’occasion du Sommet extraordinaire de l’UA de Nouackchott.

Il faudrait pourtant 22 ratifications pour que l’accord portant création de la Zlecaf soit être effective d’ici 2019. Le processus est en marche et le président Issoufou Mahamadou se prépare déjà à cette échéance à l’occasion d’un sommet historique de l’UA, prévu en juillet 2019 à Niamey, et qui marquera l’effectivité de la zone de libre échange africaine. Il va toutefois faire avec les atermoiements, à certaines égards légitimes de Buhari, dont le pays n’a pas encore signé l’accord à plus forte raison déposer ses instruments de ratification, ce qui constitue une tache sombre au regard du poids de l’économie nigériane dans le PIB du continent.

 

Pour Buhari en tout cas, rien ne presse. C’est d’ailleurs une posture qu’il affectionne dans plusieurs sujets d’intégration sous-régionale et continentale. Il y a quelques mois, il n’a pas hésité à menacer de fermer ses frontières avec certains pays voisins, notamment le Bénin et le Niger, afin de mettre fin à la contrebande et à l’importation frauduleuse du riz dans son pays qui venait d’atteindre presque l’autosuffisance en matière de production rizicole, à la suite d’un plan de relance de la filière mis en œuvre par son gouvernement.

Aussi, pour la création de la monnaie unique de la CEDEAO que ses pairs de l’UEMOA ambitionnent d’instaurer dès 2020, Muhammadu Buhari se montre toujours prudent en prônant un processus progressif et à moyen et long terme, afin de préparer les économies locales. De quoi renforcer sa marque de fabrique de dirigeant au nationalisme exacerbé qui n’hésite pas, à chaque fois qu’il estime que les intérêts, de son pays sont menacés de recourir à des mesures protectionnistes. A l’image d’un Donald Trump, pour « Baba Buhari », c’est « Nigéria first », avant « Africa fisrt »…

La Tribune Afrique

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