Tunisie : l’ambitieux M. Chahed

PORTRAIT. Youssef Chahed est à la tête du gouvernement depuis trente mois. Inconnu il y a six ans, aujourd’hui au pouvoir, il prépare ardemment la campagne électorale de la fin de l’année.

Les avions sont pleins. Outre le chef du gouvernement, neuf ministres, une palanquée de conseillers et de journalistes accompagnent Youssef Chahed en visite officielle à Paris. Durant trois jours, son carnet de bal sera fourni : Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Gérard Larcher, Laurent Fabius en sa qualité de président du Conseil constitutionnel… Pour celui qui occupe la Kasbah depuis trente mois, un record de longévité depuis la révolution, ce voyage est l’occasion de réaffirmer la qualité des relations bilatérales et de parfaire son image d’homme d’État, futur candidat aux plus hautes fonctions. En Tunisie, dans neuf mois, ce sera l’heure de la bataille des législatives puis de la présidentielle.

L’ascension fulgurante d’un quadra
Il y a huit ans, Youssef Chahed était un inconnu. Il débutait après une carrière sans rapport avec la politique. Ingénieur agronome, diplômé en Tunisie puis en France, il vivait une carrière universitaire ponctuée de missions, notamment au sein de l’ambassade américaine en Tunisie, comme expert des questions liées à l’agriculture. Lorsque survient la révolution, il rejoint les rangs d’Al Jouhmouri, parti centriste fondé en 2012. On y trouvera une bonne partie des hommes qui composent la politique tunisienne d’aujourd’hui. Parti qui ne résistera pas aux poids des ambitions de chacun. Chahed rejoindra Nidaa Tounes, formation créée pour permettre à Béji Caïd Essebsi de conquérir Carthage et l’Assemblée. Au lendemain de sa victoire aux législatives, fin 2014, Essebsi affichait ses priorités : « Donner naissance à un code des libertés individuelles et propulser au bout de deux ans un jeune à la présidence du gouvernement. » Les deux missions seront accomplies : la Colibe publiera un rapport de 230 pages sur l’état des libertés individuelles en Tunisie et le nom de Youssef Chahed sera évoqué pour diriger le gouvernement au début de l’été 2016. Choix qui sera largement validé par l’ARP. Interrogé sur son choix, le président de la République indiquait en privé « avoir observé durant deux ans ceux qui étaient au gouvernement ». Chahed a occupé successivement les charges de secrétaire d’État à la Pêche, puis de ministre des Affaires locales. Ministère qui avait la responsabilité de dessiner la nouvelle carte des municipalités. BCE, qui n’a pas le compliment facile, lâchera : « Chahed n’était pas le plus mauvais. » Depuis, les relations entre les deux hommes ont connu quelques hauts et de sérieux bas. Les sommets sont plus rares que les ravines.

Un ovni à la Kasbah
Ce choix a fait grincer de nombreuses dentitions tunisoises. Certains ont évoqué des liens familiaux entre les deux hommes, le lien est si lointain qu’il en est filiforme. Une familière des berceaux de la haute bourgeoisie tempère : « La Tunisie est un petit milieu, il y a toujours des cousinages lointains entre grandes familles. » D’autres, se jugeant plus aptes au poste, rongèrent leur amertume, pronostiquant au poulain une courte durée de vie à la tête du gouvernement. Ses prédécesseurs à la Kasbah, depuis 2011, sont restés en moyenne onze mois.

Lors de son premier discours devant le Parlement, l’homme apporte un nouveau souffle. Lyed Dhamani, ministre et porte-parole du gouvernement, note « son extraordinaire capacité à apprendre ». « Il est à son bureau dès 7 heures, en repart vers 21 heures, communique avec ses ministres toute la soirée », poursuit celui qui est devenu un de ses proches. Il loue son « sang-froid » et le qualifie « d’ovni en politique ». À chaque crise, et il en a côtoyé de sévères, ses rivaux ont cru leurs heures venir. Émeutes sociales en janvier 2018, révoltes dans le grand sud, liées au pétrole, en mai 2017, mis à l’index par son propre parti… Dahmani poursuit : « Il sait prendre les décisions, il n’a pas la main qui tremble. » En septembre dernier, il décapitera en moins d’une heure le ministère de l’Énergie, limogeant ministre, secrétaire d’État, PDG de l’Etap (entreprise tunisienne d’activités pétrolières) et une kyrielle de hauts fonctionnaires. Le ministère sera illico rattaché à celui de l’Industrie. Une décision sans appel. Un permis d’exploitation, délivré dans des conditions opaques, sera évoqué comme seule explication officielle. D’autres susurreront que le ministre de l’Énergie se voyait déjà en haut de l’affiche politique.

La décision la plus emblématique surviendra en mai 2017. Alors que le Sud s’embrase autour de la question des richesses en or noir, Chahed prend de surprise le pays en faisant arrêter plusieurs affairistes, dont Chafik Jarraya. Ce dernier est un proche de Nidaa Tounes qui se vantait à la télévision d’avoir acheté une partie des journalistes et de financer de nombreux députés. La population, excédée par la corruption (l’une des raisons de la chute du régime Ben Ali), applaudit le chef du gouvernement. « Durant plusieurs jours, plusieurs centaines de corrompus n’ont pas dormi », analyse un familier du terreau tunisien. La cote de popularité de Chahed explose. La guerre avec Hafedh Caïd Essebsi, proche de Jarraya, débute.

Le principal ennemi de Chahed : son propre parti
Si la lutte contre la corruption a marqué le pas depuis ce coup d’éclat, elle a considérablement compliqué la vie politique. Nidaa Tounes dispose des trois présidences : Carthage, la Kasbah et l’Assemblée. Malgré cette domination des lieux de pouvoirs, le parti s’est enfoncé dans une guerre des clans d’une rare violence. Disposant de nombreux ministères au sein du gouvernement, Nidaa Tounes a cependant mis Youssef Chahed à la porte en « gelant son adhésion ». On lui reproche officiellement de vouloir créer son propre parti. Une situation surréaliste où le chef du gouvernement doit faire face à l’opposition de sa formation d’origine. Hafedh Caïd Essebsi demandera son départ de la Kasbah à plusieurs reprises, dessinant un bilan catastrophique. Le président de la République, soucieux de la Constitution, reprochera à celui qui était son poulain de ne pas l’avoir consulté pour modifier le gouvernement courant 2018. Le bilan économique n’est pas bon : l’inflation dépasse les 7 %, le chômage les 15 %, la balance commerciale est dans le rouge vif… Point positif : la croissance qui repart, proche des 3 %. Malgré la litanie d’obstacles, celui que certains disaient « mou, indolent » est aujourd’hui en pole position pour les prochaines élections.

Points forts, points faibles du candidat Chahed
Surnommé « l’oracle », ce qui n’est pas pour lui déplaire, Hassen Zargouni incarne l’institut de sondage Sigma. Il connaît l’opinion comme sa poche. Aux yeux des sondés, les points forts de Youssef Chahed forment un quatuor : « Son jeune âge, il paraît propre, il paraît déterminé, il paraît avoir de bonnes intentions. » Zargouni reconnaît que « tout cela est émotionnel, mais en politique cela compte beaucoup ». « Les points faibles ? Il apparaît comme un homme étant sous influence successive : celle de Béji, puis celle de l’UGTT (le syndicat majoritaire), enfin d’Ennahda (le parti islamiste) ». Sans réel soutien de son propre parti, tributaire d’une coalition, Chahed « a eu besoin de béquilles, d’alliés de circonstances pour gouverner, ce qui fait que les gens pensent qu’il n’est pas autonome ».

Autres handicaps : « Il n’est pas perçu comme proche des jeunes et, avec les femmes, il a du mal. » Ultime reproche : « Les gens pensent qu’il n’achève pas ce qu’il commence. » Exemple : la loi de finances. « On prévoit une taxe sur les médecins, les avocats, six mois après, pas de taxe, les corporatismes sont passés par là. » Idem pour la lutte anti-corruption. Lyed Dhamani pondère : « Youssef Chahed n’est pas l’homme le plus apprécié des lobbys depuis qu’il a déclenché les premières arrestations. » Désormais, le chef du gouvernement sait qu’il a besoin d’une ossature politique pour soutenir son action. S’il est élu fin 2019, il pourra alors « réformer ». Il aura un mandat pour le faire. Ses ennemis lui reprochent de ne jamais avoir été élu, seulement « nommé ».

« Vive la Tunisie »
La bataille électorale a commencé. Si la campagne officielle démarre à la fin de l’été, l’officieuse a déjà pris ses marques. Youssef Chahed a fait poser la pierre angulaire de son futur mouvement politique, Vive la Tunisie (Tahia Tounes), par ses lieutenants. Premier d’entre eux, Selim Azzabi. Un quadra, aussi. Ancien ministre-chef de cabinet de Béji Caïd Essebsi, démissionné ou démissionnaire de Carthage le 9 octobre dernier. Le lieu de lancement de Vive la Tunisie ? Monastir, ville d’Habib Bourguiba, le père de la Tunisie indépendante. Un symbole. L’image de Bourguiba fut abondamment utilisée durant la campagne de 2014. BCE faisait campagne avec un portrait du grand homme derrière lui. Au cœur du récit national : le volontarisme bourguibien en matière d’éducation et d’émancipation de la femme (divorce, avortement). Un moderniste au XXe siècle. Image que tentent à tout prix de récupérer les jeunes Turcs – selon l’expression de Paul Morand – du XXIe siècle. Youssef Chahed aborde les futures élections avec une stratégie ambitieuse : un mouvement sur mesure, la volonté de gagner Carthage et l’Assemblée, le souhait d’obtenir un mandat pour réformer. Ainsi que la volonté, mise en musique par Selim Azzabi, d’associer la population à la prise de décision. Un pari qui trouvera son issu fin octobre, au soir des législatives. L’ambitieux M. Chahed a devant lui de nombreux rendez-vous.

  1. Entretien le 13 septembre 2018


BENOÎT DELMAS
Le Point Afrique

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