Télécoms : le groupe chinois Huawei englué dans une sévère crise diplomatique

Arrêtée puis libérée sous caution au Canada, la directrice financière du fabricant de smartphones risque l’extradition vers les Etats-Unis.

Alors qu’il avait réussi en quelques années à se construire la réputation d’un fabricant de produits électroniques haut de gamme, le chinois Huawei – dont le métier historique est la fourniture d’équipements de télécommunications – se trouve en cette fin d’année confronté à une crise sans précédent. Sur fonds de guerre commerciale et de tensions géopolitiques entre la Chine et les Etats-Unis, le groupe de Shenzhen voit les foyers d’incendie se multiplier.


L’arrestation, le 1er décembre, au Canada, à la demande de Washington, de Meng Wanzhou, la fille du fondateur de Huawei, également directrice financière du groupe, a marqué une nouvelle étape dans la crise. Mme Meng est soupçonnée par la justice américaine d’avoir menti à plusieurs banques au sujet d’une filiale de Huawei, afin de pouvoir accéder au marché iranien entre 2009 et 2014, en violation des sanctions américaines. Libérée sous caution mardi 11 décembre dans la soirée, elle ne pourra cependant pas quitter le territoire canadien et risque une extradition vers les Etats-Unis. La procédure pourrait prendre des mois, voire plus d’un an.

A Pékin, les esprits s’échauffent. « La Chine ne restera jamais les bras croisés », a prévenu mardi le ministre des affaires étrangères, Wang Yi. Dimanche, le vice-ministre des affaires étrangères, Le Yucheng, avait convoqué l’ambassadeur du Canada et menacé le pays de « graves conséquences ». Et le gouvernement canadien a annoncé mardi qu’un de ses ressortissants, un ancien diplomate reconverti dans l’analyse stratégique pour l’International Crisis Group, avait été arrêté en Chine. Le premier ministre, Justin Trudeau, a indiqué qu’Ottawa prenait l’affaire « très au sérieux ».

Un soutien officiel encombrant
En Chine, la détention de Meng Wanzhou est le premier événement à véritablement faire polémique, depuis le début de la guerre commerciale avec les Etats-Unis, il y a bientôt un an. « Avec Mme Meng, on touche aux élites chinoises. Celles-ci ont vraiment peur de ne plus pouvoir faire des affaires en dehors de leurs frontières », témoigne Alicia Garcia Herrero, économiste chargée de l’Asie chez Natixis à Hongkong. Dans le même temps, « tous les milieux d’affaires américains se demandent quelle va être la réaction de la Chine », poursuit-elle.

« Nous devons commencer à penser à la possibilité de bouter Apple hors de Chine », a écrit Fang Xingdong, le fondateur de ChinaLabs, un think tank sur les technologies, sur le réseau social WeChat.

L’arrestation de Meng a suscité des réactions virulentes sur Internet avec, notamment, des appels au boycott des produits d’Apple, concurrent de Huawei. Certains internautes se sont même filmés détruisant leur smartphone de la marque à la pomme au marteau. « Nous devons commencer à penser à la possibilité de bouter Apple hors de Chine », a écrit Fang Xingdong, le fondateur de ChinaLabs, un think tank sur les technologies, sur le réseau social WeChat.

Jusqu’ici, les médias d’Etat avaient été appelés à la mesure, mais, désormais, ils lâchent les coups. Le Global Times, quotidien nationaliste en anglais, a multiplié les éditoriaux dénonçant une arrestation politique : « Si le Canada pense tromper la Chine avec l’indépendance de la justice (…), il se trompe gravement ! », dénonce l’un des articles, qui menace de « conséquences formidables ».

Alors que l’arrestation tourne à la crise diplomatique, Huawei semble plutôt embarrassé par le soutien encombrant des autorités chinoises. Depuis le début de l’affaire, l’entreprise a fait profil bas, indiquant simplement faire confiance aux autorités judiciaires américaines et canadiennes. Seule consolation pour le fabricant chinois, l’entreprise est devenue un objet de fierté nationale. Certaines entreprises chinoises ont même promis des récompenses à leurs employés qui achèteraient des produits Huawei… et des amendes à ceux qui s’équiperaient chez Apple.

Parallèlement, Huawei doit éteindre un autre incendie. Depuis plusieurs mois, les Etats-Unis font pression sur leurs alliés pour qu’ils excluent, comme eux-mêmes, Huawei de leurs équipements de télécommunications, à l’heure où ceux-ci sont appelés à être massivement remplacés, avec l’arrivée de la 5G. Washington soutient que les équipements du chinois pourraient servir aux services de renseignement de Pékin pour espionner les communications ou contrôler des équipements (objets connectés) dans les pays où il opère.


L’Australie, la Nouvelle-Zélande et, depuis lundi, le Japon ont pris des mesures d’exclusion visant le groupe de Shenzhen. En Europe, le deuxième marché le plus important pour Huawei après la Chine, plusieurs pays pourraient l’imiter. En Grande-Bretagne, l’opérateur BT a déjà fait savoir qu’il n’utiliserait pas les équipements de Huawei sur les plus sensibles de ses infrastructures, appelées le « cœur de réseau ».

La Chine sera le principal marché mondial de la 5G
Huawei a-t-il les moyens de répliquer à cette offensive ? Sa meilleure option serait de réussir à rassurer ses partenaires sur la fiabilité de ses équipements. Mais il a beau répéter qu’il n’a aucun lien avec l’Etat chinois et que nul n’a apporté la preuve que ses équipements étaient compromis, cela ne suffit manifestement pas. En Grande-Bretagne, le groupe s’est engagé à fournir de nouveaux gages de sécurité aux autorités, moyennant un programme dont le coût est estimé à 2 milliards de dollars. Le Chinois peut aussi compter sur la pression des opérateurs qui voient d’un mauvais œil l’exclusion d’un acteur connu pour ses prouesses techniques… et ses prix compétitifs.


Huawei peut aussi compter sur son marché domestique, où il est l’acteur dominant avec ZTE, pour remplir ses carnets de commande. La Chine est en effet appelée, au moins dans un premier temps, à être le principal marché mondial de la 5G.

Reste que la mauvaise passe de Huawei constitue évidemment « une fenêtre d’opportunité » pour ses principaux rivaux que sont Ericsson et Nokia, et aussi Samsung, « même si ce dernier part de beaucoup plus loin », explique Kester Mann, analyste chez CSS Insight. Fin octobre, le coréen s’est d’ailleurs allié au japonais NEC pour enrichir son offre dans la 5G, juste avant que Ericsson conclue un partenariat du même ordre avec Fujitsu… La concurrence ne perd pas de temps.

Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance) et Vincent Fagot

Le Monde avec AFP et Reuters

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