Sénégal: le navrant testament de Maître Wade

Outré par l’invalidation de la candidature de son fils Karim, l’ancien président Abdoulaye Wade a lancé un vain appel au boycott et au sabotage de la présidentielle.

On sait depuis Chateaubriand que la vieillesse est un naufrage. Fatalité ? Certes pas. Le grand âge peut aussi être sagesse, détachement, quiétude. Las ! l’ex-chef de l’Etat sénégalais Abdoulaye Wade semble, par ses errements, s’échiner à valider la fameuse formule, que Charles de Gaulle recycla sur le tard au sujet du maréchal Pétain. 

En amont de la présidentielle, dont le premier tour s’est joué dimanche, le nonagénaire au crâne poli aura intensifié, au fil d’un désolant crescendo, son vain réquisitoire contre la tenue du scrutin. Le 5 février, en sa retraite versaillaise, il enregistre une vidéo dans laquelle il exhorte ses concitoyens à s’y opposer par tous les moyens. Le surlendemain, de retour au pays de la Teranga, après deux ans d’absence et à bord d’un jet privé, il enjoint aux quatre challengers du sortant Macky Sall de se retirer d’une échéance « verrouillée ». Et le 13 février, voilà que le « Gorgui » -le Vieux, en langue wolof- invite ses disciples à brûler cartes d’électeurs et bulletins, mais aussi à attaquer les bureaux de votes. 

Dire que ces imprécations émanent d’un juriste de formation, d’un avocat qui étudia notamment le droit et l’économie à Besançon dans les années 1950, d’un « opposant historique » propulsé à la magistrature suprême par la grâce des urnes en mars 2000, puis réélu sept ans plus tard…  

L’amour paternel est aveugle

Quel sortilège a bien pu déclencher dans l’esprit fertile et déroutant d’ « Ablaye » Wade cette dérive pathétique ? Très simple: l’invalidation de la candidature du fils chéri Karim, jadis banquier d’affaires à Londres. Condamné en 2015 à six ans de réclusion et à une lourde amende pour « enrichissement illicite », le rejeton a certes été libéré l’année suivante. Mais l’héritier présomptif, établi depuis lors au Qatar, aura perdu dans la bataille ses droits civiques, donc le droit de briguer la présidence.  

Pour papa, une forfaiture ou peu s’en faut. C’est qu’à ses yeux, l’éviction du fiston frappe du sceau d’infamie de l’illégitimité le rituel électoral lui-même. L’amour, fut-il paternel, est aveugle. Surtout lorsqu’il nourrit depuis des lustres un fantasme dynastique. 

Lors des municipales du printemps 2009, le prince Karim subit à Dakar un cinglant revers. Son géniteur l’incite-t-il alors à s’effacer ? Que nenni ! Piqué au vif par un tel manquement au devoir de déférence, il gratifie celui que la rue surnomme ironiquement « le ministre du Ciel et de la Terre » d’un portefeuille XXL, couvrant la Coopération internationale, les Infrastructures, l’Aménagement du territoire, le Transport aérien et l’Energie. 

Deux ans plus tard, ébranlé par une rébellion citoyenne, Wade senior se voit contraint de renoncer à un bricolage constitutionnel qui n’avait d’autre vocation que d’installer le dauphin dans un fauteuil de vice-président avant de lui céder les commandes. A l’époque, « Ablaye » exigea et obtint d’ailleurs au passage de Nicolas Sarkozy le rappel de l’ambassadeur de France, l’académicien Jean-Christophe Rufin, lequel ne faisait pas mystère de son hostilité à ce dévoiement monarchique. 

Avant même cette séquence, une offense faite à Karim avait scellé le divorce sans retour entre le Gorgui et son ex-Premier ministre et futur tombeur Macky Sall. Alors titulaire du perchoir de l’Assemblée, ce dernier avait eu l’outrecuidance de sommer le fils du chef de s’expliquer sur la gestion, au mieux opaque, de l’agence d’Etat chargée d’orchestrer l’accueil à Dakar, en mars 2008, du 9e sommet de l’Organisation de la conférence islamique. Crime de lèse-majesté, déjà, et affront imprescriptible.  

Le dogme du Karim-ou-personne

Sans doute faut-il voir dans le flop retentissant des anathèmes du revenant le signe d’une indéniable vitalité démocratique. Ni les dignitaires confrériques musulmans, réputés influents, ni les animateurs d’une société civile pourtant pugnace et peu suspecte de complaisance envers la gouvernance « Macky », n’ont enfourché ce piteux canasson. « Là où il y a boycott, relève Fadel Barro, figure de proue du mouvement Y’en a marre, le parti au pouvoir en tire profit. » Au sein même du PDS, formation fondée par Me Wade soi-même, la tactique de la chaise vide, jugée suicidaire, et le dogme du Karim-ou-personne suscitent une grogne patente.  

Rembobinons encore un peu le film. Quiconque se penche sur les avatars successifs du « Lièvre » -un autre des sobriquets de l’Ex- décèle chez lui une forme de trouble fascination pour la violence politique et les aventures insurrectionnelles. Ses biographes les plus incisifs avancent ainsi qu’il ne fut pas étranger à l’assassinat, en mai 1993, de Babacar Sèye, ancien député-maire de Saint-Louis et vice-président du Conseil constitutionnel.  

Une certitude : friand de lauriers académiques, Abdoulaye Wade n’a aucune chance d’épingler à son tableau de chasse un doctorat honoris causa de fair-play politique. 

Par Vincent Hugeux

L’Express.fr

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