Sarkozy sur Kagame : « Il a une vision pour son pays et pour l’Afrique »

EXCLUSIF. Dans l’entretien qu’il a accordé à l’hebdomadaire « Le Point », l’ancien président français a parlé du président rwandais mais aussi du continent, de ses leaders, de ses réalités ainsi que de ses défis.

Il est loin le Nicolas Sarkozy presque tonitruant. Par ses propos, l’ancien président français illustre qu’il a beaucoup appris de la vie au pouvoir mais aussi de la vie loin des cercles de décision étatiques. Aujourd’hui, il assouvit « le désir qu’il a toujours eu de voyager ». « J’aime découvrir les pays, les cultures, les civilisations. Le seul moyen de comprendre le monde dans lequel on vit dans sa complexité, c’est de le parcourir, c’est d’aller à la rencontre des peuples, de parler à leurs dirigeants », dit-il avant d’aborder l’Afrique dans l’entretien qu’il a accordé à l’hebdomadaire Le Point.
Sur les hommes
C’est à l’endroit du président ivoirien, Alassane Ouattara, que Nicolas Sarkozy ouvre sa pensée et sa perception actuelle de l’Afrique. Et c’est pour saluer l’amnistie que celui-ci a accordée à Simone Gbagbo. « Je suis admiratif de cette volonté de réconciliation », dit-il, avant de citer Nelson Mandela dans sa galerie des « personnages hors du commun » qu’il admire. Le leader sud-africain y côtoyant rien moins que le pape Benoît XVI qui « s’est retiré par souci de dignité de sa fonction ».

Alors qu’on est tenté de penser qu’il s’en arrêtera là quant aux personnalités africaines à suivre, le voilà qui cite de nouveau Alassane Ouattara, un « grand leader pacifique », le président Macky Sall du Sénégal mais aussi et surtout le chef de l’État rwandais. « J’ai été impressionné par Paul Kagame », dit l’ancien président français qui ajoute : « Il en faut, du cran, pour reconstruire un pays comme le Rwanda, décimé par un génocide d’une violence inouïe ! » Et de saluer Kigali, « désormais la capitale la plus connectée d’Afrique ». « Vous y voyez les Hutus et les Tutsis côte à côte », indique-t-il, avant d’insister sur les qualités du président Kagame. Il « ne correspond peut-être pas à tous les critères démocratiques, mais je puis affirmer qu’il a une vision pour son pays et pour l’Afrique ! Il est aujourd’hui président de l’Union africaine, pour laquelle il a de grandes ambitions. Il sait où il emmène son pays. » Une appréciation qui confine à l’hommage du fait de mots qu’il faut placer dans un contexte franco-rwandais en voie d’amélioration mais où le souvenir du génocide rôde toujours.

Sur l’évolution de l’Afrique
« Ce qui se passe en Afrique est majeur. Et je ne parle pas de l’arrivée des Chinois, mais de ce que les Africains eux-mêmes sont en train de construire », poursuit-il. Et de s’appesantir sur l’urbanisation et l’explosion démographique du continent. « Aujourd’hui, le continent, ce n’est plus seulement 54 pays, mais une cinquantaine de mégacités. Ces villes transcendent les frontières nées des empires coloniaux, et c’est une chance. » Et de noter, lui qui a suivi de près ce qui s’est passé au Rwanda mais aussi et surtout en Côte d’Ivoire : « Elles font aussi tomber les barrières ethniques. Abidjan, ce sont 5 ou 6 millions de personnes qui vivent ensemble, toutes ethnies et toutes religions confondues, alors même que le pays sort d’une guerre civile entre le nord musulman et le sud. » Presque émerveillé, Nicolas Sarkozy revient sur Lagos et Dakar, « des pôles de croissance fantastiques ! ». Et on comprend les mots utilisés quand, dans le même entretien, il dit vouloir exprimer sa conviction que c’est la démographie qui fait l’Histoire, pas l’Histoire la démographie. Un point de vue qui ne peut manquer d’interpeller les Africains sur un continent « qui connaît lui aussi une explosion démographique sans précédent » avec « sa population qui fera plus que doubler dans les trente prochaines années ».

 

Pour l’ancien président, le regard à poser sur l’Afrique doit être réaliste. Il faut prendre le continent tel qu’il est avec ses forces et ses faiblesses. « Quand on pense qu’il y a encore trente ans on ne parlait que du Biafra et de la famine », dit-il comparant la situation actuelle à celle de l’une des périodes les plus sombres de l’Afrique post-indépendance. Une période tragique en appelant une autre, intervient la question des migrants.

Sur les migrations
« Malheureusement, nous n’avons encore rien vu de la crise migratoire qui s’annonce », dit-il regardant du côté du Nigeria « qui comptera plus d’habitants que les États-Unis ». « Le continent africain passera de 1 à 2,5 milliards d’habitants, dont la moitié aura moins de 25 ans », indique-t-il pour donner « une idée de ce que seront les mouvements migratoires des années à venir ». Sa solution : une gestion « par un gouvernement européen composé des ministres de l’Intérieur, qui éliront en leur sein un président, rendront des comptes démocratiquement et à qui on devra rattacher Frontex ». « Il faudra ajouter à cela des hotspots, une conditionnalité migratoire dans nos relations avec les pays d’origine et de transit, et le plus grand plan d’aide au développement de l’Histoire à destination du continent africain, ce que j’ai appelé un plan Marshall pour l’Afrique », poursuit-il. Lucide et réaliste, il continue son propos en indiquant que « pour l’Europe, aider l’Afrique à se développer n’est pas une question de charité, c’est un impératif stratégique majeur. Cela profitera aussi à nos économies. Car, si l’Europe donne de l’argent pour la construction des infrastructures de l’Afrique, il est normal que les entreprises européennes y soient associées en priorité, ce qui impliquera une profonde réforme du droit européen de la concurrence ». Une approche, dit-il, qui « coûtera beaucoup moins cher que de ne rien faire et d’assister, impuissants, à ce désastre ! ». Ce « désastre » social et économique, il s’agit de l’éviter aussi sur le plan politique notamment pour les pays du cône septentrional de l’Afrique. Et revoilà que resurgissent la Libye et la Tunisie, deux pays du Maghreb qui ne sont pas sortis du Printemps arabe par la même porte.

Sur le Maghreb et le Machrek
À la question de savoir s’il ne nourrissait pas quelques regrets quant à l’intervention militaire en Libye, il répond d’abord par une question. « Qui peut penser qu’on devait garder un dictateur sanguinaire comme Kadhafi ? » , avant d’éclairer le constat selon lequel « on a abandonné la Libye au moment où elle avait besoin d’être accompagnée » par la déclaration de Barack Obama à la fin de son mandat. Et de citer l’ex-président américain qui avait en effet indiqué que sa pire erreur de politique étrangère avait été de laisser tomber la Libye en 2012. « J’ai trouvé ça très courageux », constate Nicolas Sarkozy qui prône plus que jamais la solidarité avec la Tunisie. « Bien sûr que nous devons être aux côtés de la jeune démocratie tunisienne, qui se bat avec courage contre l’extrémisme ! » indique-t-il avant de rendre hommage au royaume chérifien et à son souverain, le roi Mohammed VI. « Il est un autre pays qui se transforme pacifiquement, c’est le Maroc. Le roi a décidé que dorénavant son Premier ministre serait le chef du parti arrivé en tête aux élections. On ne met pas assez en avant les profondes transformations que le roi, avec intelligence et détermination, a réussi à mettre en œuvre. » Des mots qui claquent fort dans un ciel africain instable qui n’empêche pas les pays de poursuivre leur marche en avant vers une « émergence » appelée de tous leurs vœux par les populations du continent.

PAR MALICK DIAWARA   – Le Point Afrique —

 

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