Sadate ou le patriotisme par la paix

« Du jour où mon mari rendit publique sa volonté de se rendre à Jérusalem pour faire la paix avec Israël, je sus qu’il serait assassiné (…). Les jours qu’il me restait sur cette Terre à ses côtés étaient désormais comptés. De ce jour de 1977 jusqu’à son assassinat, les maux de tête qui depuis des années m’accablaient de temps à autre devinrent quasiment quotidiens. » (Jihane El-Sadate, veuve d’Anouar El-Sadate, « Une Femme d’Égypte », 1987).



Le colonel Anouar El-Sadate est né le jour de Noël, il y a un siècle, le 25 décembre 1918, dans un village du Delta du Nil. Est-ce que cela lui confère un statut de saint ? Certainement pas ! Pour des raisons confessionnelles (il était musulman pratiquant), et aussi, pour des raisons politiques. S’il a obtenu le Prix Nobel de la Paix en octobre 1978 et si son assassinat le 6 octobre 1981 au Caire (à l’âge de 62 ans) a ému la Terre entière, il a néanmoins dirigé d’une main de fer un régime qui n’a jamais été qu’autocratique, au même titre que son prédécesseur Nasser et que ses successeurs Moubarak et Sissi, tous militaires.

D’ailleurs, le journaliste franco-égyptien Robert Solé, qui connaît très bien l’Égypte, a écrit, dans sa biographie « Sadate », publiée en 2013 (éd. Perrin), que dans le conseil de révolution, Sadate était probablement le plus autocrate de la junte : « Sadate figure alors parmi les plus virulents partisans de la dictature, au nom de l’efficacité : ce qui pourrait se réaliser démocratiquement en un an, souligne-t-il, pourrait s’accomplir « dictatorialement » en un jour. (…) Sadate est persuadé qu’un chef n’a pas à se soumettre à des votes. « À quoi sert-il de débattre des heures ? A-t-on vu dans l’histoire une seule révolution se faire avec des majorités et des minorités ? Une révolution a besoin d’un seul chef ». ». Et ce chef, ce fut le général Nasser, le seul de la bande à avoir voté pour la démocratie !

Cette petite mise en perspective est pour rappeler que Sadate venait de loin et s’il fut effectivement un grand homme d’État, et aussi un homme de paix et de réconciliation, c’était surtout parce que dans l’histoire grave des pays, la fonction pouvait créer l’homme. Au départ, Sadate était un « petit » révolutionnaire sans emploi, puis un apparatchik fidèle et sans envergure, « toujours d’une orthodoxie sans relief » selon l’expression sans complaisance de François Puaux (voir plus loin). Henry Kissinger n’avait jamais imaginé qu’il succéderait un jour à Nasser.

Issue d’une famille pauvre de treize enfants, Anouar El-Sadate s’est engagé dans l’armée à l’âge de 18 ans. Dès 1938, il rencontra Nasser et il se lia avec les milieux révolutionnaires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’est rapproché des Allemands de Rommel pour s’opposer aux occupants britanniques, ce qui lui a valu de la prison. Après la guerre, il fut un terroriste proche des Frères musulmans, et passa trois ans en prison entre 1945 et 1948 pour avoir participé à des attentats.

Faisant partie des officiers qui ont conspiré contre le roi Farouk Ier, il a participé au putsch en juillet 1952 qui l’a détrôné. Très proche de Nasser, devenu le nouveau leader national égyptien au nationaliste arabe exacerbé, Sadate fut plusieurs fois ministre puis Président de l’Assemblée Nationale du 21 juillet 1960 au 20 janvier 1969. Il fut l’un des Vice-Présidents de Nasser, du 17 février 1964 au 26 mars 1964 puis du 19 décembre 1969 au 14 octobre 1970.

Lors de la mort soudaine de Nasser, le 28 septembre 1970, Sadate, premier Vice-Président de la République, assura l’intérim présidentiel mais n’était pas parmi les favoris pour lui succéder en titre. Deux hommes s’affrontaient pour reprendre le flambeau du panarabisme.

Le premier (le favori) fut le maréchal Ali Sabri (1920-1991), Vice-Président du 1er octobre 1965 au 20 mars 1968, Premier Ministre du 29 septembre 1962 au 3 octobre 1965, proche de Nasser et soutenu par l’Union Soviétique, ancien chef du service de renseignement général égyptien de 1956 à 1957.

Son rival, au contraire, était soutenu par les États-Unis, le général Zakaria Mohieddine (1918-2012), Premier Ministre du 3 octobre 1965 au 10 septembre 1966, après avoir dirigé le service de renseignement général égyptien de 1954 à 1956 et être devenu le Ministre de l’Intérieur de 1953 à 1962. Vice-Président du 16 août 1961 au 23 mars 1964 et du 1er octobre 1965 au 20 mars 1968, il fut limogé par Nasser en raison de sa proximité avec les Américains.

Finalement, les deux rivaux se sont neutralisés mutuellement et a permis à Sadate d’être choisi, le 5 octobre 1970, comme candidat unique à l’élection présidentielle peu démocratique du 15 octobre 1970, un plébiscite, où il a obtenu 90% des voix (« réélu » le 2 octobre 1976). Sadate fut Premier Ministre du 26 mars 1973 au 25 septembre 1974 et du 15 mai 1980 au 6 octobre 1981.

Dès février 1971, après quelques mois de grande prudence pour ne pas s’aliéner ces deux camps, Sadate commença à dialoguer discrètement avec les États-Unis. Il abandonna le panarabisme de Nasser au profit d’un nationalisme plus classique et seulement égyptien. Son discours du 4 février 1971, très attendu, donna sa préférence pour un processus apaisé sans reprise des combats avec Israël : « Sadate a proposé un cessez-le-feu de six mois renouvelable durant lequel le canal de Suez serait rouvert à la navigation si Israël acceptait de se retirer de la zone du canal et autorisait les Égyptiens à rétablir une tête de pont sur la rive orientale. »(Claude Cartigny, 2013).

Dans ses mémoires, François Puaux (1916-1996), ambassadeur de France en Égypte de 1968 à 1972, a expliqué les intentions de Sadate : « À Paris, M. Pompidou [Président de la République] aussi bien que M. Maurice Schumann [Ministre des Affaires étrangères], intrigués par cette proposition, qui ressemblait fort effectivement à un partage du Sinaï, m’en demandèrent le sens. Sadate, leur dis-je, a abandonné le rêve arabe de Nasser. Mais c’est un patriote, obsédé par l’idée force de mettre fin à l’occupation ennemie et en particulier par la réouverture du canal [de Suez]. En Orient, le provisoire peut durer longtemps. Un armistice lui paraît dans l’ordre des choses possibles. La paix n’est pas mûre. Un accord intermédiaire sur le canal lui permettrait d’atteindre son objectif sans payer le prix, redoutable pour tout chef arabe, d’un traité et d’une reconnaissance formelle d’Israël. » (« Anouar El-Sadate, la conquête du pouvoir »).

Pour résumer : « Les observateurs avaient depuis longtemps convenu que si le pays [l’Égypte] voulait la guerre, il ne pouvait la faire qu’avec l’aide des Russes, mais que, s’il recherchait la paix, il n’y parviendrait pas sans les Américains. Il était clair que l’initiative d’Anouar El-Sadate relevait du deuxième terme de l’alternative et qu’elle heurtait de front la philosophie politique des anciens lieutenants de Nasser. » (François Puaux). Et le premier concerné était Ali Sabri, nommé prudemment Vice-Président le 30 octobre 1970, qui s’opposa à l’initiative de Benghazi.

Le 17 avril 1971 à Benghazi, Sadate impulsa en effet la création de la confédération égypto-syro-libyenne : « Monument aussi vide et sonore que la Sainte Alliance, cette création avait paru à Sadate l’occasion de s’assurer l’appui du bouillant Kadhafi et de « fixer » le nouveau Président syrien Hafez El-Assad au moment où il s’apprêtait à pousser son idée d’accord intérimaire. »(François Puaux).

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Ali Sabri, présent à Benghazi, en profita pour mettre en minorité Sadate dans le parti, le 22 puis le 26 avril 1971, avec l’aide des nassériens. Sadate retourna la salle en sa faveur et fut mis une nouvelle fois en minorité le 10 mai 1971. Dans la nuit du 13 au 14 mai 1971, Sadate fit arrêter les conjurés nassériens, dont Ali Sabri qu’il avait révoqué le 27 avril 1971 et ils restèrent en prison pendant une dizaine d’années. Au-delà de la lutte pour se maintenir au pouvoir, Sadate voulait éliminer ces adversaires politiques qui étaient opposés à un rapprochement avec les États-Unis. Sadate avait donc désormais les mains libres. Dès 1972, remettant en cause un traité d’amitié signé en juin 1971, Sadate expulsa 12 000 conseillers militaires soviétiques.

Cependant, Israël refusa tout accord intermédiaire. Sadate en a conclu qu’il fallait reprendre les hostilités pour faire bouger la situation. Pour récupérer le Sinaï occupé par les Israéliens depuis 1967 (la guerre des Six Jours), Sadate a alors préparé avec la Syrie d’Hafez El-Assad la guerre du Kippour, le 6 octobre 1973, le jour le plus sacré des Juifs dans l’année. Si l’attaque a bien commencé pour la coalition arabe, la contre-offensive israélienne a battu les armées arabes si bien qu’un cessez-le-feu fut accepté le 23 octobre 1973, imposé par Nixon et Brejnev qui ont fait adopter le 22 octobre 1973 la Résolution 338 du Conseil de Sécurité de l’ONU. Le cessez-le-feu fut effectif le 27 octobre 1973.

Cette guerre du Kippour a fait évoluer les alliances en Égypte. Sadate s’est rapproché des Américains et s’est éloigné des Soviétiques. Il est même devenu le leader arabe privilégié dans un monde assez troublé. Ce fut donc en position de force qu’il a pu faire les premiers pas vers Israël. De son côté, Israël a connu une crise morale et politique très forte du fait que l’invincibilité de l’armée israélienne fut mise en doute. Le gouvernement israélien a démissionné le 11 avril 1974.

Dans ses mémoires, Sadate a écrit : « Le mythe a volé en éclats : le mythe de la supériorité d’Israël, de son aviation, ses blindés et ses soldats invincibles. Le quatrième jour de la guerre, le commandant du corps blindé d’Israël, le général Abraham Mindler, homme de renommée mondiale, fut tué sur le front égyptien ; ce fut comme la marque de l’effondrement des forces israéliennes en Égypte. » (« À la recherche d’une identité. Histoire de ma vie », éd. Fayard, 1978).

La venue de Sadate à Jérusalem le 20 novembre 1977 et sa rencontre avec le Premier Ministre israélien Menahem Begin ont inscrit une nouvelle page, plus prometteuse dans l’histoire déchirante du Proche-Orient. Il fut le premier leader arabe à reconnaître l’existence d’Israël. Son geste avait un objectif, accélérer les négociations de paix pour libérer le Sinaï.

Ses mots devant la Knesset furent très forts : « Il ne peut y avoir de bonheur pour personne au prix du malheur d’autrui (…). Vous voulez vivre avec nous dans cette région du monde, et je vous le dis en toute sincérité : nous vous accueillerons avec plaisir parmi nous, en sûreté et en sécurité (…). Je vous le dis en vérité que la paix ne sera réelle que si elle est fondée sur la justice et non sur l’occupation des terres d’autrui. Il n’est pas admissible que vous demandiez pour vous-mêmes ce que vous refusez aux autres (…). La paix n’est pas seulement une signature apposée sous un texte. C’est une nouvelle écriture de l’Histoire. ».

Son audace était courageuse. Il voulait transformer un conflit qui était religieux en un simple conflit territorial entre deux nations. Ce qui pouvait apporter des indications pour faire la paix : contenter l’intérêt des deux nations. Ce qui aurait été impossible sur le terrain religieux.

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La paix fut concrètement négociée à Camp David, la résidence d’été du Président des États-Unis, à l’invitation de Jimmy Carter entre le 5 et 17 septembre 1978, ce qui a abouti, non sans mal, à la signature des Accords de Camp David préfigurant le traité de paix entre Israël et l’Égypte signé l’année suivante. Pour avoir négocié avec les Israéliens, l’Égypte fut exclue de la Ligue arabe.

En proie à la contestation et à la crise économique, contesté par le monde musulman, Sadate fit arrêter 1 536 personnes en début septembre 1981 parmi l’élite intellectuelle et religieuse, afin de consolider son pouvoir politique. Il avait cependant relâché auparavant les leaders de Frères musulmans qu’il voulaient ménager dans la mesure où il réprimait déjà « l’aile gauche » prosoviétique.

Cette consolidation du pouvoir fut de très courte durée. Quelques jours plus tard, Sadate fut assassiné le 6 octobre 1981 lors d’une parade militaire au Caire, célébrant le huitième anniversaire du début de la guerre du Kippour. Il fut tué par six militaires proches des Frères musulmans qui s’opposaient à ce rapprochement avec Israël. L’attentat a coûté la vie à sept autres personnes.

Vice-Président depuis le 16 avril 1975, le général Hosni Moubarak prit le pouvoir le 14 octobre 1981 et le garda près de trente ans, renversé par le Printemps arabe le 11 février 2011. Quand il avait nommé Moubarak à ce poste de numéro deux, Sadate avait lâché ironiquement : « Désormais, on hésitera à m’assassiner, car après mois viendrait quelqu’un de beaucoup plus méchant. » (cité par Noël Darbroz dans « La Croix » du 8 octobre 1981).

Les funérailles de Sadate furent célébrées le 10 octobre 1981 en présence de beaucoup de personnalités internationales, notamment Menahem Begin, Ronald ReaganGerald Ford, Richard Nixon, Jimmy Carter, mais sans aucun dirigeant arabe (on a même entendu des explosions de joie dans les rues de Damas, Tripoli, Bagdad et Téhéran à l’annonce de son assassinat).

Selon l’ambassadeur François Puaux, il y a un contresens à vouloir faire de Sadate, post mortem, un grand pacifiste et un ami de Begin : il était avant tout un grand patriote, dont l’objectif était de retrouver les territoires occupés. Pour cela, il n’a pas hésité à aller chez l’ennemi et à parler des choses qui fâchaient. Considéré comme un apparatchik sans éclat, il a montré ses grands talents de manœuvrier en politique intérieure, déjouant les pièges des héritiers de Nasser, tout en affichant ses convictions nationales très affirmées. En ce sens, il a étonné le monde entier tout en entrant dans le grand livre de l’Histoire mondiale. 

Sylvain Rakotoarison 
http://www.rakotoarison.eu

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