Restitution des biens culturels : depuis quand rend -t-on « temporairement » ce qui a été volé ?

RESTITUTION DES BIENS CULTURELS A L’AFRIQUE

Ne pas noyer le poisson dans l’eau d’une polémique sémantique stérile

L’on se souvient, c’est lors de la visite à Ouagadougou, le 28 Novembre 2017, que le président français, Emmanuel Macron, avait lancé le débat sur la restitution du patrimoine artistique africain. Il avait annoncé, à l’occasion, son intention de vouloir mettre en œuvre dans un délai de 5 ans, des restitutions temporaires et définitives. Mais l’idée du rapatriement des biens culturels africains en elle-même, n’est pas nouvelle et s’inscrit incontestablement dans une tendance qui prolonge un mouvement amorcé dès la seconde moitié du 19ème siècle, consécutivement à la décolonisation. Ce courant de pensée avait abouti au texte de référence qu’est la Convention de l’UNESCO de 1970, qui oblige les Etats signataires à restituer le patrimoine sorti illégalement du continent.

 Les dommages subis par le continent sont difficilement évaluables 

Joignant l’acte à la parole, Emmanuel Macron avait chargé Bénédicte Savoy et Felwine Sarr de réfléchir au retour en Afrique des œuvres d’art. La conclusion de leur rapport qui doit être remis ce 23 novembre au président de la République, alimente déjà la polémique. Et pour causes.

D’abord, les deux experts semblent avoir balayé le concept de « restitution temporaire » pour ne retenir que l’option de la restitution pérenne. Aussi vrai que la notion de restitution repose sur le préalable qu’il y a eu vol, pillage ou spoliation, il faut rendre sans autre forme de procès l’ensemble de ce qui a été pris sur le continent africain, à ses propriétaires. Même si cela doit apporter de l’eau au moulin de certaines organisations non gouvernementales qui n’ont pas hésité à franchir le pas pour assimiler les œuvres d’art africaines détenues dans les galeries européennes, à des biens mal acquis avec en filigrane l’idée d’une réparation des préjudices subis. Et dans le fond, ce serait porter des œillères que de leur donner tort. Beaucoup de ces objets proviennent du pillage en règle organisé par les administrateurs coloniaux ou par des collectionneurs d’art européens conquis assez vite par ce que l’on a pendant longtemps désigné sous le vocable « d’arts primitifs ». Au sortir de l’ère coloniale, le pillage des objets culturels africains, avec parfois la complicité de trafiquants eux africains appâtés par le gain facile lié aux prix exorbitants de ces objets sur le marché international, a continué d’être la face sombre des relations entre l’Afrique et l’Europe. Les dommages subis par le continent du fait de ce pillage, sont difficilement évaluables car de nombreuses sociétés africaines y ont perdu leur âme, les référents matériels et culturels de leur passé qui leur permettait de se projeter dans l’avenir. Si le débat des réparations peut se mener avec aisance, la question principale reste la suivante : «qui va payer» étant donné que de nombreuses collections d’art appartiennent à des privés qui les ont parfois acquises de bonne foi ?

Ensuite, l’autre aspect non moins important de la polémique est « qu’adviendra-t-il du musée du Quai Branly dont l’essentiel des collections est constitué d’objets d’art africains» ? Au-delà des réponses techniques simples liées à la reconversion des missions du musée ou la reproduction des doubles des objets à restituer, c’est toute la question de l’attrait touristique de la ville de Paris et ses implications financières qui est ici soulevée.

La place de ces objets ne se trouve pas forcément dans les musées

On le sait, les musées constituent l’une des mamelles nourricières du tourisme français et le rapatriement des biens culturels africains qui y trônent, ne peut manquer de porter un coup à l’éclat d’une ville qui s’enorgueillit de sa richesse culturelle. Attenante à la problématique du tourisme, se trouve celle du rayonnement scientifique même de la ville. On le sait, les collections muséales du Quai Branly draînent de nombreux scientifiques (historiens, ethnologues et anthropologues, etc.) qui y trouvent les ressources pour leurs études. Et enfin, il faut le dire, ils sont nombreux les Français qui auront du mal à se séparer de ce butin qu’ils considèrent comme faisant partie de leur patrimoine historique parce que non seulement témoin de leur aventure coloniale au 19ème siècle, mais aussi et surtout source d’inspiration pour de nombreux maîtres de l’art en Europe. Sont de ceux-là le grand Picasso, pour ne citer que lui. L’on comprend alors, depuis les fuites du rapport du comité ad hoc mis en place par Macron, le manque d’enthousiasme de nombreux conservateurs de musée qui estiment que la culture ne devrait pas se plier à un quelconque agenda géopolitique.

Au-delà de cette polémique, l’on a toujours opposé au rapatriement du patrimoine culturel africain sommeillant dans les galeries d’art en Europe, l’inexistence de structures adéquates pour sa conservation et la faiblesse des politiques étatiques de protection des objets culturels. Si l’on ne peut balayer du revers de la main ces arguments, force est d’admettre que la place de ces objets ne se trouve pas forcément dans les musées mais bien au sein des communautés qui les ont le plus souvent créés non en raison de leur valeur esthétique mais aussi et surtout en raison de leur valeur fonctionnelle. A titre illustratif, la place d’un masque n’est pas au musée mais dans l’arène de danse où il entre pour des raisons bien précises, en interaction avec la communauté qui l’a créé.

Cela dit, l’on peut se demander, au regard de la polémique qui enfle et des intérêts en jeu, si Emmanuel Macron aura le courage d’aller jusqu’au bout de son idée, d’où cette crainte que la querelle sémantique ne finisse pas noyer le poisson. Et c’est justement là que les Etats africains et les communautés spoliées ont un rôle important à jouer. Ils doivent donner de la voix et ils disposent, pour le faire, d’un imposant arsenal juridique capable de fonder leur action.

 

Le Pays

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