Réélection terne de Macky à la tête d’un pays au bord de l’implosion

Même si le président sortant a gagné cette élection dans les conditions que l’on sait, il reste qu’au lendemain de ce scrutin, le Sénégal présente l’aspect d’un champ de ruines

Tout d’abord, il convient de dire que dimanche, au vu des résultats contradictoires qui circulaient et des graphiques assez fantaisistes balancés par le camp de Benno Bokk Yaakar (BBY) dans les rédactions — sans compter la déclaration totalement irresponsable du Premier ministre à la Télévision nationale et qui participait plutôt à brouiller les choses ! —, nous avions choisi de ne pas paraître le lundi.

La même attitude prudente, héritée sans doute des temps où notre journal était un hebdomadaire, nous a conduits à ne pas sortir hier. A présent que nous avons eu le tableau des résultats complets d’une source indépendante avec laquelle nous avons travaillé en toute confiance depuis 20 ans au moins, nous pouvons nous permettre d’écrire enfin sur les résultats de la présidentielle de dimanche dernier, hors vote de la diaspora faut-il le préciser. Et c’est pour dire qu’avec 2.483.122 suffrages, le président sortant, Macky Sall, obtient un taux de 58,63 % et passe donc dès le premier tour. Cela, nous sommes d’autant plus à l’aise pour le dire que l’auteur de ces lignes a voté et fait voter pour le candidat Idrissa Seck. Lequel, avec 867.921 voix et un pourcentage de 20,49, se classe deuxième. Ousmane Sonko se retrouve avec 646.873 bulletins en sa faveur pour un taux de 15,27 %. Les deux autres candidats que sont le Pr Issa Sall et Madické Niang récoltent des gains électoraux presque anecdotiques de, respectivement, 173.587 (4,10 %) et 63.603 (1,50 %) voix.

Vraisemblablement, le candidat du Parti de l’Unité et du Rassemblement (PUR), malgré une excellente campagne électorale, n’a pas bénéficié du vote de l’ensemble des Moustarchidines. Le Guide moral de ce puissant mouvement l’aurait-il lâché en rase campagne électorale pour soutenir le candidat Macky Sall ? Des rumeurs le soutiennent avec insistance. Cela dit, et concernant la victoire du président Sall, comme le dit l’adage « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

C’est le cas de le dire. En emprisonnant pour des motifs fallacieux ses deux potentiels plus dangereux rivaux à l’élection de dimanche dernier, Macky Sall entache grandement son sacre et lui ôte tout éclat. D’avoir choisi ses adversaires, notamment Madické Niang passé miraculeusement à travers les gouttes du parrainage et à propos duquel nous avons écrit dès le départ qu’il jouait le rôle qui fut celui de Pascal Affi Nguessan en Côte d’Ivoire pour le président Ouattara — c’est-à-dire celui de lièvre — confère un goût amer à la réélection de M. Macky Sall. Autre enseignement à tirer de ce scrutin : le candidat de Benno perd le pays « utile » et est plébiscité dans l’arrière-pays. Ce étant entendu que, vu le caractère triangulaire du scrutin, ne peut être considéré comme ayant gagné un département que celui qui y a obtenu 50 % des suffrages exprimés plus un. Autrement dit, la majorité absolue.

A cette aune, force est de constater que Macky Sall a perdu dans le département de Dakar (face aux autres candidats réunis) — malgré les milliards dépensés notamment par la Der et la première dame, la transhumance de Moussa Sy, Banda Diop, Bamba Fall — ainsi que dans ceux de Pikine et de Guédiawaye. Il ne sauve la mise dans la région de la capitale qu’à Rufisque département. Il s’est aussi incliné à Thiès, à Tivaouane et à Touba Mbacké. Et quand on connaît toute la symbolique qui se rattache à ces deux derniers départements, on mesure l’étendue de la perte. Il convient d’ajouter à cela les trois départements de la région de Ziguinchor où Ousmane Sonko a fait un tabac. Pour un président de la République, perdre la région de sa capitale, ça fait toujours très mauvais genre. Et si on y ajoute les départements de Thiès et Tivaouane où sont concentrées les 75 % des activités économiques et industrielles du pays, il convient de se poser des questions assurément. Surtout quand la grande métropole de Touba-Mbacké est elle aussi tombée dans l’escarcelle des candidats de l’opposition, notamment Idrissa Seck.

Après, on pourra toujours gagner avec des scores « soviétiques » des régions comme celles de Matam, Podor, Bakel, Kolda, Vélingara, Tambacounda, Koungheul, Kaffrine, Kaolack et autres bleds perdus. Ce étant entendu que même si elles comptent électoralement, et c’est l’essentiel, et même si les voix ne se pèsent pas mais se comptent mais enfin en termes de poids économique et institutionnel, c’est-à-peu près zéro. Sans compter qu’en termes de prestige… Mais enfin, ça suffit au bonheur du président Sall qui s’est donc fait réélire haut la main. Il peut dire merci aux bourses familiales, à la pauvreté et à l’ignorance en particulier mais pas seulement. L’opposition, quant à elle, n’a pas démérité. Sans moyens financiers, handicapés par le parrainage qui a permis de filtrer dans des conditions particulièrement opaques certains de ses membres (en laissant miraculeusement passer un Madické Niang !), les candidats Idrissa Seck, Ousmane Sonko et, dans une moindre mesure, Issa Sall sont tombés avec les honneurs de la guerre. Avec 15 % des suffrages pour une première et chouchou de la diaspora, Ousmane Sonko a du panache et beaucoup d’avenir.

En votant massivement pour lui, en particulier en Casamance mais aussi dans la capitale, les Sénégalais ont montré que l’odieuse campagne de diabolisation menée à son encontre par le pouvoir en place et ses suppôts n’a guère eu d’effet sur eux. Issa Sall, on l’a dit, semble avoir été lâché par les Moustarchidines tandis que le « deal » honteux passé par Wade et son fils Karim avec le pouvoir en place a porté un coup de poignard à l’opposition. Idrissa, en réussissant à reconquérir le département de Thiès malgré le bataillon de ministres, députés, membres du haut Conseil, du CESE, directeurs généraux, présidents de conseils d’administration, hommes d’affaires fortunés du camp présidentiel et en se permettant même de contrôler le département voisin de Tivaouane, mais aussi Touba-Mbacké, démontre qu’il a l’étoffe d’un grand leader.

Un pays au bord de l’implosion

Cela dit, même si le président Macky Sall a gagné cette élection dans les conditions que l’on sait, il reste qu’au lendemain de ce scrutin, le Sénégal présente l’aspect d’un champ de ruines. En effet, le vote a fait apparaître des fractures ethniques et confrériques extrêmement graves. Les Pulaar, comme un seul homme, ont fait jouer le « Neddo ko bandoum » sans chercher à comprendre. Les Pulaar du Fouta, bien sûr, mais aussi de Kolda, de Vélingara, du Boundou et de la grande banlieue de Dakar. Le pays sérère aussi a voté Macky. Les Diolas, au lendemain des déclarations gravissimes de Moustapha Cissé Lô, ont fait bloc derrière leur fils Ousmane Sonko. Idrissa a gagné dans le pays Wolof. Surtout, surtout, on se trouve à deux doigts d’une guerre civile entre Tidianes et Mourides. De ce point de vue, les conversations que l’on entend en privé n’augurent rien de bon et nous nous garderons bien sûr de les reproduire. Idrissa Seck a gagné largement en pays mouride, les Tidjanes ont adoubé Macky Sall (qui avait pourtant déclaré s’être converti au mouridisme !). On nous objectera certes qu’Idrissa Seck et l’opposition ont remporté l’élection dans le département de Tivaouane mais il faut savoir que celui-ci comporte de fortes communautés mourides, ceci expliquant cela. Dans tous les cas, ce vote identitaire, ethnique et confrérique est porteur de germes de destruction de la cohésion nationale si l’on n’y prend garde. Le Sénégal a toujours été au-dessus de ces considérations qui ont fait imploser plus d’un pays en Afrique. Bien que peuplé à plus de 90 % par des Musulmans, il a été dirigé pendant 20 ans par le Catholique Senghor qui n’a pu le faire que grâce au soutien de tous les marabouts et notamment des Khalifes des confréries. Bien que Tidiane, son successeur Abdou Diouf étant considéré par le tout puissant Serigne Abdou Lahad Mbacké comme son propre fils. C’est cela, cette cohabitation harmonieuse entre les ethnies, les religions et les confréries, qui a toujours constitué la force et la spécificité du Sénégal. Hélas, au lendemain de l’élection de dimanche dernier, c’est un climat de guerre civile qui prévaut. Dieu sauve le Sénégal !

Par Mamadou Oumar Ndiaye  – Le Témoin –

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