RD Congo-Élections : Sabotage, chaos sécuritaire et scrutin aux calendes grecques

Au Congo-Kinshasa, malgré les apparences tout est fait, en réalité, pour que les élections prévues le 23 décembre 2018 ne puissent jamais avoir lieu. Depuis des mois, des actions menées en sous-main par le régime ont fini par produire un état général d’impasse sur le plan organisationnel, couplé avec une montée de chaos sécuritaire à travers le pays. Il s’agit d’un machiavélisme froid basé sur une logique simple : s’il n’y a pas élections, les hommes au pouvoir, Kabila en tête, restent au pouvoir et conservent l’ensemble de leurs privilèges. Pourtant, en mesure qu’approche la date fatidique, on assiste à une ambiance euphorique dans les états-majors des partis politiques et dans les rangs des partisans de différents candidats, à tel point qu’il est difficile de faire entendre cette vérité qui dérange. La désillusion risque d’être amère.

En attendant, nous tentons de présenter les faits notamment en ce qui concerne l’impossibilité matérielle de tenir l’échéance du 23 décembre 2018 (I), la montée du chaos sécuritaire sciemment orchestré à travers le pays (II) et la perspective des négociations politiques qui se murmure déjà dans différents cercles de décision (III).

 

I. Impossibilité matérielle d’organiser les élections

Dans un article publié le 29 septembre 2018 par RFI, deux défis quasiment insurmontables transparaissent par rapport à l’utilisation de la machine à voter, chère au président de la CENI Corneille Nangaa. Il s’agit de l’acheminement de ces appareils de la Corée du Sud au Congo et du temps nécessaire pour permettre aux électeurs de tous les bureaux de vote de pouvoir voter[1].

a) Acheminement impossible et utilisation problématique

Au sujet de l’acheminement des machines : 106 mille de la Corée aux 75 mille bureaux de vote, dans un pays grand comme l’Europe occidentale, sans routes praticables, en saison de pluie, sans compter la prolifération des groupes armés, la radio française aboutit au constat que l’opération est matériellement impossible. Il faudra que la CENI mobilise de gros moyens, aériens notamment, pour acheminer l’ensemble du matériel électoral jusque dans tous les bureaux de vote. La CENI dit avoir 7 hélicoptères à sa disposition alors que la MONUSCO, écartée de l’organisation du scrutin, estimait à 20, le nombre des hélicoptères nécessaires pour mener à bien l’opération d’acheminement du matériel électoral à travers le pays.

Quant à la durée du scrutin, on estime à 3 minutes le temps nécessaire par électeur pour réaliser le vote. Avec une moyenne de 600 électeurs par bureau de vote, il faudra une journée de 30 heures pour permettre à tous les électeurs de pouvoir voter. Encore faudra-t-il qu’il ne puisse pas pleuvoir ce jour-là, qu’il n’y ait ni panne d’électricité ni dysfonctionnement des machines.

b) Contestation politique et troubles dans les bureaux de vote

Au-delà des problèmes d’acheminement et des problèmes techniques, se pose le problème politique, ces machines étant toujours au cœur des contestations. Plusieurs personnalités de l’opposition ont déjà annoncé qu’elles contesteront l’utilisation de ces machines jusque dans les bureaux de vote. Il faut donc s’attendre à des actes de sabotage, voire de vandalisme dans de nombreux bureaux de vote, ce qui, passé une certaine échelle, devra conduire, si pas à l’invalidation de ces élections, en tout cas à une remise en cause générale de leur crédibilité, notamment sur le plan international. Un président qui sortirait des élections aussi chaotiques sera tellement en déficit de légitimité que le pays devra plonger dans une crise politique profonde.

Des pourparlers politiques seront inévitables, et comme la passation du pouvoir ne sera pas encore effectuée, c’est le président en fonction qui devra piloter ces pourparlers. Nous y reviendrons. Et c’est peut-être le but recherché depuis le début lorsqu’on observe parallèlement le spectre du chaos sécuritaire qui se propage à travers le pays.

 

II. Chaos sécuritaires et perspective d’un coup de force

a) Mobilisation des forces militaires parallèles

Dans son article du 3 août 2018, la journaliste américaine Sam Madnick croit savoir que le régime de Kinshasa prépare des troubles à travers le pays. Elle affirme que des généraux ont séjourné dans le territoire de Masisi où ils ont pris contact avec des groupes armés en les persuadant que les élections n’auront pas lieu et qu’il faut qu’ils se préparent à lancer des actions[2]. Toujours dans le cadre des prémisses au chaos, le M23 a annoncé début août qu’il était déjà de retour sur le sol congolais. Cette milice tutsi, parrainée par le Rwanda est soutenue en sous-main par Kabila[3], avait commencé à revenir au Congo par petits groupes dès décembre 2013, puis par vagues successives[4] après avoir obtenu l’amnistie du pouvoir de Kinshasa en février 2014. En décembre 2017, l’ONG américaine Human Rights Watch a révélé que le pouvoir de Kinshasa recrutait des M23 en Ouganda pour réprimer les manifestants dans plusieurs villes de la RDC[5]. Dans l’Ouest du pays, un autre groupe armé a fait l’objet d’un reportage de la télévision française TV5 sous le commandement d’un Certain Elie Kapend[6].

Vers un coup de force de Kabila ?

De son côté, l’expert militaire Jean-Jacques Wondo[7] a fait remarquer que les récentes nominations à des postes clés au sein des FARDC, l’armée congolaise, ont privilégié des officiers à la fois loyaux au président Kabila, inscrits sur des listes de sanctions internationales, et impliqués dans la répression des contestations populaires et des crimes graves qui devraient les rattraper dès la fin du régime actuel. Il s’agit des hommes pour qui le maintien de Joseph Kabila au pouvoir est une question de vie ou de mort.

Toujours au sujet de la crise sécuritaire, le contexte régional pourrait être exploité. En effet, depuis juillet 2018, le Rwanda est confronté à une crise militaire non médiatisée entre son armée nationale et un mouvement armé nommé FLN soutenu, selon Bernard Lugan[8], par l’Ouganda voisin et le Burundi. L’Ouganda tiendrait au départ de Joseph Kabila dont les pactes secrets avec Kagame compliquent le projet d’exploitation du pétrole du Lac Albert. Ces réserves pétrolières s’étendent de part et d’autre de la frontière congolo-ougandaise contrôlée, côté congolais, par des éléments FARDC et leurs alliés liés au régime de Kigali et opérant, entre autres, dans le territoire de Beni. Des éléments impliqués dans la campagne des massacres dans ce territoire, depuis le 02 octobre 2014, et l’attaque contre la base Semliki des casques bleus tanzaniens le 7 décembre 2017[9]. Une attaque à laquelle le président ougandais Yoweri Museveni avait réagi en annonçant des bombardements sur le territoire congolais, dans un contexte régional de conflit larvé entre Kigali et Kampala.

b) Crise sécuritaire : un argument massue pour reporter les élections

Ces éléments, abusivement appelés « ADF » ou « présumés ADF » ont réussi le macabre exploit de mener deux attaques spectaculaires en plaine ville de Beni, dont une, le 03 octobre 2018 contre le quartier général de l’Opération Sukola I dans le quartier de Paida alors que quatre généraux FARDC se trouvaient sur place[10], dans cette ville de 400 mille habitants, la troisième ville de la province du Nord-Kivu. C’est dire à quel point le chaos sécuritaire à travers le pays est à un stade très avancé, et qu’il est impossible d’organiser les élections dans plusieurs secteurs de l’est du Congo.

Il faut toujours rappeler que les crises sécuritaires sont fréquemment évoquées par le président de la CENI, Corneille Nangaa, comme un argument massue pour légitimer les reports des échéances électorales. En juillet 2017, il avait affirmé que les élections ne pouvaient pas être organisées suite aux troubles attribués aux miliciens Kamuina Nsapu, dans le Kasai[11]. Il fit la même sortie médiatique dès le déclenchement des tueries dans le territoire de Djugu, en province d’Ituri. Il ne serait pas étonnant qu’à la suite des vagues de violences en cours, la CENI avoue solennellement ne pas être en mesure d’organiser les élections et sollicite le report de l’échéance initialement prévue au 23 décembre 2018. Les pourparlers politiques s’imposeraient d’elles-mêmes, et les candidats à ces pourparlers ne manqueraient pas.

 

III. Des négociations en perspectives ?

Face au fait accompli, très peu d’acteurs politiques résisteraient à l’offre de pourparlers proposée par le régime, et les sujets ne manquent pas. En effet, certains opposants dont les dossiers de candidature avaient été rejetés par la Commission électorale pourraient trouver dans ces pourparlers l’occasion de se repositionner. Aujourd’hui, eux et leurs millions de partisans et d’électeurs potentiels sont en dehors du jeu politique et ne s’accommodent vraiment pas des candidats retenus par la Commission électorale. L’autre dossier est celui des prisonniers politiques que le pouvoir pourrait sortir de son chapeau. Eh bien oui, pour organiser des élections apaisées, il faut libérer les prisonniers politiques et permettre aux opposants en exil de revenir au pays. Les négociateurs pourraient aussi se mettre d’accord sur la mise à l’écart de la machine à voter, la recomposition de la CENI et la formation d’un nouveau gouvernement de cohésion nationale. Un gouvernement où des opposants seront attirés, comme d’habitude, afin d’éloigner, une fois de plus, l’avènement du changement auquel les Congolais aspirent légitimement.

Ce serait parti pour une nouvelle rallonge au pouvoir de Joseph Kabila, président hors-mandat depuis décembre 2016, faut-il toujours le rappeler.

Boniface MUSAVULI

Auteur des ouvrages :

– Les Génocides des Congolais – De Léopold II à Paul Kagame,

– Les Massacres de Beni – Kabila, le Rwanda et les faux islamistes.

 

Références

[1] « RDC : faut-il s’inquiéter des retards des machines à voter ? », http://www.rfi.fr/afrique/20180926-election-rdc-inquietudes-machines-voter-retard

[2] S. Mednick, “Will Congo Go to the Polls—Or Go to War ?”, https://foreignpolicy.com/2018/08/03/will-congo-go-to-the-polls-or-go-to-war-kabila-drc-rwanda-kivu/

[3] Lire B. Musavuli, Les Génocides des Congolais, Amazon, août 2017, p. 146, https://www.amazon.fr/G%C3%89NOCIDES-CONGOLAIS-crime-lhumanit%C3%A9-Congo/dp/1549574213

[4] www.veritasinfo.fr/2014/06/302-rwandan-defense-forces-special-forces-land-at-ndolo-airport-kinshasa.html.

[5] HRW, « Mission spéciale – Le recrutement de rebelles du M23 pour réprimer les manifestations en République démocratique du Congo », Décembre 2017, https://www.hrw.org/sites/default/files/report_pdf/drc1217fr_web2.pdf

[6] Selon Jean-Jacques Wondo, « La TV5 se fait manipuler par le régime de Kabila et ses créatures rebelles sorties de nulle part. « Ce monsieur (Eddy Kapend) est un aventurier qui vivait tranquillement au Congo et ce n’est pas la première fois qu’il fait ça sans être inquiété par JK. Avec les M23 que le général Delphin Kahimbi est en train de recruter, Joseph Kabila contraint de quitter le pouvoir par ses pairs de la SADC contre son gré, est en train de préparer un chaos à l’Est, au centre (avec des nouveaux faux Kamuina Nsapu) et au sud-ouest avec des démobilisés en malnutrition attribués à Élie Kapend, pour saboter les élections et instaurer officiellement un état d’urgence. Arrêtez de rêver. Cet Elie Kapend n’a aucun contact avec les angolais ni avec les leaders de la SADC. Une rébellion sérieuse n’annonce pas à l’avance qu’elle va attaquer. Elle agit d’abord par surprise en conquérant quelques terres avant de communiquer. Ne Soyez pas dupés par un Kabila finissant, en mal de stratégie. Il ne lui reste que l’option militaire pour conserver son pouvoir et tous les moyens, même loufoques, sont bons », conclut Wondo.

[7] JJ Wondo, « Nouvelles nominations dans les FARDC : Kabila en ordre utile de bataille vers un putsch constitutionnel ? », http://desc-wondo.org/fr/nouvelles-nominations-fardc-kabila-vers-un-putsch-constitutionnel-24090-2/.

[8] https://www.egaliteetreconciliation.fr/Que-se-passe-t-il-vraiment-au-Rwanda-et-au-Kivu-52029.html.

[9] JJ Wondo, « L’attaque des casques bleus à Beni : La revanche rwandaise sur les troupes tanzaniennes ? », desc-wondo.org, 12 décembre 2017, http://desc-wondo.org/fr/lattaque-des-casques-bleus-a-beni-la-revanche-rwandaise-sur-les-troupes-tanzaniennes/.

[10] Il s’agit des généraux : 1. Kahumbu Yankole, le nouveau Chef d’état-major force terrestre qui venait d’arriver à Beni deux heures avant l’attaque ; 2. Jonas Padiri Muhizi, Commandant second en charge des opérations et renseignements de la 3ème Zone de défense des FARDC arrivé à Beni la veille ; 3. Edmond Ilunga Mpeko, Commandant de la 34ème région militaire au Nord Kivu ; 4. Marcel Mbangu Mashita, Commandant du secteur opérationnel Grand Nord et des Opérations Sokola 1. Cf. JJ Wondo, « Les tueries à Beni : Le général Marcel Mbangu connaîtra-t-il le même sort que Mamadou Ndala et Lucien Bahuma ? », http://desc-wondo.org/fr/les-tueries-a-beni-le-general-marcel-mbangu-connaitra-t-il-le-meme-sort-que-mamadou-ndala-lucien-bahuma/.

[11] http://www.depeche.cd/corneille-nanga-nous-nirons-pas-aux-elections-sans-le-kasai/.

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