Quand la Ligue raconte la désunion du monde arabe

Depuis sa création en 1945, l’organisation n’a jamais réussi à remplir sa mission : présenter un front arabe uni tout en préservant les souverainetés des États membres.

Gamal Abdel Nasser contre le roi Fayçal. Saddam Hussein contre l’émir Jaber al-Ahmad al-Sabah. Mouammar Khadafi contre le reste des leaders arabes. Et, plus récemment, cheikh Tamim ben Hamad al-Thani contre Mohammad ben Salmane et Mohammad ben Zayed. Les rivalités de puissances, les batailles d’ego, les fractures idéologiques ont jalonné toute l’histoire contemporaine du monde arabe. Jamais, depuis 1945, le monde arabe n’aura réussi à faire front uni, au-delà des discours et des photos. Censé incarner sa cohésion, la Ligue arabe a constamment été le reflet de ses divisions. Le départ précipité, dimanche 31 mars, de l’émir du Qatar du 30e sommet de l’organisation, qui s’est déroulé à Tunis, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Alors que Doha est la cible d’un blocus mené par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis depuis bientôt deux ans, l’émir a quitté la salle au moment où le secrétaire de la Ligue arabe, Ahmad Aboul Gheit, dénonçait les ingérences iraniennes et turques dans le monde arabe. La question iranienne, et dans une moindre mesure la question turque en ce qu’elle implique également celle des Frères musulmans, est l’une des grandes lignes de fracture aujourd’hui au sein du monde arabe. La confrontation, au sein du monde sunnite, entre l’axe saoudien et le Qatar, appuyé par la Turquie, est une énième rivalité qui affaiblit la Ligue arabe et interroge sur l’efficacité de l’organisation.

Depuis sa création à Alexandrie en 1945, celle-ci a été le lieu d’exacerbation des conflits internes au Moyen-Orient. L’objectif de la Ligue est pourtant de permettre aux pays de la région de présenter un front uni, mêlant souveraineté de chacun et développement du panarabisme. Une mission qu’elle n’a jamais vraiment réussi à remplir. « La Ligue a été la façade derrière laquelle les États arabes ont tenté de dissimuler leurs impuissances et c’est à elle qu’ils ont voulu imputer leurs carences et leurs échecs », écrivait déjà en 1968 Boutros Boutros-Ghali, diplomate égyptien qui deviendra ensuite secrétaire général des Nations unies en 1992, dans l’Annuaire français de droit international.

Choc des régimes

Les bras de fer apparaissent dès 1945 lors de l’établissement de l’organisation, sous l’impulsion de la Grande-Bretagne. D’abord créée par sept pays (l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen du Nord et la Transjordanie), l’organisation réunit aujourd’hui 22 États membres du Maghreb, du Proche et du Moyen-Orient. Ayant son siège au Caire, la Ligue est très vite perçue comme un outil permettant de renforcer la suprématie de l’Égypte sous Nasser. Profitant de son influence, Le Caire tire les ficelles d’un Moyen-Orient miné par le contexte de guerre froide. Il empêche l’entrée de la Jordanie dans le camp pro-occidental du Pacte de Bagdad en 1955, nationalise avec succès le canal de Suez avant de créer, avec la Syrie, la brève République arabe unie. Trois ans après sa naissance, l’union disparaît en 1961 du fait notamment de la volonté de Nasser de dominer ses vis-à-vis syriens. « À l’époque de la décolonisation, la division principale de la Ligue arabe était entre les États qui continuaient à rechercher le patronage des puissances impériales européennes et des États-Unis, et ceux qui formaient le bloc révolutionnaire panarabiste, dirigé par l’Égypte », explique à L’Orient-Le Jour Reem Abou el-Fadl, professeure à la School of Oriental and African Studies à Londres. « Les Saoudiens, en particulier, s’opposaient à la domination égyptienne et cette tension a contribué à la “guerre froide arabe” dans les années 1950 et 1960 », poursuit-elle.Des désaccords renforcés par l’envoi de forces égyptiennes en 1962 pour appuyer les révolutionnaires au Yémen où la guerre civile fait rage. La proximité des troupes égyptiennes avec le territoire saoudien exacerbe le face-à-face entre les régimes militaires et les monarchies traditionnelles de la région. La guerre des Six-Jours met toutefois un coup de frein violent à l’hégémonie égyptienne et au panarabisme qui décline progressivement les années suivantes. Le coup de grâce intervient en 1979 lors du déménagement du siège de la Ligue arabe du Caire à Tunis suite à la signature des accords de Camp David avec Israël.

Friser le ridicule

Dès 1948, le conflit israélo-palestinien constitue le cheval de bataille de la Ligue arabe – et l’un des seuls points de consensus, sur le papier, de l’organisation. Les États membres n’hésitent pas à faire front en faveur de la cause palestinienne en imposant un boycott de l’État hébreu. Suite au violent revers infligé aux troupes arabes lors de la guerre des Six-Jours en 1967, la Ligue se réunit au sommet de Khartoum où elle proclame les trois « non » : non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d’Israël, non à toute négociation avec Israël. En 1973, les pays de l’Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) instaurent également un embargo sur le pétrole, exigeant le retrait des troupes israéliennes des territoires occupés depuis 1967. Les négociations de paix entre l’Égypte et l’État hébreu quelques années plus tard font donc l’effet d’un tremblement de terre dans la région et le comportement égyptien est perçu comme une trahison par le reste des États membres de la Ligue.

Les relations au sein de l’organisation se détériorent un peu plus avec la formation en 1976 de la Force arabe de dissuasion, suite au sommet extraordinaire de la Ligue à Riyad. Ayant pour objectif d’intervenir dans un Liban plongé en pleine guerre civile, elle est majoritairement composée de troupes syriennes et est sous le commandement de Damas. Dissoute en 1983, elle ne provoque pas pour autant le retrait des forces de Damas du Liban.

La guerre entre l’Irak et l’Iran, qui fait suite à la révolution islamique de 1979, fait naître une nouvelle ligne de fracture dans la région, alors que la Syrie est le seul pays arabe à prendre le parti de l’Iran. Elle trace de nouvelles dynamiques régionales avec la montée de la rhétorique « sunnites contre chiites », qui structure aujourd’hui le discours politique. L’invasion du Koweït en 1990 par les troupes de Saddam Hussein est le premier conflit armé interarabe depuis la création de la Ligue. Frisant le ridicule, les négociations lors du sommet de la Ligue au Caire en 1990 sont notamment ponctuées par l’évanouissement du ministre koweïtien des Affaires étrangères lors d’une conversation avec son homologue irakien tandis que des membres de la délégation irakienne lançaient des plats de nourriture sur les représentants koweïtiens.

Institution faible

Une situation qui dessert l’organisation mais qui met en lumière les rivalités entre les leaders arabes, même si de nombreux sommets se déroulent sans escarmouches – du moins en public alors que les journalistes n’ont pas accès à la salle de conférence. En 1987, le numéro un libyen, Mouammar Kadhafi, porte un gant blanc lors du sommet de la Ligue à Alger pour serrer la main de ses homologues… afin de ne pas avoir à toucher « leurs mains pleines de sang ». Minée par les divisons en interne, « la Ligue arabe se révèle être une institution faible, incapable de gérer les problèmes et les questions soulevés dans le monde arabe de manière efficace », observe pour L’OLJ Paul Salem, directeur du Middle East Institute.

Dans les années 2000, l’invasion de l’Irak par les États-Unis porte un nouveau coup à l’un des régimes les plus puissants de la région alors que les pays de la Ligue s’accordent pour ne pas recourir à une intervention militaire lors du sommet de 2003 à Charm el-Cheikh. Les Émirats arabes unis vont même jusqu’à proposer à Saddam Hussein de quitter le pouvoir devant les journalistes, sans pour autant que les dirigeants n’en discutent directement. La désunion arabe suit son cours les années suivantes alors que l’Arabie saoudite monte en puissance et que la lutte contre l’expansionnisme iranien dans la région devient son obsession. La tornade provoquée par le printemps arabe en 2011 va réduire considérablement le poids de l’organisation. D’abord vue comme un partenaire crédible par le camp occidental, son incapacité à trouver des points d’accord et à éviter l’intensification des tensions en Syrie ou en Libye, entre autres, vont contribuer à sa marginalisation sur le plan diplomatique. La mise au ban provisoire par l’organisation de la Syrie en 2011 suite à l’inapplication du plan de paix préalablement négocié avec Bachar el-Assad est une action qui n’aura que peu de répercussions. Huit ans après, la Syrie fait le forcing pour avoir à nouveau son mot à dire dans les affaires de la région.

Julie Kebbi

l’Orient Le Jour

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