Mandat d’arrêt contre Pierre Buyoya : Quand Pierre tient à casser… du Pierre

Quand Pierre tient à casser… du Pierre

Dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu au Burundi, le ministère public vient de publier une liste de 17 noms de personnes qu’il souhaite interroger et à l’encontre desquelles ont été émis des mandats d’arrêt internationaux. L’objectif est que les pays qui les hébergent puissent les arrêter et les extrader au Burundi. En tête de cette fameuse liste figure le nom de l’ancien président Pierre Buyoya. A priori, l’on ne peut pas faire le reproche au pouvoir burundais de mettre un point d’honneur à ce que ce crime politique soit élucidé. Les zones d’ombres doivent d’autant plus être éclairées sur cette affaire que la victime, Melchior Ndadaye, reste dans l’histoire comme le premier président burundais qui tire sa légitimité du suffrage du peuple. Avant et après lui, tous les régimes qui se sont succédé à la tête du pays doivent leur sceptre beaucoup plus à la force du prince qu’à la volonté du peuple burundais.

Pierre Buyoya a toujours été critique vis-à-vis des dérives de son homonyme de président

De ce point de vue, aucun homme de bien ne peut s’opposer à ce que justice lui soit rendue. En revanche, l’on peut émettre des doutes quant à la volonté du pouvoir de Pierre Nkurunziza de s’inscrire dans cette logique pour la simple raison que ce régime porte dans son ADN la prédation des droits humains et la violence en politique. Ce qui motive le régime de Bujumbura dans le mandat d’arrêt contre Pierre Buyoya est à chercher beaucoup plus du côté des calculs politiques que du côté de l’attachement à l’idéal de justice. En effet, Pierre Buyoya a toujours été critique vis-à-vis des dérives de son homonyme de président. Et quand il s’adonne à cet exercice, il ne s’encombre pas de circonlocutions pour le faire. Et ce style irrite le dictateur au plus haut point. En outre, Pierre Nkurunziza est conscient du fait que Pierre Buyoya a pratiquement tous les attributs, en cas d’alternance politique, pour revenir sur la scène politique burundaise, comme président de la République. Et si d’aventure ce scénario se réalisait, Pierre Nkurunziza pourrait payer cash pour l’ensemble de ses vilaines œuvres à la tête du Burundi. Et Dieu seul sait si ces œuvres sont légion. En effet, le Burundi a souffert sous Nkurunziza, en termes d’attentats à la Constitution, de violations massives des droits humains et l’on en oublie. Le scénario donc d’un éventuel retour de Pierre Buyoya pourrait représenter pour lui la fin de l’impunité. Il n’est même pas exclu qu’il soit remis à la CPI (Cour pénale internationale) si toutefois l’ancien président revenait au pouvoir. C’est pour empêcher ce scénario- catastrophe que Pierre tient à casser… du Pierre. Et l’alibi massue est tout trouvé. Il sort du placard un macchabée vieux de 25 ans, qu’il prend le soin d’instrumentaliser à dessein pour se venger d’un adversaire politique redoutable. En réalité, Pierre Nkurunziza est aujourd’hui dans la posture d’un naufragé. Il s’accroche à tout ce qui peut contribuer à le sauver de cette situation inconfortable. En effet, au plan domestique, il a conduit le Burundi à un désastre aussi bien du point de vue économique que politique. Au plan régional et international, il a réussi le tour de force de se mettre à dos tout le monde. C’est dans ce contexte qu’il se débat comme un beau diable pour se donner un peu de répit. Et le scalp de Pierre Buyoya pourrait lui être précieux à cet effet. Mais son plan a de fortes chances d’être inopérant.

Nkurunziza, pour se sauver, est prêt aujourd’hui à dresser un bûcher pour brûler le Burundi

En effet, l’on peut se poser la question suivante : quel pays va prendre la responsabilité de livrer au dictateur Pierre Buyoya ? Cette question est d’autant plus pertinente que l’ancien président exerce actuellement au Mali en tant que Haut-représentant de l’UA (Union africaine). Déjà, cette institution demande au Burundi de jouer balle à terre. En effet, dans une déclaration, Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission, demande à Bujumbura de ne pas en rajouter à une crise qui est déjà bien compliquée. Et l’UA a été bien inspirée d’avoir cette posture, pour deux raisons essentielles. La première est que le Burundi est un volcan ethnique à peine endormi. Un mandat d’arrêt contre le Tutsi Buyoya peut être exploité par sa communauté pour casser du Hutu. L’autre raison pour laquelle l’UA a vite fait d’appeler à l’apaisement est qu’elle projette d’organiser, fin décembre, un sommet régional sur le Burundi. Un mandat d’arrêt contre une personnalité politique de la trempe de l’ancien président, pourrait faire capoter ce grand rendez-vous inter-burundais. Or, tout le monde sait que du succès de ce sommet régional, pourrait dépendre le désarmement des cœurs dans ce pays dont l’histoire politique a été écrite en termes de rivalités Hutu/Tutsi, de rébellions, de pogroms et de coups d’Etat aussi violents les uns que les autres. Mais cet appel à la raison de l’UA, pour que les Burundais extirpent leur pays de la logique de la violence, a du mal à passer à Bujumbura. En effet, se sentant écorché vif, l’ambassadeur du Burundi a réagi à l’appel de l’UA. Dans un tweet adressé à Moussa Faki Mahamat, Albert Shingiro, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a explosé en ces termes : « certains acteurs de la communauté internationale ne doivent pas infantiliser le Burundi en s’ingérant dans ses affaires politiques ». Et l’on peut parier que cet ambassadeur n’a fait que porter la voix de son maître. Et cette voix est sans ambiguïté. Pierre Nkurunziza, pour se sauver, est prêt aujourd’hui à dresser un bûcher pour brûler le Burundi. Tous les moyens sont donc bons pour lui pour y parvenir. Et le mandat d’arrêt qu’il vient d’émettre à l’encontre de Pierre Buyoya en est un. C’est aussi simple que ça.

 

 

« Le Pays »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
16 × 20 =