En Algérie, les slogans de la colère dans une ambiance festive

C’était le quatrième vendredi de mobilisation massive contre le régime d’Abdelaziz Bouteflika. Des millions d’Algériens attendent d’être enfin entendus. La jeunesse en première ligne rehausse le prestige d’un mouvement populaire pacifique.

Hocine est pompiste, il sert le carburant avec le sourire et, depuis quelque temps, il se mêle aussi de politique… « On fera comme d’habitude, on sera encore plus nombreux jusqu’à ce qu’ils partent, et tous ! » commente-t-il au petit matin de ce quatrième vendredi de mobilisation contre le cinquième mandat arrangé d’Abdelaziz Bouteflika. Hocine recommande de trouver où se garer sur les hauteurs d’Alger, « car, cette fois, il n’y aura pas le moindre espace vide, regarde, ils arrivent déjà ! ». Un groupe de passants déboule sur le trottoir d’en face, des familles visiblement, les pères en tête, les enfants agitent des petits drapeaux, les femmes et les jeunes filles les portent en écharpe ou en cape.

Et Hocine d’enchaîner : « Qu’ils partent, on ne leur demandera même pas de comptes, comme ça s’est passé ailleurs, ils peuvent s’estimer heureux et en profiter avant qu’il ne soit trop tard. Nous, on n’a même pas besoin de pétrole, si c’est pour le gaspiller comme ils ont fait. Notre force, c’est cette belle jeunesse, tu as vu ? » Puis, en l’espace de quelques heures, avant même le début de l’après-midi, Alger s’embrase de mille et un feux de colère et d’espoir mêlés.

Contraints de se contenter des miettes de la rente pétrolière

Une ambiance à peine imaginable, malgré l’affluence des trois vendredis précédents. Hocine le pompiste s’est démultiplié, ils sont des centaines de milliers, arrivés de toutes parts au cœur de la capitale, place Maurice-Audin et Grande-Poste. Impossible de se mouvoir, de choisir sa direction, la foule fait comme bon lui semble et il n’y a qu’à suivre… et à écouter ces chants de stade repris en chœur, qui disent la détresse d’une jeunesse abandonnée, laissée pour compte, livrée à la dépendance des stupéfiants, contrainte de se contenter des miettes de la rente pétrolière, pour, au mieux, s’occuper à vendre du tabac et des cosmétiques. Une jeunesse étouffée, traquée, pain bénit pour l’intégrisme islamiste, et qui d’un coup, contre toute attente, brise cet enfermement à coups de talent, de créativité, d’imagination, d’intelligence et sort respirer au grand jour un air de belle révolte. C’est ce que disent superbement les slogans, scandés ou affichés sur des pancartes et banderoles.

« L’ironie est une arme suprême contre la bêtise »

Ce vendredi 15 mars, quatrième épisode d’une fronde populaire inédite, ils sont soigneusement ajustés pour apporter une réponse cinglante et sans appel à la deuxième lettre du président en fin de parcours. Il veut prolonger son mandat et la durée de vie de son régime ? « Nous avons dit partez, cela signifie dégagez ! » répond-on. « Nous avons dit pas d’élection avec Bouteflika, on nous propose Bouteflika sans les élections », dénonce-t-on. « On ne veut pas d’une mise à jour du système, mais de son formatage », précise-t-on, allusion faite au recyclage d’hommes du sérail comme Noureddine Bedoui (ex-ministre de l’Intérieur), Ramtane Lamamra (ex-ministre des Affaires étrangères), Lakhdar Brahimi (ancien ­diplomate, proche de Bouteflika).

« On veut une transition sans vous », « On ne construit pas une maison neuve avec du bois usé », « Bouteflika pas une minute de plus ! » lit-on par ailleurs.

Des slogans travaillés pour bien se faire entendre donc, mais pas seulement. Le rassemblement du 15 mars, tournant décisif peut-être, est aussi festif, voire carnavalesque, par moments. Il donne à voir l’image d’une société qui ressuscite dans la joie, retrouve le bonheur de vivre dans un pays dont elle avait même oublié jusqu’aux trésors naturels, tant est lourde et oppressante la chape de plomb imposée par le régime. Par endroits, des séances de danse individuelle ou ­collective font sensation ; ailleurs, on distribue de quoi boire et manger ; dans les appartements en hauteur, en ouvre joyeusement sa porte à qui veut prendre des photos ou filmer, café offert. Dans la ville de Bordj Bou Arreridj (240 km à l’est d’Alger), on voit apparaître au milieu des manifestants un immense rouleau de cachir sur une voiture, ce saucisson à base de viande de bœuf offert en sandwich au public des meetings du FLN (ex-parti unique, au pouvoir). « L’époque du cachir, c’est fini ! » lit-on.

L’image fait le buzz sur les réseaux sociaux. « L’ironie est une arme suprême contre la bêtise », commente Salim, la cinquantaine, enseignant universitaire, qui résume subitement le parcours d’Abdelaziz Bouteflika : « Ce type-là était tranquillement planqué pendant que les Algériens se faisaient sauvagement tuer. Il est rentré pour s’installer au pouvoir au terme d’obscurs arrangements entre clans de l’armée, des renseignements, des puissances ­d’argent. Il a concocté une réconciliation dans l’intérêt exclusif des islamistes, auxquels il a cédé des secteurs commerciaux juteux. Achat de la paix sociale, investissements de prestige, importations massives, casse industrielle et écrasement des libertés, voilà ce que l’on en retiendra », fulmine-t-il. Et c’est bien cet homme-là, Abdelaziz Bouteflika, qui se propose aujourd’hui comme architecte du changement de régime. Dès lors, nul ne s’étonne qu’il ne soit pas crédible dans l’opinion.

Plus qu’une crise générationnelle, c’est une profonde crise de confiance dans les dirigeants qui déchire aujourd’hui l’Algérie. La semaine qui s’annonce est décisive. Les Algériens attendent des mesures radicales. À commencer par la démission du chef de l’État, dont le maintien, sous quelque forme que ce soit, est inconstitutionnel. Ce verrou doit sauter et laisser place à un véritable processus de rupture : un gouvernement de transition, une révision constitutionnelle et des élections transparentes pour une autre Algérie « libre et démocratique ».

Nadjib Touaibia

Humanite.fr

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