Libye, les risques de l’offensive du maréchal Haftar

L’offensive de l’Armée nationale libyenne (ANL) dans le Sud-Ouest libyen, qui a annoncé de nouveaux succès le mercredi 6 février, attise les tensions politiques et ethniques.

Paris a apporté son soutien aux opérations de l’armée de l’homme fort de l’est libyen.

L’opération de l’ANL bénéficie de l’appui, plus ou moins tacite, de l’axe formé par les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et de la France, soutiens de longue date du maréchal Haftar, mais aussi de la Russie et de l’Italie. ZOOM

L’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar marque des points dans le Sud-Ouest libyen. Son porte-parole Ahmad al-Mesmari a affirmé, mercredi 6 février, que l’ANL s’était emparé sans combats du champ pétrolier d’al-Charara. Si cette prise de contrôle se confirmait, ce serait un coup spectaculaire pour l’homme fort de l’est libyen.

Depuis le 10 décembre, les opérations de production sur le site étaient bloquées par des groupes armés de la région. Le champ d’al-Charara, à environ 900 km au sud de Tripoli, géré par Akakus, une joint-venture entre la National Oil Corporation (NOC), la compagnie espagnole Repsol, la compagnie autrichienne OMV, la compagnie norvégienne Statoil et Total, produit 315 000 barils par jour, soit près d’un tiers de la production libyenne.



L’ANL a lancé, depuis la mi-janvier, une offensive dans le Fezzan, région désertique aux confins de l’Algérie, du Niger, du Tchad et du Soudan, pour, selon son porte-parole, la « purger » « des groupes terroristes et criminels ». Après avoir annoncé, quelques jours plus tard, l’élimination d’un homme présenté comme un dirigeant d’Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), l’armée du maréchal Haftar a affirmé concentrer son action sur des groupes rebelles tchadiens et elle mènerait aujourd’hui la « troisième phase » de l’opération.

L’opération de l’ANL bénéficie de l’appui, plus ou moins tacite, de l’axe formé par les Émirats arabes unis, l’Égypte, l’Arabie saoudite et de la France, soutiens de longue date du maréchal Haftar, mais aussi de la Russie et de l’Italie. Chaque pays a ses priorités mais tous ont en commun de souhaiter l’avoir comme interlocuteur sur l’ensemble du territoire libyen.

L’appui de la France
« Les opérations récentes de l’Armée nationale libyenne ont permis d’éliminer des cibles terroristes importantes et pourraient entraver durablement l’activité des trafiquants d’être humains qui sévissent encore dans cette région » affirmait, mardi 5 février, la porte-parole du Quai d’Orsay, deux jours après le bombardement dans le nord-est du Tchad d’une colonne rebelle venue du sud de la Libye par des Mirage 2000, basés à N’Djamena.

« La France a beaucoup poussé Khalifa Haftar à lancer son opération dans le Fezzan, commente Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et enseignant en géopolitique à l’université de Versailles Saint-Quentin. La présence de ses troupes dans la région de Mourzouk intéresse particulièrement Paris pour aider Idriss Déby dans sa lutte contre les rebelles tchadiens qui s’en servent de base arrière. »

Un succès de l’ANL dans le Fezzan renforcerait la crédibilité du maréchal Haftar et ses chances de poursuivre son avancée en ralliant des groupes armés autour de Tripoli, en particulier à Zawiya, une ville côtière à l’ouest de la capitale. En même temps, cette opération militaire comporte de sérieux risques de dérapage. « Les installations pétrolières doivent rester en dehors du champ des opérations militaires et ne doivent pas être utilisées comme moyen de pression politique ou économique » insiste le président de la NOC Mustafa Sanalla, inquiet des dégâts potentiels d’une bataille pour les infrastructures.

Pas sûr qu’il soit entendu. Les Toubou, minorité libyenne à la peau noire, qui contrôlent des champs pétroliers entre Koufra, Mourzouk et Oubari, accusent l’ANL d’avoir chargé des tribus rivales arabes de pénétrer dans leurs zones.

Une solution militaire à un problème politique
Pour contrer l’offensive de l’ANL, le gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli a nommé le général Ali Kana, ancien haut gradé du régime Kadhafi, comme chef militaire pour la région sud. Le général Kana avait fui la Libye en 2011, avant de rentrer en 2015 dans son sud natal, où il bénéficie d’un certain soutien chez les Touaregs et dans la tribu de Kadhafi. Une partie des Toubou pourrait faire front commun avec lui contre l’ANL. Par ailleurs, Osama al-Juwaili, chef du conseil militaire de Zintan, a déployé ses hommes dans le secteur d’al-Charara.

Plus largement, l’opération militaire du maréchal Haftar risque de miner les efforts visant à mettre fin à la crise politique libyenne, avec la tenue d’une conférence nationale sous l’égide de l’ONU, suivie par des élections. « Ce qui est en train de se passer, analyse Jalel Harchaoui, c’est une prise de territoire par les armes, une solution militaire à un problème politique, c’est-à-dire exactement l’inverse de la diplomatie et du processus politique prônés par le représentant spécial de l’ONU Ghassan Salamé. »

François d’Alançon

La Croix

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